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L’Ombre animale, Makenzy Orcel

Ecrit par Marc Ossorguine 23.03.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Zulma

L’Ombre animale, janvier 2016, 352 pages, 20 €

Ecrivain(s): Makenzy Orcel Edition: Zulma

L’Ombre animale, Makenzy Orcel

 

Ceci n’est pas « une » histoire

Entrer dans le monde de Makenzy Orcel, cela suppose de renoncer à nos repères habituels : au partage clair et rassurant entre profane et sacré, entre quotidien et rituel, entre culpabilité et innocence, entre amour et haine, entre vie et mort, entre présent et passé… car on ne cesse de franchir les limites de l’un et de l’autre, en permanence en équilibre dans un monde qui nous semble parfois incompréhensible et improbable, à la fois fascinant et chaotique, confus et terriblement cohérent. Bien trop cohérent dans ce qu’il nous renvoie du monde, de celui de « là-bas » comme de celui « d’ici » (où que soit cet « ici »).

C’est qu’il y a à la fois beaucoup de violence et d’innocence, d’arbitraire et de fatalité dans le récit de misère qui se livre page après page, figure après figure, personnage après personnage… Car ce « récit » est d’abord un récit de personnages. Ces personnages pour nous étrangement nommés (Makenzy, Orcel, Toi…) dont les voix se font écho, croisant leurs rythmes, leurs ombres, leurs douleurs et leurs rêves. Il y a d’abord la narratrice, morte et sans nom, qui s’est suicidée et en profite pour libérer la parole que chacun tient recluse ou fait exploser.

Une parole devenue ou redevenue libre qui dit les choses, détachée des jugements hâtifs ou partiaux tout en n’hésitant pas ce qui est, visible ou caché, sans ambiguïté, sans emphase ou dramatisation artificielle non plus. Elle nous conte d’abord sa famille : Makenzy, le père monstrueux dans sa brutalité comme dans ses illusions et sa rage d’en sortir, dans ses amours comme dans ses mépris, dans son autorité comme dans sa soumission ; Toi, la mère toujours effacée, acceptant le pire toujours attendu, inévitable, survivant dans une soumission au monde, en retrait mais toujours présente et attentive ; Orcel, le frère qui s’est installé depuis toujours dans le silence et la contemplation, présent par son absence, bavard par son silence. Autour de cette « famille », d’autres personnages nous disent d’autres visages de ce monde, le Maître d’école, l’Envoyé de Dieu, l’Inconnue, le Gamin, l’Inconnu… et les Loups, ceux qui ont le pouvoir de vie et de mort sur tous parce qu’ils ont le pouvoir de l’économie ou de la politique. Les Loups dont la menace ne cesse de peser sur chacun, sur les jours comme sur les nuits, sur les coins perdus dans la montagne comme sur la ville.

Au travers des personnages et des situations, un semblant d’histoire se construit qui nous révèle une sorte de biographie secrète de chacun, dans un style que l’on peine à qualifier et qu’il est sans doute vain de chercher à qualifier ou catégoriser. Une parole vive, puissamment orale, dont le rythme, les ruptures, les envolées, l’humour font lever tout un monde d’images qui bousculent le lecteur, d’un réalisme cru et d’un baroque désespéré tout à la fois. Les mots semblent toujours manquer pour tout dire. Pour dire tout ce qu’il y aurait à dire. La narratrice nous avait avertis dès le début, « je te le dis tout de suite, ce n’est pas une histoire », et nous le rappelle à la fin, « je t’avais prévenu, ça n’a absolument rien à voir avec une histoire ». En effet, même si l’on finit par y trouver une sorte d’histoire, celle de quelques vies qui tentent d’échapper à la vie telle qu’elle est. On peut s’immerger dans cette lecture et se retrouver plutôt face à un tableau, une succession de tableaux qui nous répètent chacun ce monde que nous ignorons, que nous ne voyons qu’au miroir de nos ambigus élans humanitaires ou politiques, de nos exotiques curiosités.

Une tournure de langue devenue lieu commun nous parle souvent de la « voix » des écrivains pour tenter de caractériser leur style. Une chose semble claire ici, c’est que parler de voix semble plus que jamais justifié. C’est à haute voix que l’auteur nous écrit. Pour autant qu’il nous écrive, qu’il s’adresse à nous en particulier. C’est plutôt tout un monde qui se dit à haute voix, un monde auquel l’on impose surtout le silence, ou que l’on recouvre toujours d’autres voix, plus officielles, plus trompeuses. Une voix fleuve, emplie de colère, d’ivresse, de violence, de rage de vivre et de survivre, une voix qui sait aussi jouer et qu’il appartient à chacun d’entendre. Sans tarder.

 

Marc Ossorguine

 


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A propos de l'écrivain

Makenzy Orcel

 

Makenzy Orcel est né en 1983 à Port-au-Prince. Après des études de linguistique, il abandonne l’université pour se consacrer à la littérature. Il publie deux recueils de poèmes, La Douleur de l’étreinte en 2007 et Sans Ailleurs, en 2009. Un recueil traversé par les thèmes de la nuit, de l’enfermement, et de l’ailleurs. Comme des nombreux écrivains qui ont vécu le séisme de 2010, Makenzy Orcel a voulu témoigner, et mettre sa plume au service de la force et de la dignité de son peuple. C’est aux prostituées de Port-au-Prince, ces « immortelles » qu’il a rendu hommage, celles dont la voix ne s’est pas fait entendre à l’heure de la médiatisation de la catastrophe. « Je ne veux pas écrire sur ce que tout le monde voit, et ce que tout le monde aime, ça ne m’intéresse pas. Je veux être dans le sous-bassement des choses. Des lettres, de la société, de tout. Haïti, c’est un pays d’ombre, et je puise dans l’ombre » (source : Étonnants voyageurs).

A propos du rédacteur

Marc Ossorguine

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature espagnole (et hispanophone, notamment Argentine) et catalane, littératures d'Europe centrale (surtout tchèque et hongroise), Suisse, littératures caraïbéennes, littératures scandinaves et parfois extrême orient (Japon, Corée, Chine) - en général les littératures non-francophone (avec exception pour la Suisse)

Genres et/ou formes : roman, poésie, théâtre, nouvelles, noir et polar... et les inclassables!

Maisons d'édition plus particulièrement suivies : La Contre Allée, Quidam, Métailié, Agone, L'Age d'homme, Zulma, Viviane Hamy - dans l'ensemble, très curieux du travail des "petits" éditeurs

 

Né la même année que la Ve République, et impliqué depuis plus de vingt ans dans le travail social et la formation, j'écris assez régulièrement pour des revues professionnelles mais je n'ai jamais renié mes passions premières, la musique (classique et jazz surtout) et les livres et la langue, les langues. Les livres envahissent ma maison chaque jour un peu plus et le monde entier y est bienvenu, que ce soit sous la forme de romans, de poésies, de théâtre, d'essais, de BD… traduits ou en V.O., en français, en anglais, en espagnol ou en catalan… Mon plaisir depuis quelques temps, est de les partager au travers de blogs et de groupes de lecture.

Blog : filsdelectures.fr