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L’amant, Marguerite Duras

Ecrit par Matthieu Gosztola 27.11.13 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Les éditions de Minuit

L’amant, 142 pages, 12 €

Ecrivain(s): Marguerite Duras Edition: Les éditions de Minuit

L’amant, Marguerite Duras

 

Une rencontre. À jamais une rencontre :

Elle est là où il faut qu’elle soit, déplacée là. Elle éprouve une légère peur. Il semblerait en effet que cela doive correspondre non seulement à ce qu’elle attend, mais à ce qui devrait arriver précisément dans son cas à elle. Elle est très attentive à l’extérieur des choses, à la lumière, au vacarme de la ville dans laquelle la chambre est immergée. Lui, il tremble. Il la regarde tout d’abord comme s’il attendait qu’elle parle, mais elle ne parle pas. Alors il ne bouge pas non plus, il ne la déshabille pas, il dit qu’il l’aime comme un fou, il le dit tout bas. Puis il se tait.

Dans l’amour, toujours, c’est ce que dit Jankélévitch dans son très beau Traité des vertus (tome II, Les Vertus et l’Amour), « [l]e commencement s’abandonne à la continuation […] ». On peut même aller jusqu’à dire qu’« [a]imer et continuer d’aimer ne sont qu’une seule et même chose ».

Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l’aimais à ce point-là de vouloir mourir de sa mort. […] Je l’aimais, semblait-il, pour toujours et rien de nouveau ne pouvait arriver à cet amour. J’avais oublié la mort.

Marguerite Duras écrit, se souvient avec son amour pour cet homme-là que le livre fait devenir et à jamais. Car elle le sait bien, Jankélévitch encore : « Seul l’amour peut avoir le dernier mot, l’amour seul capable d’embrasser d’un coup toute la série indéfinie des réductions réflexives, et, par une intuition globale, d’enserrer ce devenir continu qui définit la personne ».

Et le miracle de ce livre est de parvenir à rendre, par le charme de l’écriture, profondément humaine, le charme de l’amour, de l’étreinte, du visage, de l’être perdu et retrouvé (par le souvenir, par les mots donnés à la page), de l’homme admiré, haï, ou plus exactement rendu à l’indifférence (ce moment où il « devient un endroit brûlé »), comme le mouvement du nageur fait dans l’eau (fait pour l’eau, pour son mouvement à elle) est rendu peu à peu à l’immobilité. De l’amant tout entier : de l’homme aimé au plus profond, avec ses mains si importantes, avec son apparence de peu de chance.

Jankélévitch toujours : « L’évidence de l’amour, comme l’évidence évasive du charme, est […] un effet d’ensemble. Paradoxalement évident et ambigu, l’un et l’autre à la fois, le charme s’évanouit pour une dissection anatomique qui isole la partie dans le tout et un trait du visage dans la totalité personnelle : alors il n’y a plus devant nous que des phénomènes physiques, et il n’y a plus en nous que l’amertume du désenchantement ; à la place du vivant Je-ne-sais-quoi avec son aura de mystère, l’anatomiste déçu n’a plus qu’un cadavre à autopsier. L’amour est ce charme. Il se dérobe à l’analyse […] ». Avec Duras, le lecteur reste invariablement dans l’amour : il n’est jamais face au cadavre des choses dites, racontées. Il est toujours face aux choses racontées, dites, et dites encore comme si elles étaient là, à leur première fois, à leur premier surgissement, premier miracle. Il est face aux choses avec leur indéfinissable. Lire Duras, c’est s’embarquer pour l’indéfinissable.

Écoutez, écoutez encore, voici, et puis plus rien. Le vent s’est arrêté et il fait sous les arbres la lumière surnaturelle qui suit la pluie.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Marguerite Duras

 

Marguerite Duras, nom de plume de Marguerite Germaine Marie Donnadieu, est une écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française, née le4 avril 1914 à Gia Dinh1 (autre nom de Saïgon), alors en Indochine française, morte le 3 mars 1996 à Paris.

Par la diversité et la modernité de son œuvre, qui renouvelle le genre romanesque et bouscule les conventions théâtrales et cinématographiques, elle est un auteur important de la seconde moitié du xxe siècle, quelles que soient les critiques qui aient pu être adressées à son œuvre.

En 1950, elle est révélée par un roman d'inspiration autobiographique, Un barrage contre le Pacifique. Associée, dans un premier temps, au mouvement duNouveau Roman, elle publie ensuite régulièrement des romans qui font connaître sa voix particulière avec la déstructuration des phrases, des personnages, de l'action et du temps, et ses thèmes comme l'attente, l'amour, la sensualité féminine ou l'alcool : Moderato cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein(1964), Le Vice-Consul (1966), La Maladie de la mort (1982), Yann Andréa Steiner (1992), dédié à son dernier compagnon Yann Andréa, écrivain, qui après sa mort deviendra son exécuteur littéraire, ou encore Écrire (1993).

Elle rencontre un immense succès public avec L'Amant, Prix Goncourt en 1984, autofiction sur les expériences sexuelles et amoureuses de son adolescence dans l'Indochine des années 1930, qu'elle réécrira en 1991 sous le titre de L'Amant de la Chine du Nord.

Elle écrit aussi pour le théâtre, souvent des adaptations de ses romans comme Le Square paru en 1955 et représenté en 1957, ainsi que de nouvelles pièces, telle Savannah Bay en 1982, et pour le cinéma : elle écrit en 1959 le scénario et les dialogues du film Hiroshima mon amour d'Alain Resnais dont elle publie la transcription en 1960. Elle réalise elle-même des films originaux comme India Song, en 1975, ou Le Camion en 1977 avec l'acteur Gérard Depardieu.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com