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La Danse du Jasmin, Nadia Sebkhi

Ecrit par Nadia Agsous 16.12.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Maghreb, Roman

La Danse du Jasmin, éditions Al Kalima, Alger, 2015, 156 pages

Ecrivain(s): Nadia Sebkhi

La Danse du Jasmin, Nadia Sebkhi

 

Tout commence au « lever du jour » ; à l’heure où la lumière commence à luire dans la ville ; une cité que l’on devine peuplée, bruyante, habitée par des hommes et des femmes qui vivent leur vie un peu par procuration ; des êtres presque indifférents, soumis-es aux aléas du « destin » qui se fait invisible mais Ô combien imposant !

Et dans ce bouillonnement presque machinal de la vie urbaine, où les destinées se font et se défont, vit Dania. Troisième fille d’une fratrie de quatre femmes. Honte ! Indignité ! Déshonneur ! Malédiction ! Car Dania est née dans une famille qui sacralise à outrance le sexe masculin.

Femme divorcée d’un homme « indifférent à la beauté, à la sensualité, à l’amour » ; un époux qui n’a jamais appelé sa femme par son prénom ; un point commun avec le père qui lui non plus n’a jamais nommé ses quatre filles.

Femme solitaire, vivant seule, dans un studio, où elle passe des nuits insomniaques à faire et à défaire le monde par l’entremise de l’écriture. Car le verbe est le salut de Dania.

« Noyée dans sa prison d’écriture » ; entre sa solitude, les visites qu’elle rend à son père, les ventes dédicaces et les conférences qu’elle honore pour parler de littérature, Dania, la meuf aux stigmates multiples, est la protagoniste d’un récit romanesque entrecoupé de passages épistolaires, qui donne la sensation d’une intimité notamment par le ton de la confidence.

Dania nous introduit d’emblée dans son monde privé ; un univers dominé par une intimité décrite par une émeute de détails et une prose poétique et métaphorique qui donnent au récit une profondeur qui nous immerge dans les tréfonds d’une tendresse caressante, presque instinctive.

Dania est une femme aux sens alertes, à l’œil voyageur, à l’esprit vif et critique. Elle se présente à nous comme un sujet qui parle, qui « dit », qui se met à nu en employant un « je »/jeu de narration qui accentue davantage la dimension intimiste et révélatrice du récit. A travers chaque ligne, à chaque paragraphe, le long des cinq petits chapitres qui structurent cette fiction aux allures psychologiques, la protagoniste se met en scène et s’extériorise en nous livrant une foule d’éléments de sa vie et du monde qui l’entoure. Ces détails ont une fonction importante car ils permettent de cerner davantage ce personnage qui émerge de cette histoire fictionnelle comme un être doté d’une force et d’une sensibilité qui nous émeuvent et nous prennent aux tripes.

Dans la solitude du silence ; dans les nœuds des non-dits ; dans les blancs des vérités enfouies dans les entrailles ancestrales, Dania passe le plus clair de son temps à regarder, à observer, à méditer, à questionner. Du haut de sa tour en verre, elle voit tout ; elle entend tout ; elle perçoit le moindre travers de son entourage ; elle ne rate aucun détail de sa société qui s’enlise dans les sables mouvants de l’incertitude, de l’imprévisibilité, du conservatisme et de la bigoterie.

Dania souffre de troubles du sommeil qui la tiennent éveillée toute la nuit et l’accompagnent dans ses moments de solitude. Ces instants de veille ont un rôle salutaire car c’est alors qu’elle se retrouve face à soi et qu’elle se consacre à l’écriture qu’elle a tendance à appréhender comme un lieu d’émancipation, un exutoire, un refuge, un foyer où elle donne libre cours à ses questionnements, à ses obsessions, à ses craintes, à ses doutes, à ses certitudes, à ses résolutions.

Le jour, la nuit, chez elle, dehors, au milieu de ses « livres épars », au creux de ses pages blanches, Dania creuse. Elle fouille dans sa vie et dans celle des autres femmes, notamment celle de ses trois sœurs avec lesquelles elle partage la douleur de la naissance ; celle du père qui, déçu par les naissances successives de quatre filles, nomme ces dernières non pas par leurs prénoms mais par un mot, un seul mot : « l’autre », qui dénote le dédain et le mépris du géniteur à l’égard de celles qu’il a engendrées. Le comportement paternel attriste Dania et l’incite à s’interroger sur son identité, celle de ses sœurs et de toutes les femmes : « Sommes-nous quatre femelles. Quatre choses. Quatre chiennes. Quatre louves. Quatre soupirs. Quatre malédictions. Sommes-nous le féminin pluriel en point de suspension ? » questionne Dania qui nous livre un constat amer sur une tradition millénaire qui associe la naissance d’une fille à une malédiction car source de honte et de déshonneur.

Alors que Dania nous immerge dans les tréfonds de sa société, voilà qu’au milieu du récit elle élargit le champ de sa fiction en faisant intervenir une épistolière. C’est ainsi qu’elle nous introduit davantage dans son intimité en dévoilant un échange entre elle et Isabelle, journaliste, qu’elle a rencontrée lors d’une conférence. Les deux femmes se livrent à un partage d’histoires racontées dans un style qui fait dialoguer à la première personne du singulier, deux voix qui nous révèlent leurs trajectoires biographiques et leurs réflexions sur les femmes et sur le monde et son lot de tumultes et de tracasseries humaines. Chaque protagoniste tricote son histoire ; chacune devient, tour à tour, fileuse d’un chapelet de confidences qui rendent ces deux femmes, chacune à sa manière, chacune en fonction de sa trajectoire et selon ses propres spécificités, admirablement émouvantes et fort sympathiques. Bien que les deux femmes ne vivent pas dans le même pays, elles sont néanmoins rattachées à un même espace géographique qui joue le rôle d’un lieu affectif : Dania et Isabelle vouent un grand amour à un même pays, l’Algérie.

Les échanges par mails entre Dania et Isabelle sont intéressants à plusieurs égards. D’abord, ils jouent un rôle informatif. Puis, l’intervention d’Isabelle permet l’expression d’une autre voix, d’un autre point de vue, d’une autre expérience de vie, d’autres préoccupations qui inévitablement viennent faire écho à l’histoire de vie de Dania et à ses propres préoccupations. C’est ainsi qu’une identification s’opère entre Dania et l’épistolière.

Tout au long du roman, Dania émerge comme une protagoniste qui a une fonction édifiante puisqu’elle est celle qui porte son flambeau et celui de tant d’autres femmes ; elle est celle qui établit les liens, fait passer les messages ; elle est celle qui nous introduit dans les méandres des vies fanées, tristes et insignifiantes des femmes. Et au fur et à mesure de l’avancement de l’histoire, Dania prend l’allure d’une femme à part entière qui ne se contente pas d’être un témoin passif qui nous fait part de ses observations, ses constats, ses analyses, ses réflexions, mais elle se pose et s’impose comme une voix qui porte haut et fort ses souffrances et celles des autres femmes qu’elle côtoie et qu’elle découvre au gré de ses rencontres. C’est donc par le « regard introspectif… sur l’enclos des femmes algériennes… » que Dania lie son destin à celui d’autres femmes : « désormais, aux confins des ratures, mon verbe dégouline la caricature de ma vie, celle de mes sœurs, celle de toutes les femmes », écrit-elle avec détermination.

Si la vie de Dania prend l’allure d’un vaste désert où émergent parfois des oasis qui, très souvent, s’avèrent être des mirages, elle nous laisse, pourtant, entrevoir l’existence d’une lueur d’espoir qui s’exprime par le positionnement de Dania qui s’affirme comme une femme non soumise et qui « refuse le mea-culpa avec Lucifer ».

Dania n’est pas de celles qui abdiquent ; elle n’est pas non plus de celles qui se laissent intimider et façonner par les conventions et les conservatismes de tous bords. Par son verbe au ton libre et libéré, Dania apparaît à nos yeux comme une femme lucide, perspicace qui n’étouffe ni ses maux ni ses mots.

Si vous voulez découvrir ce roman intimiste qui raconte Notre histoire, alors, allez à la rencontre de Dania qui vous contera de l’intérieur des histoires de femmes que vous côtoyez quotidiennement. Allez retrouver cette femme courageuse, « revancharde de tous les phallus » ! Allez admirer cet être de verre qui se laisse voir et lire comme un livre ouvert. Et lorsque vous tiendrez La Danse du jasminentre vos mains, vous vous souviendrez alors que ce roman émouvant, âpre ; tour à tour dur, tendre et irrémédiablement attachant, fait partie des nouvelles productions littéraires algériennes d’expression féminine.

Et vous danserez avec le jasmin, de l’aube jusque tard dans la nuit qui avance à bas bruit…

 

Nadia Agsous

 


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A propos de l'écrivain

Nadia Sebkhi

 

Nadia Sebkhi est une écrivaine algérienne née de père kabyle et de mère algéroise.

 

A propos du rédacteur

Nadia Agsous

 

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook