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L’absente, Lionel Duroy

Ecrit par Pierrette Epsztein 14.10.16 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Julliard

L’absente, août 2016, 360 pages, 20 €

Ecrivain(s): Lionel Duroy Edition: Julliard

L’absente, Lionel Duroy

 

Qu’est-ce qui pousse un auteur, empreint du violent désir d’en finir, à se lancer dans le vide, mais aussi à se lancer dans l’écriture d’un roman pour tenter d’échapper au néant ?

Il s’adresse à lui-même, peut-être pour se convaincre, peut-être pour nous convaincre : « Si tu arrives à transformer ta détresse en une œuvre, tu seras sauvé. Écrire, ce sera comme si tu t’élevais soudain de la lourde terre pour t’accorder une autre vie qui te permettra de regarder de haut la première, celle où tu marches aujourd’hui à tâtons, stupide et aveugle… Écrire te rendra inaccessible à la bêtise et à la cruauté du monde ».

Dans son dernier roman, L’absente, le narrateur part comme un voyageur sans bagages, tournant le dos à son passé, refusant tout lien avec lui, y compris avec ses enfants. Pour Lionel Duroy, long et sinueux, plein de détours, d’imprévus, d’embûches, de rencontres inattendues plus ou moins heureuses, sera le chemin, entre le pardon et le repentir, pour parvenir à une relative et fragile sérénité.

Comment en serait-il autrement ? Si l’on sait de quoi la rupture d’un amour et la perte de tout ce qu’on croyait posséder nous terrasse, nulle boule de cristal ne permet d’anticiper ce que pourront être les évènements qui vont jalonner notre avenir.

Le lecteur en ouvrant le roman L’absente s’engage dans une véritable épopée humaine sans pouvoir un seul instant imaginer quelle en sera l’issue. C’est pourquoi nous lisons le périple du narrateur dans une impatience haletante. En avançant dans cet ouvrage, on ne voyage pas avec un itinéraire prédéfini. Non. On a plutôt le sentiment d’errer sans but, sans trajectoire prévisible. Le narrateur nous embarque avec lui sans savoir lui-même vers quelle issue.

On largue les amarres, on s’égare dans des fragments primordiaux de son passé, on vagabonde dans les méandres de son présent chaotique, on divague dans les circonvolutions de sa réflexion, on revisite ses amours dont il nous livre l’attente d’une sorte de renaissance : « Est-ce cela l’amour, le sentiment d’être sauvé de soi-même ? » « Trouvera-t-il l’espoir d’une éclaircie » dans cet orage qui l’a ravagé, lui qui a passé sa vie à détruire sans le vouloir consciemment tout ce qui aurait pu lui permettre un peu de paix et ainsi cicatriser ses plaies, lui qui a rompu toute attache pérenne ?

C’est l’histoire d’un homme qui se lance dans un Road movie, au volant d’une vieille voiture chargée juste de quelques affaires auxquelles il tient, le strict minimum pour survivre. Il se limitera à quelques villes qui le ramèneront sur les lieux de son passé.

C’est l’histoire d’un homme blessé qui tente d’oublier tout ce qui l’a meurtri mais ne peut s’empêcher de ressasser toutes ses écorchures qui remontent à l’enfance.

C’est l’histoire d’un homme qui n’a jamais su ou pu retenir ce qui lui tenait à cœur. Toutes les rencontres qui vont jalonner sa fuite, car c’est bien d’une fuite dont il s’agit, le ramèneront sans cesse à ses échecs, à ses ratages jusqu’à ne plus trouver un sens à son destin.

Il approchera des inconnus qui lui tendront la main, il croisera des êtres à qui son étrangeté fera peur, il sera abordé par une femme qui a rêvé de rencontrer l’écrivain qui, par ses livres, a provoqué en elle un amour fou.

Mais à chaque fois, il s’échappera. Aucune de ses confrontations ne pourra réparer ses blessures. Seuls les mots qu’il jette dans un carnet arrivent à le tenir debout, à ne pas en finir.

Alors, l’écriture comme seul remède pour conjurer les souffrances que l’existence nous inflige. A-t-elle cet étrange privilège de nous éloigner du morbide de la mélancolie ? « Il n’y a rien de tel qu’essayer d’oublier pour se souvenir, et rien de mieux qu’essayer de se souvenir pour réellement oublier. L’écriture est la souffrance qui permet de ne pas mourir de toutes les autres souffrances », écrit Santiago H. Amigorena, auteur franco-argentin. Et Lionel Duroy ajoute : « Grâce à l’écriture, tu parviendras à énoncer sur le monde quelque chose qu’on ne voit pas et qui nous éclairera sur nous-mêmes. Et il se peut même qu’un jour, adossé à toutes ses pages que tu auras écrites, tu te réjouisses d’avoir traversé tant de guerres car sinon tu serais passé à côté de la vraie vie, si dense, si inquiétante, si mystérieuse qu’on préfère généralement s’en protéger, n’est-ce pas ? »

L’écriture peut-elle nous sauver la vie ? C’est ce que l’auteur nous laisse entendre lorsque la lecture de son roman s’achève. Lionel Duroy nous offre ainsi une sacrée leçon de vie. En effet, une vie ne prend-elle pas consistance et une certaine densité quand on en fait le récit ? C’est une réflexion à ruminer !

 

Pierrette Epsztein

 


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A propos de l'écrivain

Lionel Duroy

 

Lionel Duroy de Suduiraut est né le 1er octobre 1949 à Bizerte en Tunisie. Il est journaliste et écrivain français. Quatrième d’une famille de dix enfants, il est issu d’une famille d’origine noble désargentée et d’extrême droite. Sa jeunesse dans ce milieu l’a marqué profondément et sera le terreau de plusieurs de ses livres. Il a d’abord été livreur, coursier, ouvrier, puis journaliste à Libération et à L’Événement du jeudi. Depuis la publication de son premier roman en 1990, il se consacre entièrement à l’écriture de romans à teneur essentiellement autobiographique. Il prête sa plume à de nombreuses célébrités désireuses de publier leur biographie.

Bibliographie sélective : L’absente, Julliard, 2016 ; Échapper, Julliard, 2015 ; Vertiges, Julliard, 2013 ; L’Hiver des hommes, Julliard, 2012 (Prix Renaudot des Lycéens 2012, Prix Joseph-Kessel 2013) ; Colères, Julliard, 2011 ; Le Chagrin, Julliard, 2010 (Grand prix Marie Claire du roman d’émotion 2010, Prix Marcel Pagnol 2010) ; Écrire, Julliard, 2005 ; Il ne m’est rien arrivé, Mercure de France, 1994 ; Comme des héros, Fayard, 1996 ; Un jour je te tuerai, Julliard, 1999. Adaptations de ses œuvres : Trois couples en quête d’orage (cinéma, réal. Jacques Otmezguine, 2005) ; Priez pour nous (cinéma, réal. Jean-Pierre Vergne, 1994) ; Je voudrais descendre (télévision, réal. Jean-Daniel Verhaeghe, 1994).

 

 

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.