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L’Oncle aquatique et autres récits cosmicomics, Italo Calvino

Ecrit par Ivanne Rialland 29.10.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Italie, Récits

L’Oncle aquatique et autres récits cosmicomics, septembre 2015, trad. de l’italien par Jean Thibaudeau (revue par Mario Fusco) et Jean-Paul Manganaro, 128 pages, 2 €

Ecrivain(s): Italo Calvino Edition: Folio (Gallimard)

L’Oncle aquatique et autres récits cosmicomics, Italo Calvino

Ce petit volume de la collection « Folio 2 € » reprend quatre récits précédemment parus dans le recueil Cosmicomics. Récits anciens et nouveaux (Folio, n°5666) : La distance de la Lune, L’oncle aquatique, Les dinosaures, Les filles de la Lune. Il les encadre d’une « note de l’auteur », publié originellement comme postface à la deuxième édition italienne de La memoria del mondo e altre storie cosmicomiche en 1975, et d’une chronologie biographique.

S’il n’est pas besoin d’une introduction pour apprécier la poésie de ces quatre contes, la lecture préalable de la note en précise toutefois la portée et en explique le dispositif. Calvino s’y explique ainsi sur le terme cosmicomics qualifiant ces récits : « Dans l’élément cosmique, pour moi, il n’y a pas tant le rappel de l’actualité “spatiale” que la tentation de me remettre en rapport avec quelque chose de bien plus ancien. Chez l’homme primitif et chez les classiques, le sens cosmique était l’attitude la plus naturelle ; nous, au contraire, pour affronter les choses trop grandes et sublimes nous avons besoin d’un écran, d’un filtre, et c’est là la fonction du comique ». Partant de la cosmologie moderne, le pari est de faire « jaillir de cet univers invisible et presque impensable des histoires capables d’évoquer des impressions élémentaires comme les mythes cosmogoniques des peuples de l’Antiquité ».

Mythes modernes donc que ces contes, qui se déploient tous à partir de quelques lignes extraites d’un ouvrage scientifique, placées en exergue.

En fixant ce cadre à notre lecture, la « note de l’auteur » cependant crée la surprise autant qu’elle nous éclaire. Les thèmes choisis par Calvino – les dinosaures, le passage de la vie aquatique à la vie terrestre, la lune (à deux reprises) – par leur prégnance dans nos imaginaires appellent cette rêverie mythologique. Celle-ci s’incarne dans la voix d’un narrateur unique, Qfwfq, dont l’intervention suggère la présence d’un groupe d’auditeurs, en un clin d’œil à la transmission traditionnelle des mythes. Mais cette oralité apporte à ces contes, dans le même temps, une tonalité intime qui les détache tout à fait de l’univers de ces mythes traditionnels, et leur donne toute leur originalité. Le narrateur, loin d’être un aède, est l’acteur quelque peu mélancolique d’une fable vécue à la première personne. Poisson sorti de l’eau, dinosaure ou extracteur de lait lunaire, Qfwfq n’est pas un héros de l’Évolution ni du Progrès, tendu vers un à venir. Contrairement aux personnages des mythes d’origine, il n’est pas un instaurateur. Il est un être des fins de règne, même quand, poisson récemment sorti de l’eau ou dinosaure miraculé, il inaugure une nouvelle espèce. Le comique est certes présent, comme le promet l’auteur, mais il n’a rien de parodique ou de grinçant : il consiste plutôt en un humour discret et une grande fantaisie. Mythes intimistes et nostalgiques plutôt que comiques, ces contes s’inscrivent ainsi dans un ensemble qui nous paraît bien plus rare, si tant est qu’il existe, de mythes crépusculaires et tendres, qui saluent avec délicatesse les perdants de l’évolution et les mondes disparus.

 

Ivanne Rialland

 


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A propos de l'écrivain

Italo Calvino


Issu d’une famille de la classe moyenne italienne aisée, Italo Calvino a vu le jour en 1923, à Santiago de Las Vegas, une banlieue de la Havane, à Cuba, où s’étaient installés son père, agronome et botaniste tropical, et sa mère, universitaire. L’enfance du futur écrivain se passera cependant en Italie où, quatre années après lui, naît son frère cadet, futur géologue. Antifascistes et adeptes d’une éducation laïque, les parents Calvino de formation scientifique verront sans enthousiasme le jeune Italo développer un goût prononcé pour les histoires inventées. Il lit déjà beaucoup. À l’adolescence, un de ses proches reçoit en confidence qu’il aurait espéré devenir un écrivain célèbre. C’est après le second conflit mondial durant lequel il s’est engagé dans la Résistance, rejoignant en 1944 sous le nom de « Santiago » les Brigades communistes Garibaldi, groupe de partisans proches du parti, qu’Italo Calvino va affirmer sa vocation d’écrivain. Un premier roman paraît en 1947, Le Sentier des nids d’araignée, dont son ami et mentor, Cesare Pavese, fait l’éloge. L’ouvrage tend vers l’objectivité du récit et manifeste l’attrait, que confirmera son auteur par la suite, pour les ressources inépuisables des formes littéraires classiques (contes, fables, légendes, récits fantastiques, etc.), dès lors que l’invention est au rendez-vous. Au fil des publications, cet esprit espiègle et d’une insatiable curiosité confirmera ses capacités constantes à se renouveler ; le succès saluant la parution de la trilogie Mes Ancêtres (Le Vicomte pourfendu : 1952 ; Le Baron perché : 1957, une année marquée par sa démission du parti communiste ; et Le Chevalier inexistant : 1959). Accompagnant ses publications ultérieures de réflexions sur les potentialités de la littérature (d’où s’ensuivra son admission à l’OULIPO, à Paris, en 1973), il est invité et traduit à l’étranger, alors que grandit sa notoriété auprès de ses pairs, du milieu universitaire et du grand public. Italo Calvino s’est éteint à Sienne en 1985.


A propos du rédacteur

Ivanne Rialland

 

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivaine et chercheuse. Elle travaille à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.