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La balade des perdus, Thomas Sandoz

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard 24.05.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Grasset

La balade des perdus, avril 2018, 208 pages, 18 €

Ecrivain(s): Thomas Sandoz Edition: Grasset

La balade des perdus, Thomas Sandoz

 

Quatre adolescents handicapés, chaperonnés par une éducatrice quelque peu hystérique, se retrouvent embarqués bien malgré eux dans une aventure rocambolesque, à la recherche de leur Castel, l’institution spécialisée qui les héberge. A travers le regard de Luc, tour à tour sévère et indulgent, le lecteur se familiarise avec cette équipée « boiteuse », et l’accompagne dans un voyage très mouvementé, sur les routes sinueuses des massifs alpins.

La grande originalité de ce roman tient à sa galerie de personnages, pour le moins peu banale dans le paysage romanesque, et à sa manière crue et sans complaisance d’aborder le handicap. Non que le thème de la différence n’ait pas déjà été traité de façon remarquable (pensons seulement aux chefs-d’œuvre que sont Des souris et des hommes et Le Bizarre incident du chien pendant la nuit), mais dans La balade des perdus, Luc, le narrateur, adopte volontairement la posture de l’anti-héros, de l’observateur lucide et objectif de ses propres calamités et de celles de ses camarades d’infortune :

Je regarde autour de moi et me surprends à soupirer. Que peut-on espérer de l’avenir quand on a passé la moitié de sa vie en marge d’une société qui, déjà, relègue aux confins obscurs les individus jugés peu performants ?

« Vends ta force de travail, pas ton handicap », nous répète-t-il constamment, une main sur son nez pour vérifier qu’il ne s’allonge pas d’un seul coup.

– Tu me montreras ta blessure tout à l’heure […] Faut soigner maintenant. Ce serait triste d’avoir plus tard une cicatrice sur un si joli front. Des acides me brûlent la gorge. Il ne peut pas savoir que Pauline n’a pas d’avenir.

Alors, oui, malgré son destin tragique qui le condamne à se déplacer en fauteuil roulant ou, au mieux, laborieusement, avec des béquilles, il bénéficie d’une intelligence et d’une acuité surprenantes, mais celles-ci semblent néanmoins ne servir que son art affûté de l’autodérision et sa dissection au scalpel des sentiments humains. Or, à quoi bon ce don d’empathie exceptionnel, comparé à ce que serait l’usage normal de ses jambes ? Cette question se trouve en filigrane tout au long de ce road trip aux allures drolatiques et burlesques. Puisqu’en effet, sous couvert d’une balade plutôt gentillette dans un cadre bucolique exceptionnel, c’est tout l’inconfort social des demeurés (sic), des larves (sic) et des déshérités (sic), quotidiennement confrontés à l’humiliation, l’injustice, la condescendance et l’intolérance, qui s’étale dans sa trivialité scabreuse et sa misère provocante. L’enquête parallèle sur l’imposture d’un certain Dr GoodLuck, si elle renforce l’idée qu’une jolie formule ne saurait à elle seule réparer les corps et les cerveaux sérieusement abîmés, laisse toutefois penser qu’elle suffirait à soulager les âmes dolentes.

Très surprenant, le roman de Thomas Sandoz peut se lire et s’apprécier différemment selon l’éclairage et le niveau de lecture adoptés, à l’instar de l’hétérogénéité des degrés d’analyse et d’appréhension du monde des personnages. Toutefois, il y a fort à parier que La balade des perdus incitera le lecteur à épouser l’angle de vue du narrateur, qui en retrait, […] remarque un cageot de légumes soldés parce qu’ils ont poussé tordus.

 

Christelle d’Hérart-Brocard

 


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A propos de l'écrivain

Thomas Sandoz

 

Thomas Sandoz,écrivain suisse, né le 25 avril 1967. Après un doctorat en psychologie, il se consacre à l’écriture et publie plusieurs romans et essais.

 

A propos du rédacteur

Christelle d’Herart-Brocard

 

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Christelle d’Herart-Brocard : Houellebecquienne à ses heures perdues, elle n’a pas pour autant choisi Dublin mais Londres pour étudier la langue anglaise. Paris lui manque. Sur les traces de Michel, elle reviendra donc de son exil, un jour, et reprendra ses études doctorales. En attendant, elle lit et écrit pour La Cause, et ça lui fait du bien.