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L’Arbre-Seul, André Velter (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 03.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Gallimard

L’Arbre-Seul, André Velter, Gallimard, coll. Poésie/Gallimard, 2001, 234 pages, 10,40 euros

Ecrivain(s): André Velter Edition: Gallimard

L’Arbre-Seul, André Velter (par Patrick Abraham)

 

Chacun a assisté, en bord de mer, en pleine campagne ou en montagne, à l’arrivée d’un orage. Tel est le thème d’un poème d’André Velter dans la section de son recueil L’Arbre-Seul (p. 72-73) suscitée par l’Inde, où il a séjourné à de nombreuses reprises.

Velter est un poète-voyageur. Un poète pour qui le Dehors et le Divers existent et doivent être parcourus, respirés, afin d’être chantés. Les poètes-voyageurs ne sont pas si fréquents dans notre littérature, plutôt prudente et casanière. Certes, des poètes ont voyagé par plaisir ou par nécessité, mais un poète-voyageur, c’est autre chose.

Baudelaire, de son périple de jeunesse de Bordeaux jusqu’à l’île Bourbon et l’île Maurice, n’a rapporté que quelques images obsédantes. Rimbaud (Velter est né à Signy-L’Abbaye, à trente kilomètres de Charleville…) avait cessé d’écrire lorsqu’il a vadrouillé loin de l’Europe aux anciens parapets. Trop peu décentré encore, Claudel n’est pas stricto sensu un poète-voyageur malgré les intuitions grandioses des proses de Connaissance de l’Est – mais je penserai sans doute le contraire demain !

Ni Gide à Biskra ou dans les rues d’Alger, trop encombré de lui-même. Larbaud non plus sous le masque de Barnabooth. Ni même Levet qui n’est allé ni à « La Plata » ni en « Afrique Occidentale » ni à « Nagasaki » et n’a peut-être jamais traversé l’Inde de Calcutta à Bombay comme le prétendent ses Cartes Postales. Car il ne suffit pas de prendre la mer, de monter dans un train ou de franchir quatre ou cinq fuseaux horaires en avion. Il faut que la pratique de l’écriture s’ajuste au déplacement (au dépaysement). Qu’elle en scande l’effort, les étonnements, les joies. Qu’entre le voyage et le poème la distance se resserre tout en restant distance. Qu’il y ait trajet physique, expérience intérieure, transfiguration parfois.

Segalen, en ce sens, fut un magnifique poète-voyageur. Plus proches de nous, Nicolas Bouvier et William Cliff. Et André Velter.

Autre intérêt de ce poème : il est daté du « 15 janvier 1986 » à Mahabalipuram, bourgade côtière du Tamil Nadu face au golfe du Bengale où l’on peut admirer des temples et des rathas bâtis et sculptés du septième au huitième siècle sous la dynastie Pallava - dont le temple du Rivage dédié à Shiva.

J’ai oublié  ce que je faisais « le 15 janvier 1986 ». Mais je me trouve moi-même à Mahabalipuram alors que je relis Velter. Le ciel se couvre,  le vent se lève. Je note ces phrases sur le balcon de ma guesthouse. Devrai-je regagner ma chambre pour éviter d’être trempé ?

« Océan d’orage » se compose de sept quintils d’hexasyllabes (à deux exceptions près dans les strophes 1 et 4 où un heptasyllabe et un octosyllabe rompent l’uniformité de la mesure) non rimés et à la ponctuation discrète. On ne repère de majuscules qu’au début de chaque strophe. Les trois premiers quintils annoncent l’imminence de l’orage au ciel (« une aile noire soudain / ténèbre de grand jour ») et sur la mer violemment remuée (« au tourment de l’écume, / hors la mort hors la vie / est l’opéra d’absence »). Puis la pluie se déchaîne (« Alchimie de la chute : rythme de ruines d’eau ») et ciel et mer, « miroir contre miroir », verticalité contre horizontalité, rafales contre vagues furieuses se combattent. Le dernier vers du quintil pénultième ouvre une piste : « la solitude danse / sur l’haleine des morts / la fin de l’infini ». La strophe ultime dirige le regard vers « le temple du rivage » devenu « songe d’un songe / pour Shiva endormi » et confirme cette piste.

Selon la cosmogonie hindoue, quatre âges cosmiques à la dégradation progressive se succèdent inéluctablement. À la fin du dernier âge de chaque cycle (le Kali Yuga, l’âge sombre, qui est le nôtre), Shiva, dieu des bûchers funéraires, détruit le monde par sa danse, le Tāndava, fureur sacrée qui déchire du même geste le voile de la Māyā, l’illusion phénoménale, et de l’ignorance. Or à Mahabalipuram, dans l’enceinte du temple du Rivage, Shiva partage l’espace, fait assez rare, avec un petit sanctuaire vishnouite représentant le Préservateur couché sur le serpent Ananta Shesha, lui-même flottant sur l’Océan de lait. Avec l’expression « Shiva endormi », André Velter effectue donc une synthèse poétique audacieuse prolongeant la vision syncrétique des rois Pallava puisqu’il semble prêter au Terrible, qu’on nomme aussi le Bienveillant, le sommeil méditatif que la tradition attribue à Vishnou, repos indispensable pour que la substance de l’univers se maintienne et puisse aboutir à un nouveau cycle — à un nouveau Mahayuga.

Ici réside la parfaite exactitude du poème de Velter. En fusionnant ces deux visages de la divinité (le danseur-destructeur et le dormeur-recréateur), il saisit la double essence de l'orage indien, chaos angoissant et promesse de renaissance. Il nous éclaire (le mot est bien choisi) : « l’opéra d’absence », accident météorologique en résonance avec un lieu et un moment, épiphanie vertigineuse, a menacé, grondé, grossi, éclaté. Le temple du Rivage, dressé « dans les embruns noirs / à la proue de la terre », n’a pas été englouti. Le  « songe d’un songe » du Natarāja ne s’est pas interrompu. Mais tout s’effondrera et disparaîtra au terme du cycle actuel car rien ne dure — hormis ces cycles où rien ne dure.

Je m’avance sur mon balcon. Le vent s’est calmé, la nuit s’installe. À l’inverse de Velter, je n’aurai pas le privilège, ce soir, sur la côte de Coromandel, mi-déçu, mi-soulagé, d’être le spectateur d’une apocalypse anticipée et miniature.


Patrick Abraham

Mahabalipuram-Pondichéry, Inde

Avril-mai 2026


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A propos de l'écrivain

André Velter

 

André Velter ne cesse de voyager, d’écrire, d’éditer (Poésie-Gallimard), de traduire et à nouveau de voyager et d’écrire, on lui doit au hasard : Jusqu’au bout de la route, Tant de soleils dans le sang, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, Paseo Grande, dessins d’Antonio Seguí, des anthologies de poètes du XX° siècle et d’aujourd’hui (Gallimard), ou encore Ecrire au long cours (L’Atelier des Brisants).