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L’Orient est rouge, Leïla Sebbar

Ecrit par Pierrette Epsztein 27.02.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Nouvelles, Elyzad

L’Orient est rouge, janvier 2017, 96 pages, 15,70 €

Ecrivain(s): Leïla Sebbar Edition: Elyzad

L’Orient est rouge, Leïla Sebbar

 

Si vous aimez les histoires à l’eau de rose, inutile d’ouvrir le recueil de nouvelles de Leïla Sebbar. Rien que le titre L’Orient est rouge, si ramassé, évocateur et grave, sera une arme de dissuasion.

Comment faire en sorte que des faits historiques ou d’actualité deviennent une expérience littéraire ? Comment réussir à relier les deux dans un ensemble unifié ?

C’est la prouesse à laquelle L’auteur de ce recueil parvient. Ces douze nouvelles, ces douze récits rouge pivoine, rouge grenade, rouge sang, rouge vie, rouge mort, présentent une très grande cohérence comme la mise en espace de douze tableaux dans une salle d’exposition autour d’un même peintre.

Douze personnages qui semblent mener une vie normale mais qui souterrainement se laissent emporter dans un tourbillon qui les déborde. Ses personnages, nous les avons frôlés, croisés, avec une parfaite indifférence mais Leïla Sebbar va nous obliger à les regarder au fond de leur être.

Nous ne raconterons pas le détail de chaque nouvelle pour laisser au lecteur le coup de gong de la surprise. Nous nous contenterons de mettre en évidence certains thèmes qui sont sujets à perplexité et font vaciller nos « chères petites certitudes ». En fuyant vers un ailleurs, vers quel idéal, vers quelle quête d’absolu, vers quelle « noble Cause » certains jeunes gens, jeunes filles courent-ils ? Quelle revanche anime certains exclus qui ne se reconnaissent pas dans les « valeurs » de « mécréants » que notre société leur propose ? Quelles conséquences ont sur certains êtres leur famille, leur lignée ? Quelle recherche d’héroïsme les pousse vers la violence ? Pourquoi la religion reprend-elle une telle place messianique pour certains ? Pourquoi cette fascination pour le guerrier, pour les armes, jusqu’au déraisonnable ? Quelle place a la sexualité dans ces choix ? Quel rôle le virtuel, la technologie, l’ordinateur, les réseaux sociaux jouent-ils dans ces dérives ? Quelles traces indélébiles ont laissé le fait colonial et ses conséquences toujours à vif pour tant désirer un retour aux racines ? Dans notre société labile, mouvante, angoissante, par quel sentiment d’imposture ces personnes se sentent-elles submergées, et cherchent en vain un lieu d’ancrage qui devient vite un lieu de conformisme enfermant ?

Cette fois encore le livre de Leïla Sebbar est éminemment littéraire mais aussi politique et éthique. L’auteur ne recherche pas la bienséance, elle exprime juste de la bienveillance vis à vis de ceux qu’elle observe à la loupe. Elle y déploie des situations sans jamais juger, sans asséner des vérités trop faciles. On y entend une voix rebelle qui s’élève contre les injustices, contre les violences, contre les destins tout tracés, qui scrute sans cesse la partie obscure des êtres, leurs contradictions et leurs aspirations souvent bafouées ou tuées dans l’œuf. Les évènements du monde la traversent, toutes les cicatrices qui jalonnent une existence la concernent. La violence du monde requiert son attention.

« Les deux amies cousent, elles piquent, elles brodent.

Sous les bombes ».

Ces deux phrases qui ponctuent la fin de la nouvelle Les trois sœurs donnent le ton de ce recueil.

La nouvelle est un remarquable moyen d’explorer un moment de crise dans un temps d’arrêt sur image. Elle permet de mettre en évidence un fait, un lieu, un personnage, une situation. Leïla Sebbar devient couturière pour assembler, lier les récits les uns avec les autres au fil du recueil. Elle nous dévoile ce qui restait caché dans le déroulement ordinaire des jours.

Dans ce domaine, Leïla Sebbar est une experte. Elle est une agile mécanicienne. Tout à coup, une vie ordinaire se fracasse comme la foudre, là où l’on ne l’attendait pas. Elle décortique et met en relief ce qui va faire faille, trou, béance chez un individu. Elle nous sert de révélateur dans une grande simplicité de langage. Elle se cogne à la réalité pour l’attraper par le col et la traduire en fiction.

Chez elle, pas de fioriture, pas d’afféterie, pas d’affectation. Son écriture est économe, au scalpel. Chez elle, les mots claquent comme des coups de fusil cinglants et sanglants. Elle utilise l’ellipse, le mot bref, la phrase nominale, les silences, les vides, l’insolite, le pronom impersonnel « on » pour signifier la rumeur ou nous. Elle se sert de tous les outils de sa langue resserrée pour mieux nous permettre de nous sonder et de nous poser des questions. Et si, dans ces textes, le corps féminin devenait la métaphore du monde qu’on peut conquérir de force, « souiller », déflorer, déchirer, détruire ?

Dans L’Orient est rouge, Leïla Sebbar interroge notre rapport au monde, à la culture, à l’art, à la langue. Quelle est notre part de responsabilité dans les évènements actuels de la cité ? Qu’est-ce que nous n’avons pas su, pas pu, pas réussi à transmettre pour que notre société se décompose, se délite et se délie à ce point ? Quels sont les phénomènes que nous n’avons pas prévus, anticipés, su prévenir pour que la violence pourrisse à ce point le lien social ? Quelles erreurs avons-nous commises pour que le communautarisme, que nous n’avions pas désiré dans notre démocratie, s’éveille à bas bruit et s’insinue sans le pays ? Pour que la violence aveugle l’emporte sur la raison ?

Bien sûr, nous pourrions nous poser en censeurs, en semeurs de bonnes paroles, nous les occidentaux qui nous donnons l’illusion facile de vivre dans un pays libre, exempt de préjugés et délivré des fanatismes. Mais en sommes-nous si sûrs ?

Ce recueil est un avertissement salutaire, un hymne à la vie, malgré ses difficultés, ses incompréhensions, ses illusions et ses déboires. Il nous invite à repenser les conditions du vivre ensemble, sans nous bercer d’utopies vaines, ni de bonne conscience trop facile.

Espérons que sa lecture puisse nous permettre d’être un peu plus conscient du monde dans lequel nous vivons pour pouvoir agir plus judicieusement en tant que citoyen.

 

Pierrette Epsztein

 


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A propos de l'écrivain

Leïla Sebbar

 

Leïla Sebbar est une romancière et nouvelliste née le 19 novembre 1941 à Aflou (Hauts-Plateaux), en Algérie. Elle vit en France depuis l’âge de dix-huit ans. Étudiante en lettres modernes à Aix-en-Provence puis à la Sorbonne, elle a été professeur de Lettres à Paris. Elle est l’auteur d’essais, de carnets de voyage, de récits, de critiques littéraires, de recueils de textes inédits, de nouvelles et de romans. Elle a collaboré à France-Culture pendant une quinzaine d’années. Elle est aujourd’hui l’une des spécialistes incontournables de l’immigration maghrébine, de l’intégration, de l’histoire coloniale algérienne et de son incidence sur les comportements actuels, côté français comme algérien. Recueils de nouvelles : L’orient est rouge (éd. Elyzad 2017) ; Les yeux verts (Zulma, 2016) ; L’Habit vert (Thierry Magnier, 2006) ; Soldats (Seuil, 1999) ; La Jeune Fille au balcon (Seuil, 2001) ; Le Baiser (Hachette, 1997).

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.