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La Baignoire, Lee Seung-U

Ecrit par Marc Ossorguine 22.04.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Asie, Roman, Serge Safran éditeur

La Baignoire (Yokjoga Noinbang, 2006), mars 2016, trad. coréen Choi Mikyung, Jean-Noël Juttet, 138 pages, 15,90 €

Ecrivain(s): Lee Seung-U Edition: Serge Safran éditeur

La Baignoire, Lee Seung-U

 

On pourrait se demander en se plongeant dans La Baignoire, ce qui fait que nous avons les représentations que nous avons concernant la Corée et la littérature coréenne. Pourquoi ? Parce que nous sommes à peu près sûrs que pour la plupart des lecteurs il y aura plus qu’une surprise : un étonnement. Un étonnement amusé mais un étonnement qui pourrait bien être radical et amener une sérieuse révision des idées toutes faites. Cela rappelle tant les explorations d’un auteur français que nous ne nommerons pas (sinon vous n’aurez plus la surprise) que l’on se sent bien loin de l’orient supposément attendu. Puis, passé les premières pages, la surprise va s’accentuant, le décalage entre la forme ludique et la gravité légère du récit fait basculer la nature du livre que vous tenez entre les mains, vous emportant dans un autre monde, une autre vision. Étonnante et déstabilisante cette baignoire qui se remplit sans que l’on réalise bien comment et dont la phrase finit par nous envelopper et nous emporter, à l’image des personnages.

Au départ un narrateur qui voudrait écrire une histoire d’amour. Un livre qui soit une histoire d’amour. Sans doute la sienne, peut-être la nôtre. Une histoire qui a failli ne pas être qu’une histoire. Qui n’est peut-être au bout du compte qu’une histoire. De celles qui arrivent sans en avoir l’air et qui s’imposent, qu’on ne peut éviter ou fuir. Une histoire sur laquelle il faut peut-être ne pas chercher à avoir prise. Peut-on décider d’aimer ou pas, d’être aimé ou pas ? Peut-on décider du grand amour ou de l’amour fou, même dans l’après ? Peut-on décider du moment, de la seconde où naît un amour ? De l’instant où il meurt ?

La Baignoire est l’histoire d’une liaison qui s’est finie sans se finir, la redécouverte d’une histoire presque effacée. Un amour abandonné dont l’écho ou la traîne vient jusqu’à nous, comme une vague qui s’y reprend à plusieurs fois avant de parvenir à nous entourer puis de se retirer. Pas à pas nous avançons dans les vagues du récit, qui reviennent et ressassent, creusant le sable et les silences, se saisissant des corps et de leurs empreintes à chaque fois un peu plus. Les vagues qui se suivent déposent des objets qu’elles ballottent un temps puis remportent sans que l’on comprenne comment ou pourquoi. La Baignoire fait le récit d’un de ces amours fous qui n’a pas eu lieu, qui ne pouvait peut-être pas avoir lieu. Chronique d’un amour passé, dépassé, château de sable que l’eau ramène à sa nature de sable fluide.

D’une ouverture à l’ironie farceuse, qui évoque irrésistiblement Pérec, l’on glisse à une ironie qui est tout à la fois pudeur et retenue, évitement du pathos, chuchotement des regrets et renoncement aux revendications, à la dramatisation spectaculaire. Les souvenirs petit à petit reviennent, se convoquent sans qu’on les y appelle bien fort. Ces souvenirs qui sont parfois des objets que l’on ne peut abandonner mais qui finissent par nous oublier.

« Après une séparation, certains objets agissent en médium qui évoquent des souvenirs. Ces objets font ressurgir les moments partagés avec la personne dont on s’est séparé, les histoires vécues, les promesses. Les objets sont des fossiles qui retiennent, captif, le temps. Pour s’affranchir de quelqu’un il faut d’abord se séparer de ses objets ».

Le plongeon dans le monde des souvenirs les agite et les fait revivre, de plus en plus nombreux. De plus en plus lointains. Telle l’eau de la rivière dans laquelle l’on se baigne, dans laquelle on peut se perdre, les mots et les souvenirs coulent toujours plus loin, ne cessant de s’échapper. Le narrateur voudrait bien rejoindre ces eaux-là, sans pour autant s’y perdre ou s’y noyer. Au risque de cette noyade, il voudrait marcher sur les eaux, guidé par la lumière et les reflets de la lune, de la chaleur des Caraïbes aux froidures du lac Baïkal.

Jouant avec les styles et l’adresse, avec les références et réminiscences explicites ou implicites (de Georges Pérec et Gaston Bachelard à Milan Kundera et Roland Barthes, en passant par Nathalie Sarraute ou Robert Pinget), Lee Seung-U nous offre des souvenirs dont on se moque de savoir s’ils ont bien eu lieu ou s’ils ne sont que ceux d’un récit car ils deviennent un peu les nôtres, ceux dans lesquels nous pourrons aussi nous plonger et nous laisser porter, à l’instar d’un narrateur dont on ne sait plus s’il est auteur ou lecteur. Le tout avec un sourire un peu mélancolique dont on ne sait plus s’il est le nôtre ou le sien. Alors pour ne pas tout perdre, on peut essayer de retenir les mots dans un récit, comme l’eau dans une baignoire. Même si l’entreprise est un peu vaine et incertaine elle reste essentielle.

« (…) celui qui parle ne peut imposer son point de vue à celui qui l’écoute. De même le lecteur lira comme bon lui semble. Cela dit, vous ne semblez pas être conscient de ce que votre récit contredit les images qu’il suscite. Si dans la tête de ceux qui écoutent votre récit se forment des images qui n’ont rien à voir, que faut-il faire ? Vous ne l’ignorez pas, quand la narration et les images s’affrontent, la première ne l’emportera jamais sur les secondes ».

Un narrateur fait écrire ses souvenirs et ses amours à celui ou celle qui lit… Au-delà du jeu (un peu oulipien), il y a la vie de l’un et de l’autre, oscillant entre fiction des mots, fiction des images et fiction du réel. De l’écriture ou de la vie, qui précède l’autre ?

 

Marc Ossorguine

 


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A propos de l'écrivain

Lee Seung-U

 

Figure majeure de la littérature coréenne, Lee Seung-U est né à Jangheung en 1959 en Corée du Sud. Après avoir suivi des études de théologie, il est devenu écrivain à temps plein et enseigne aujourd’hui la littérature coréenne et l’écriture. Auteur de plusieurs recueils de nouvelles et de romans, Lee Seung-U a obtenu plusieurs prix importants, dont le prestigieux prix Daesan (équivalent coréen du Goncourt) pour L’Envers de la vie. Il est aujourd’hui l’auteur coréen le plus traduit et le plus lu au Japon. Après le succès en France de La vie rêvée des plantes (Folio, 2009), Ici comme ailleurs a été publié en 2012 aux Éditions Zulma. Le Vieux Journal est son premier recueil de nouvelles traduit en français.

 

A propos du rédacteur

Marc Ossorguine

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature espagnole (et hispanophone, notamment Argentine) et catalane, littératures d'Europe centrale (surtout tchèque et hongroise), Suisse, littératures caraïbéennes, littératures scandinaves et parfois extrême orient (Japon, Corée, Chine) - en général les littératures non-francophone (avec exception pour la Suisse)

Genres et/ou formes : roman, poésie, théâtre, nouvelles, noir et polar... et les inclassables!

Maisons d'édition plus particulièrement suivies : La Contre Allée, Quidam, Métailié, Agone, L'Age d'homme, Zulma, Viviane Hamy - dans l'ensemble, très curieux du travail des "petits" éditeurs

 

Né la même année que la Ve République, et impliqué depuis plus de vingt ans dans le travail social et la formation, j'écris assez régulièrement pour des revues professionnelles mais je n'ai jamais renié mes passions premières, la musique (classique et jazz surtout) et les livres et la langue, les langues. Les livres envahissent ma maison chaque jour un peu plus et le monde entier y est bienvenu, que ce soit sous la forme de romans, de poésies, de théâtre, d'essais, de BD… traduits ou en V.O., en français, en anglais, en espagnol ou en catalan… Mon plaisir depuis quelques temps, est de les partager au travers de blogs et de groupes de lecture.

Blog : filsdelectures.fr