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La formation du système soviétique, Moshe Lewin

Ecrit par Victoire NGuyen 03.10.13 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, USA, Gallimard

La formation du système politique, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, avril 2013, 524 p. 17,50 €

Ecrivain(s): Moshe Lewin

La formation du système soviétique, Moshe Lewin

Comprendre le stalinisme


Il n’est pas aisé pour un lecteur de lire cet ouvrage d’un trait comme s’il lisait un roman. Il faut prendre du temps pour comprendre la complexité et les ramifications de la pensée de Moshe Lewin. Il est nécessaire pour cela de lire sans précipitation et entre les lignes pour apprivoiser les mots et les arguments en faveur d’une nouvelle école critique de la pensée politique russe.

En effet, dès l’introduction le ton est donné : « (…) l’étude de la société russe de ce siècle est encore un domaine sous-développé, voire à peine développé – fait qu’ignorent ou se refusent parfois à admettre certains spécialistes d’autres aspects des études russes (…). J’insiste sur ce point, parce qu’il est évident que l’on se trompe du tout au tout en affectant de croire qu’il n’y a rien à attendre de ce type d’étude. Le système social soviétique et son régime politique sont loin d’être assez bien connus et compris. Il ne manque pas de jugements à la légère, mais les erreurs fourmillent, et beaucoup trop d’appréciations demeurent artificielles, au regard des exigences scientifiques certes, mais aussi pour les besoins de la vie politique et le bien-être de notre petite planète ».

Partant de ce constat consternant, Moshe Lewin décide de reprendre tout à zéro. Il réfute l’idée selon laquelle l’atomisation de la société russe résulte de son incapacité de tenir bon face aux bouleversements structurels que connaît la Russie depuis la Révolution de 1917. Au contraire, il étaye sa thèse avec des exemples et faits historiques extraits des archives pour montrer la force, la ténacité du monde paysan qui a toujours su remodeler le pouvoir russe à son image.

Cependant, l’apport majeur de Moshe Lewin dans l’étude de l’histoire sociale de la Russie est incontestablement sa définition du stalinisme. En effet, dans cet ouvrage, le stalinisme n’est pas considéré par l’auteur comme l’émergence d’une idéologie héritée de la Révolution de 1917. Il est le résultat d’un combat qui oppose la modernité à la tradition, détenue ici par la paysannerie russe. Staline aurait voulu accélérer le processus de modernisation de la Russie face à la classe paysanne qui constitue une force d’inertie : La paysannerie contribua à retarder l’horloge du développement du pays en un autre sens plus profond. Elle détruisit les secteurs capitalistes et marchands de l’agriculture, affaiblit les meilleurs producteurs (…) ranima une institution rurale traditionnelle. Ce faisant, les paysans renforcèrent leur coquille rurale et sortirent de la guerre civile encore plus profondément engoncés dans leur vieux moule de moujik – ce qui justifie notre emploi du terme « archaïsation ».

Il est sans conteste que les travaux de Moshe Lewin au travers des articles réunis ici sont précieux pour les chercheurs du monde entier. Le chapitre consacré à l’étude sur la vie rurale russe, ses coutumes et sa magie, est extrêmement fouillé et riche en érudition. Cependant, bien qu’il ait rendu le stalinisme intelligible et compréhensible dans son itinéraire, le lecteur s’étonne du silence de Moshe Lewin sur les systèmes concentrationnaires mis en place par ce régime de dictature. De plus, Moshe Lewin semble voir dans l’instruction dispensée à la masse sous Staline comme un vecteur de progrès. Cependant, si l’instruction des masses s’avère être d’une grande utilité, il n’empêche qu’elle est au service de l’endoctrinement et à la propagande en vue de déifier le Chef Suprême.

Par ailleurs, le facteur géopolitique doit être pris en compte lorsqu’on décide de lire Moshe Lewin. En effet, écrits et publiés pendant les années 80, c’est-à-dire durant la période de la Guerre Froide, cet ouvrage est précieux dans le sens où il renseigne le lecteur sur la complexité du régime soviétique et sur l’importance de la société rurale dans la construction d’une identité soviétique. Mais avec la chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’union soviétique, la naissance des nouveaux états européens qui naissent de cette implosion, et enfin la mondialisation, ont profondément modifié la configuration du monde et en particulier celle des Balkans et de la Russie.

En conclusion, ces mises en perspective n’enlèvent en rien la qualité de l’étude qui s’avère être un outil précieux pour appréhender la trajectoire politique et la mentalité russes à l’aube du 21ème siècle.

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

Moshe Lewin

 

Moshe Lewin est né en 1921 à Vilnius. Il a vécu en Russie jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale avant de devenir professeur à l’Université de Philadelphie. C’est un historien de formation. Il est spécialiste de l’URSS et particulièrement la période stalinienne. Son travail est devenu une référence pour les soviétologues. Il est décédé en 2010 à Paris. La formation du système politique a été publié en 1985. Les éditions Gallimard ont décidé de le faire paraître dans la collection Tel en 2013.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.