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La folle de la porte à côté, Alda Merini (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 02.12.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Italie, Arfuyen

La folle de la porte à côté, Alda Merini, Arfuyen, Coll. Les Vies imaginaires, octobre 2020, trad. italien, Monique Baccelli, 216 pages, 17 €

La folle de la porte à côté, Alda Merini (par Marc Wetzel)

 

Un texte est sacré pour qui le croit inspiré par ce qui le fonde, un texte est génial quand il semble inspirer lui-même ce qui le fonde. Et, malgré sa crasseuse mythomanie, sa délirante mauvaise foi, sa sénile (64 ans) vulgarité, ce prodigieux Journal de vie paraît bien sacré et génial, comme on voit tout de suite :

« La douleur est une terre ferme. L’homme peut compter en toute sécurité sur la douleur, car c’est la seule chose qui soit à lui, depuis toujours. La joie est vagabonde.

J’ai depuis longtemps une drôle de fièvre, une fièvre qui brûle. Je suis devenue adipeuse, grasse comme toutes les femmes anxieuses et je ne sais plus faire de miracles parce que je ne sais plus souffrir. C’est la douleur qui nous fait grandir, et c’est la douleur qui nous fait mourir. Si nous enlevons la douleur, nous enlevons la table sur laquelle nous mangeons tous les jours. Sans douleur nous finirions par être obligés de manger par terre.

Moi, je n’aime pas la douleur, et je n’aime pas avoir un surplus de poids corporel, cela ne devrait pas arriver de devenir obscène comme je le suis à présent.

Je ne me masturbe même plus, parce que je ne sais plus aimer. Et si le propos en vient à la masturbation, il peut aussi porter sur l’idéologie du poète. Le poète rêve et éjacule constamment, même si c’est une femme, et il s’affaiblit tellement qu’il finit par devenir gras et effiloché, parce qu’il n’a plus l’espoir de plaire.

D’habitude je me choisis des hommes jeunes qui, bien sûr, me disent non, je peux ainsi continuer à me martyriser, à gémir et dire que je suis un poète maudit » (p.172-3).

Milanaise, née en 1931, d’un père, agent d’assurances intelligent et faible (« Mon père était un homme adorant. C’était un primitif, il éprouvait de la stupeur devant toutes choses. C’était un homme qui bénissait la vie. Il est mort saintement et doucement d’un infarctus par une nuit d’hiver, alors qu’il fumait sa centième cigarette de la journée. Mon père était comme moi, il fumait et il rêvait. Et ma mère était très jalouse de ces rêves dont, à l’inverse, j’étais très fière. C’était un rêveur plein de bonté, en même temps qu’un paresseux », p.125), d’une mère dominatrice, fûtée et aigrie (« Mon père avait compris ma vocation de religieuse et l’avait soutenue. Ma mère l’avait combattue, disant qu’une femme vivant dans le monde souffre en fait bien davantage qu’une idiote de carmélite derrière ses barreaux. Elle ne savait pas ce que pouvaient signifier des barreaux pour quelqu’un qui recherche le silence, la solitude et un dialogue direct avec Dieu. C’est ainsi qu’elle m’a fait fonder une famille, en m’obligeant presque à me marier. Me jeter dans un monde hostile, alors que je ne voulais que quelques centimètres de cellule : cela, je ne lui ai jamais pardonné. Le couvent de la vie, c’est à l’hôpital que je l’ai trouvé par la suite. C’est là que j’ai souffert, pendant que tout le monde se taisait, puisqu’à chacun il était interdit de penser. En Dieu non plus il n’y a pas de pensée : il n’y a en lui que contemplation. Des âmes et des yeux qui regardent seulement le flux et le reflux de sa lumière » (p.120), elle souffre de la guerre (sa maison est détruite par les bombes britanniques en 1943 quand elle a 12 ans) et de l’après-guerre (elle subit son premier internement psychiatrique, en même temps qu’elle publie ses premiers poèmes, encouragée très tôt, dès 16 ans, par Montale, Manganelli, puis Pasolini – qui signalera sa « monstrueuse intuition ». Elle épouse un ouvrier, Ettore (« Mon mari était un homme angélique. Il n’avait jamais eu aucun soupçon, c’était un naïf, un homme bon, et c’était en même temps un tricheur. Il ne faisait pas de distinction entre ses amis et ses ennemis (…) Plusieurs fois, je lui avais fait valoir que la vie est autre chose que l’illusion d’une soirée passée entre deux verres. Qu’elle est bien plus concrète et décisive. Le pauvre Ettore était navré et me demandait pardon. Puis il se remettait à courir comme un forcené vers sa vraie nature » (p.118-9), dont elle a quatre filles (que sa maladie mentale oblige à placer, au moins pour les deux dernières, dans des familles d’accueil) : « Àl’enfant unique – par peur de le perdre, crois-tu, ou par peur de l’aimer trop –, d’autres se sont ajoutés. Des enfants qu’ensuite on n’aime pas autant que le premier et qui s’en aperçoivent. On préfère toujours le premier enfant, parce que le premier vagissement est noble. Les autres, que tu le croies ou non, sont des boulets qui font mourir » (p.122), et dotée enfin, longtemps d’une effarante (probablement réelle) voisine, qui donne son titre à l’ouvrage : « La folle de la porte à côté existe vraiment : c’est une vieille flemmarde toujours éméchée, couronnée d’une masse de fausses boucles et cancanière comme il convient dans les immeubles à balcons collectifs. Elle était avec moi avant l’hôpital psychiatrique et elle le sera toute ma vie. Un fragile papillon d’amour me liait à elle, même s’il semblait de carton-pâte. Cette femme est une réalité extravagante, elle est voûtée comme le démon. Mais elle a eu des ailes d’ange quand elle a recueilli entre ses mains ma troisième petite fille. Familière des avortements et des accouchements clandestins, elle a fait en sorte que mon bébé touche la rive de la vie (…) Un cloaque de vieillerie, un chiendent de faim amoureuse, un grand banquet de lâcheté. Cette femme n’a certainement pas connu le cours bienheureux de mon adolescence ni n’a jamais rien su des grands hommes qui m’ont tenue sous leur coupe sur ce fleuve tortueux qui s’appelle l’amour. Mon passé, qu’elle ignorait, la rendait pâle d’envie » (p.117).

Quatre chapitres, L’amourLa séquestration (l’enfermement psychiatrique), La familleLa douleur, forment l’ouvrage, suivis d’un extraordinaire entretien (« La poussière qui fait voler », conversation avec Alda Merini), où tout ce qu’elle a pu comprendre de l’esprit (« Toutes les choses réelles sont contrôlables. C’est l’esprit qui est le moins contrôlable. Les ennuis commencent justement quand on veut contrôler l’esprit, quand on veut en savoir plus que Dieu. Mais Dieu est à présent un gros mot. Un mot contre lequel mon embryon de vie se fait mal » (p.100) est avoué ainsi : « L’expérience peut apprendre à marcher sur le fil du rasoir et à vivre en risquant constamment de tomber, mais on ne peut pas utiliser la folie dans un but précis. Le délire fait naître des personnages, des visions, des réalités engloutis. La folie est un énorme capital, extrêmement productif, mais seul un poète peut le gérer (…) Le génie est un égoïste, un conservateur de ses propres idées, de ses propres pathologies » (p.186).

On peut franchement dire que l’œuvre de pensée de cette femme est incohérente (elle pense constamment tout et son contraire, parce que son esprit est si fécond qu’il y a toujours pour elle du réel des deux côtés de toute opposition), inégale (ses traits, pourtant de même ardeur, font évidemment moins mouche sur les cibles douteuses ou imaginaires), et injuste (souffrant beaucoup, elle ne peut s’empêcher – paranoïaque ou non – de maltraiter les ennemis (présumés) de son inspiration, et de pistonner les rares qui l’aident à se comprendre ou se supporter), mais ce qu’elle écrit de la fonction de la douleur, des rapports de poésie et folie, de la « culture » qui est l’unique issue de la vitalité quand le goût de vivre est passé, etc., est impressionnant de justesse et d’énergie.

Elle montre par exemple qu’il y a dans la douleur une sorte de vitalité consternée, la vie n’y pouvant que refuser ce sur quoi, en elle, elle ne peut plus compter. Avec ce paradoxe propre à la douleur psychiatrique que celle-ci fausse le discernement même (des atteintes, des lésions, des impossibilités) qu’elle pourrait induire ou signaler. La folie, suggère-t-elle sans cesse, empêche d’apprendre quelque chose de la maladie même qu’elle est : l’indépendance de sa singularité n’en fait qu’à sa tête, mais d’une tête ne pouvant justement plus ne pas dépendre de la maladie !

« La démence est le soulèvement de certains pouvoirs cachés qui se trouvent projetés dans un sens unique et qui font brusquement irruption dans une ligne de vie apparemment jusque-là régulière. La démence est un rapport magique avec la réalité, c’est une manière de dresser des ronces imprenables contre un ennemi qui peut-être n’existe pas, mais qui a certainement jeté des bases dans les repaires les plus secrets de votre vie privée » (p.96).

Sa considération des rapports poésie/folie est également d’une bouleversante lucidité. Pour résumer un peu sa « monstrueuse intuition » : la poésie est célébration irréelle (en tant que célébration, elle défend la vie ; mais en tant qu’irréelle, elle se défend, qu’elle le veuille ou non, de la vie ! Et faisant violemment voyager les mots les uns vers les autres, elle décolle d’eux les pensées attachées pour les tirer vers d’autres horizons et ports), de même que la folie est aliénation magique (elle fait vivre autrement, et, grâce à elle, comme dirait Adorno, ce qui serait différent n’est plus différé ! Mais en même temps sa cure d’altérité n’est que magique, aberration toute-puissante, invocation rêvassant son efficience, enfantillage de croire que ce qui dépasse la raison dépend de nous ! Ses incessantes évocations de l’effarant et mystérieux concierge de son immeuble (« cet infâme négrier », cet « égout de liberté », cette « tête de nœud », « cet extraordinaire et pitoyable soldat du mal »…) ne s’oublient plus : « Si quelqu’un pourrit de l’intérieur, comme le concierge, il amène celui qui le hait à pourrir avec lui. C’est inévitable : ils deviennent deux gangrènes », p.94).

« Ce roman qu’est ma vie pourrait être un roman policier, une horrible histoire inventée autour de l’affreux cycle menstruel de la pensée, autour des hémorragies de l’esprit, par des électrochocs dont le souvenir s’est perdu.

Si le concierge est un crime, c’est un crime impuni comme celui des électrochocs, avec tous ces caillots de sang restés dans mon pauvre esprit pour générer toutes ces dystonies.

Cette confusion entre mon esprit et mon corps est peut-être voulue d’en-haut. Peut-être que cet horrible idiot de concierge ne sait même pas pourquoi il est là à me torturer et qu’avec les années il est devenu aussi imbécile que moi » (p.163).

Impolie (de ne savoir jamais retenir sa propre expressivité), logorrhéique (elle avoue elle-même avoir la franchise de ceux qui ne savent plus localiser le vrai), sans idéal (se refusant à respecter quelque raison d’admirer que ce soit), mythomane invétérée (elle croit tranquillement n’offenser personne en ne nuisant qu’à ce qu’elle forge !), Alda Merini est un sacré génie (son impressionnabilité est quasi-prophétique, et son énergie maladive illustre parfaitement la définition qu’Alain donnait du terme : une « obstination explosive »). Qu’il faut approcher avec quelque prudence, et infinie gratitude, comme y invite Gérard Pfister dans sa juste et éclairante préface.

Prudence, par exemple, devant : « L’infirmière avait commencé par jeter dans un coin les bottes, d’ailleurs offertes, que je portais aux pieds depuis plus de six mois. Elle a ensuite envoyé au lavage une combinaison toute déchirée, qu’elle ne m’a jamais rendue. C’était une combinaison pas très décente que je portais sur moi depuis l’époque de ma dernière grossesse et dont je n’arrivais pas à me défaire parce qu’elle gardait vivant en moi le souvenir de mes enfants. Elle sentait l’urine, comme tous les sous-vêtements qu’on porte depuis des années. Et à coup sûr elle ne favorisait pas les rencontres amicales ni les échanges sexuels. Mais c’était le dernier cadeau de ma mère pour me protéger des maladies pulmonaires. Elle m’avait sauvée de bien de bronchites. Bien sûr, pour la voisine, attirée par la meilleure lingerie du centre, c’était un vêtement dégoûtant. On m’a fait laver d’abord dans l’ambulance puis dans ce malheureux boyau. Qui voulait et devait réduire en cendres mon amour »(p.88-9).

Gratitude pour : « …C’est comme si, à moi, on me demandait si j’ai vu Dieu. Bien sûr que je l’ai vu, car autrement je ne pourrais pas écrire. Mais il n’avait pas mesure d’homme, ni langage d’homme, ni visage d’homme. Quiconque l’a connu ou compris se débarrasse d’emblée de toute doublure de Dieu, aussi belle et nécessaire soit-elle » (p.40).

 

Marc Wetzel

 

Alda Merini (1931-2009). Longtemps les hôpitaux psychiatriques seront son seul foyer. Animée pourtant d’une indomptable vitalité et portée par une jaillissante spontanéité littéraire, fière de sa marginalité et indifférente à son dénuement, Alda Merini est devenue l’une des grandes figures des lettres italiennes.

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.