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La dernière œuvre de Phidias, Marilyne Bertoncini

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 08.12.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Encres vives

La dernière œuvre de Phidias, avril 2016, 16 pages, 6,10 €

Ecrivain(s): Marilyne Bertoncini Edition: Encres vives

La dernière œuvre de Phidias, Marilyne Bertoncini

 

 

La dernière œuvre de Phidias de Marilyne Bertoncini scande et chante le Poème d’une présence à faire renaître et revenir de son exil : la présence de Phidias, ce sculpteur du premier classicisme grec dont les œuvres – les frises du Parthénon, la monumentale Athéna Parthénos, le Zeus chryséléphantin d’Olympie considéré comme la 3e des 7 merveilles du monde, entre autres – s’adressaient aux dieux. Les sculptures de Phidias constituaient parfois des offrandes de la cité à ses dieux (ainsi la cité d’Athènes offrant son Athéna Parthénos à sa déesse tutélaire), révélant parfois leur image aux hommes par l’art médiateur du génie artistique. C’est pourquoi la présence d’un tel interprète, sollicité certes, était-elle en elle-même et en même temps inquiétante. L’accusation d’impiété qui tomba sur le destin du sculpteur menaçait souvent « les plus grands », esprits éveilleurs d’une réalité que l’on voulait parfois laissée hors de portée des regards.

Ce long poème rappelle à nous ce sculpteur antique énigmatique (mystère autour de la vie de Phidias, mystère autour de ses œuvres pour la plupart disparues, mystère autour du rapt divin que figurait sa sculpture capable de révéler aux hommes l’image des dieux), dans une sorte de réhabilitation incantatoire où vibrent les mots sur la page et monte le chant d’invocation comme le sable et la mer conjuguent leur voix dans les vagues du temps, dans le rythme de leurs rencontres, de leurs retrouvailles, parfois de leur osmose, toujours sauf en leur singularité, œuvrant à leur insu à faire remonter et sourdre de l’oubli les trésors enfouis, épaves repêchées par des hommes qui autrefois les enfoncèrent au fond des eaux. La vigie des mots en sera d’autant plus la gardienne d’une Mémoire de l’Humanité, qu’un rien, abandonné par tout sens, peut en dissoudre à tout moment « le dessin originel». Marilyne Bertoncini cherche à sortir de la nuit ce dessin originel, trace édifiante d’un message adressé aux hommes par ces passeurs de lumière que sont les artistes-poètes, interprètes d’une Humanité dont la postérité, au final, atteste le rayonnement, l’éternel pouvoir médiumnique. Traductrice elle-même, Marilyne Bertoncini ne pouvait, on l’imagine, qu’être touchée par cette figure du sculpteur recouverte par l’éphémère d’autres signes que ceux marqués par l’acte sculptural/scriptural, signes heuristiques et de création balayés par des aléas comme une vague efface sur le sable le tracé fugitif de nos pas, écartés par le pouvoir décisionnaire et la censure injuste des Hommes prêts à enfoncer sous l’eau parfois la vie entière d’un homme – artiste-poète de préférence –, voix de génies exilées pour impiété pour avoir osé profané ce qui ressortait du sacré (Socrate, Phidias, Galilée, Artaud pour ne citer que ceux-là…). Partir à la recherche du dessin originel, dans une « conjonction » problématique et complexe « del’éphémère (et de) l’éternel », telle est l’envergure de La dernière œuvre de Phidias, ressuscitée dans l’altitude d’une quête d’absolu.

La toile d’un « ciel palpitant » et d’une mer miroitante d’ombres porte le début de ce voyage où nous invite Marilyne Bertoncini, depuis la parcelle de lumière diffusée par une lampe sur la table d’écriture, creusant la pensée jusqu’au noyau dur de « la ténèbre » (que l’emploi au singulier authentifie en même temps qu’il l’incarne davantage en l’approfondissant) jusqu’à la « sourde rumeur /des vagues » au creux de l’oreille, « résonnante tempête au creuxde (l)a tête ». L’apostrophe à Phidias ouvre le chant :

 

« Phi-dias

Dans l’îlot clair découpé par la lampe

au creux de la ténèbre où ma pensée te cherche

Je trace la caresse

de ton nom

Ombre face à la mer

chaque fois que je t’aperçois

dans le ciel palpitant

tu es le cœur d’une rose immense

qui s’abreuve dans l’eau

puis s’engloutit

Les ombres s’allongent et la sourde rumeur

des vagues

ronflant comme à l’oreille émerveillée

contre la bouche de porcelaine

marine

est résonnante tempête au creux

de ma tête »

Le sculpteur athénien du Ve siècle av. J.-C. ressurgit jusqu’à nous, depuis notre « ténèbre » éclairée et réfléchie que reflètent l’infini ténébreux de la mer, l’espace infini tremblant en ses bords de la nuit, de la plage, de la page.

Si la nuit engloutit l’individualité de la poète pour la fondre dans la présence de Phidias – toute identification supposant un effacement de soi – la Voix qui sourd de cet univers intérieur immerge la singularité en lui redonnant relief et profondeur, comme aux choses extérieures.

Phidias surgit devant nous, appelé par la voix de la poète et la voix d’un enfant – une « même » voix semblerait-il traversant la linéarité de l’Écrire en couchant dans un télescopage de lieux et d’épisodes de la vie, les perceptions, les impressions d’un cheminement. L’on passe ainsi de la voix de la poète à celle de l’enfant, de la table d’écriture, de la rencontre intérieure au Péloponnèse de Phidias dans un grand mouvement mystique où l’humain se fond dans le cosmos au cœur des éléments, où l’humain se re-cherche et se re-trouve, où ce qui est appelé à ressurgir et à nous faire nous-même renaître de la ténèbre – comme la poète retourne et revient à la vie en se tournant vers la figure du sculpteur – s’accomplit dans une quête d’absolu.

 

« Puis un vacarme de sonnailles

les aigus cris des pâtres

-oiseaux ébouriffés

s’envolant en rires d’hirondelles

par-dessus le sec martèlement

des cailloux du chemin

Phi-dias ! Phi-dias !

 

Chantante et pure et claire

la voix d’un enfant s’élève dans le soir

et les deux syllabes de ton nom s’élancent –

glissement de plumes semblable aux ondes

en surface des eaux

que cingle la mouette en son vol prédateur.

Phi-dias ! Phi-dias !

 

Au fil de la voix qui chantonne

enfin tu t’es pris

et lent lentement tu remontes

de l’ombre de la mer

vers la maison »

 

Les circonstances (lieux, temps) investies par le poétique (au sens étymologique) circonscrivent a contrario et avec triomphe La dernière œuvre de Phidias dans l’éternité des empreintes créatrices. Les circonstances s’écrivent au fil de l’écriture où se recueille la poète. L’eau et le sable mêlent leur tumulte et leur va-et-vient de marées pour faire advenir la voix perdue des exilés, en l’occurrence la voix de Phidias. Il fait automne et il bruine sur des lieux imaginaires, ou réels, d’où la poète Marilyne Bertoncini cherche Phidias sous la blancheur mouvante des pages :

 

« Ici

où je cherche Phidias

sous le blanc de la page

 

c’est Ostende

peut-être

ou Brighton »

 

Le télescopage des ressacs du temps fait se rejoindre dans la mythologie personnelle de la poète et le mythique cheminement de Phidias ces hauts lieux de quête d’absolu et créative recherchés au creux du chemin (par « l’enfant »), dans l’abime plein de la mer, le ciel avide d’astres inaccessibles comme l’œuvre – elle, furieusement fertile – creuse son sillage d’inachevées escales accomplies en caps infinis.

La résonance du parcours de Phidias – le mystère d’une vie tournée vers la recherche des origines fondatrices, essentielles ; entièrement dévouée à son art mais aussi habitée par cet étrange don de pouvoir révéler aux hommes par ses sculptures les images des dieux ; le destin tragique d’un médiumaccusé d’impiété par ses concitoyens, exilé pour cela – fait évidemment sens pour le lecteur contemporain. Et l’invocation de Phidias signe un retour à des sources où le sacré au sein du réel pouvait porter le courant d’une vie entière, d’un art exigeant soucieux de réalisme et de transcendance.

 

« Ainsi dans le bloc ébauché

la matière fait signe

au sculpteur

afin qu’il en révèle

la forme qu’elle contient »

(ici la présence divine)

 

Le Langage parviendra-t-il seulement à prendre Phidias « au piège des signes » ? L’îlot de la lampe et la pensée intérieure insulaire d’où bruinent les mots, navire du Large, « bateau des Phéaciens », l’extérieur-nuit l’extérieur-jour investis par le regard de l’observateur-interprète, réussiront-ils de leurs embarcations réelles à faire revivre Phidias de ses cendres ?

Tout en mouvement, ce Poème pour la renaissance de Phidias file la métaphore de la gestation, genèse, élaboration de la création inachevée dans le même flux et reflux de la mer et de nos mémoires, temporelles présences mues par les remous d’un présent tourné vers notre passé via l’Infini.

La fragilité des contingences (nos immédiats aléatoires) est figurée par cette « catastrophe silencieuse» surgissant en involontaires interventions de détresse au milieu de nos existences et symbolisés par « Le croiseur arrivant du large », escorté de « l’Ébranleur de la terre ». La vie en ses tragédies (naufrage des marins,

 

« Tous ces fantômes sidérés

arrêtés au vif d’un mouvement

(…)

Momies de Pompéi

muettes abandonnées à la cime du cri

Aveugles aux ondes qu’ils tracent dans l’ombre)

combien de ces silencieux appels, s’écrie la poète,

traversent la nuit et me frappent

ceux de la femme de Loth

le pleur de Méduse blessée

la plainte d’Orphée

aux Ménades livré

La catastrophe silencieuse

fige la voile faseyante »

 

L’agencement des circonstances atteste du retour de Phidias comme le retour d’un Ulysse apatride et exilé. Dans le décor de scènes réelles vécues (recueillement de la poète dans le soir, paysages maritimes, scène de plage déserte en automne – cafés vidés de leurs clients aux « vitrines » comme « un chaos de chaisesrenversées » – villas dont les paupières s’écaillent – digue – scènes des plages d’Ostende ou de Brighton, jardins, visites de musées comme celui de Pompéi avec ses momies…) mais aussi de lieux qui échappent à la poète (« et les lieux sont fuyants plus que le sable même ») ou de scènes lues dans l’Odyssée et des Fragments d’Héraclite, La dernière œuvre de Phidias sur-Gît et même Phidias lui-même en personne, fantôme défait de l’oubli spectral, élève et fait entendre sa voix entre « les mailles tissées d’encre », les cailloux chahutés par la marche de l’enfant en chemin et qui l’appelle (« Chantante et pure et clairela voix d’un enfant s’élève dans le soir // et les deux syllabes de ton nom s’élancent – / (…) Phi-dias ! Phi-dias ! ») – Phidias, oui, se relève de son ombre submergeant la mer, le ciel, l’âme de la poète et la nôtre, et sa propre invocation par sa voix ressuscitée déjà se tourne vers l’altérité, l’ailleurs, le dehors au plus proche de notre flamme intérieure :

 

« O Athéna

guetteur immobile j’observe

ta robe changeante où le soleil

se brise

en mille fragments liquides

dans l’instant immobile

au moyeu de la roue écrasée comme meule

par le ciel

au déclin du jour

quand le dos de la mer se moire

comme d’une huile

Corneille de mer au cri moqueur

Athéna

m’as-tu abandonné ?

Double exil de ceux qui crurent

que sous leurs parures d’or

les dieux écoutent

les humains »

 

En sa fin, Phidias qui après avoir sculpté l’absence de la déesse (Athéna) a « reçu la marque » – « celle que l’on cachesous l’or et sous les fards » des hommes avides de biens et d’apparences, « les oracles que les dieux cachent dans la nature » – entend

 

« vibrer

l’appel

 

du vide »

 

La voix de « Phi-dias », son ultime œuvre toujours révélée depuis sa source à ses résurgences jusqu’à nous, en passant par l’à-pic érodé des falaises des âges et du Dire, résonne encore. Son œuvre nous dévisage, nous humains, où elle s’envisage à même le terrifiant visage des dieux.

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos de l'écrivain

Marilyne Bertoncini

 

Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr.

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.

Rédactrice de la Cause Littéraire

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

S'attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

Publie en revues (La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer), Poezibao, Phoenix, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret,  …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Texture, …

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes (Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2018

Lue par le comédien Jacques Bonnaffé le 24.01.2017 sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/courriers-papillons-24-jour-deux-poemes-de-front