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L’absente (1) - Rétractation, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 04.10.16 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

L’absente (1) - Rétractation, par Sandrine Ferron-Veillard

 

J’avais été happé jusqu’à cette maison, située au bord d’Oneroa, en bord de mer. Un « bateau ancré au port de Waiheke attendant son hôte ». J’avais jugé ce descriptif traduit en français, mauvais, ordinaire. Néanmoins, j’avais réservé pour dix-neuf nuits. Depuis un site internet. J’avais versé une caution dès ma transaction confirmée. J’étais pressé.

J’étais. J’étais heureux parce que nous fêtions, mon épouse et moi, nos deux anniversaires, ses quarante ans, mes cinquante ans, nés un douze janvier.

Waiheke était une étendue de terre éventée au sud de Sydney, au sud de Nouméa, un point dans un océan Pacifique. Nous partions au bout du monde, pour vingt-et-un jours, au pays des kiwis, sans trop savoir où. Je refusais de voir des images, j’écartais toute documentation qui m’informerait sur ma prochaine destination. D’abord m’immerger puis nous surprendre. Je me renseignerai dès notre retour. Je procédais ainsi, organisant nos escapades par intuition, toujours au dernier moment. Nous voyagions avec un bagage, des papiers et un bouquin pour deux. Marguerite Yourcenar et son Denier du rêve. Nos attentes en poche, deux papiers au format A4 pour toute confirmation, des coordonnées, des numéros et une adresse.

Deux jours d’odyssée depuis Paris, trois avions, une nuit à Sydney avant d’arriver à bon port.

Hi François,

Just to confirm our arrangements. We are going away from 8 January and won’t reach any communications where we go, near Kerikeri, except once or twice a week in town. My sister is expecting you on the 11th of January, to hear from you as soon as you get on a ferry to Waiheke (there are two ferry companies going to Waiheke both departure at 7 am to 11.45 pm, every hour, every day) so that she can meet you around 6 pm or so. She is getting ready for you and having the instructions on how to run the house. Everything is in order. Do you have a phone you can use ?

Best wishes.

Mike

Mike et moi avions convenu d’échanger nos maisons, via une estrade numérique reconnue. Mike et son ami projetaient de venir chez nous en août prochain, à Paris. Une maison contre un appartement. Or que savions-nous d’eux. Rien. Nous avions payé notre cotisation d’entrée pour être membres et ce versement suffisait.

Nous avions débarqué à 3.35 pm.

Récupérer notre bien sans tarder et nous prêter aux vérifications d’usage du pays. Retenir un parfum, une chanson, une robe marron et beige, un café, nos deux mains crispées. Nous avions sauté dans un bus rouge pour rejoindre un port, pour prendre un bateau, pour faire vite. Me remémorer des figures sur un pont, un nombre de sièges orange, des chants, ceux des oiseaux surtout. Nos creux et nos vertiges, ma main sur sa cuisse. Une mèche de cheveux roux sur un front. Me souvenir d’un fort goût d’iode et d’un sentiment de manque.

Sa sœur nous attendait en effet au débarcadère, au bout, portant une gabardine foncée et une casquette de marin. Sa sœur nous avait embrassés, et comme souvent dans des situations identiques, nous avait demandé si nous n’étions pas trop fatigués. Nous ne nous étions point attardés. Son apparence, son apparente empathie, son âge. Aussitôt embarqués dans une jeep noire, à peine dix minutes pour saisir un contexte ou une situation sur une carte, nous avions évoqué ce que nous étions en France, à Paris.

Nous étions insouciants. Nous étions des ignorants.

Une maison en acier, transparente, une maison typique sur deux étages. Nous avions souri. Chaque pièce était administrée par un savant système, ce type d’ingéniosité et d’architecture pointue permettant à distance une manœuvre précise. Ouvrir une fenêtre, baisser un store. Ecouter une musique. Heroes de David Bowie en bande son. Mettre en route ou éteindre.

Un studio au rez-de-chaussée, cadenassé. Une buanderie. Des chiffons rouges dans un seau.

Un garage : des boîtes de conserve éventrées, des pinceaux, des instruments au rebut, des crochets, diverses scies pendues, des marteaux, des tournevis et des pots de peinture sur des cartons étendus. Pas de voiture, juste des chaises entassées, des tas de chaises broyées, un amas de chaises fracturées jetées contre un mur. Un garage digne d’une scène de crime. Nous avions souri.

Au premier, une cuisine ouverte sur un « dining-room », une cheminée gigantesque, des ancres, des cordes, des vases, du marbre et des matériaux en résine. A gauche, une terrasse avec vue sur cette baie tant vantée, à droite une seconde dotée d’un barbecue, de quatre sofas, de quatre dessertes en bois de teck.

Au second, deux chambres et des statues de Bouddha. Et une pièce feutrée, des tapis, des canapés, des coussins, des couvertures, des peaux de moutons, des étagères couvertes d’ouvrages de cuisine. Des murs crème et une porte barrée, une barre en travers du mur. Une baignoire, deux douches, des sanitaires. Au second donc des centaines de baies vitrées, côté mer, côté jardin, des centaines de citronniers, d’orangers, de bananiers. Un jardinier et une femme de ménage s’occupaient de nettoyer intérieur et extérieur, s’occupaient de notre consommation d’eau. Nous dépendions des averses, nombreuses, de deux citernes indiquant chacune un niveau de 87% et 76%, respectivement des séries de chiffres : 22.867 et 19.142.

Nous nous étions quittés au terme d’une demi-heure, peut-être moins, nous promettant de nous revoir à mi-parcours. Pour un thé, pour un verre, pour faire connaissance. Sa sœur vivait à une vingtaine de minutes en voiture, à Onetangi.

Nous nous étions couchés tôt, grignotant ce que Mike et son ami avaient acheté pour nous, des abricots et des kiwis, du pain de mie, du beurre, du fromage et du thym frais, des œufs, du bacon, des pommes de terre et du thé vert. Surpris de manger autant, d’être reçus ainsi.

Nous avions, durant cette matinée, rangé nos vêtements en nous taquinant, quatre tiroirs à notre disposition et des cintres dans un dressing garni.

Une demeure immense et droite, une matrice étroite possédant sa vie propre, en apparence sur ses gardes, notre maison provisoire rejetait notre aménagement rendant nos gestes gauches. Visiter pieds nus pour sentir d’abord, pénétrer chaque pièce, toucher ensuite sans bruits pour faire corps avec cet intérieur. Nous avions adoré cette journée dénuée de tout programme, certes des courses, un bain, une marche en bord de mer cernés par des enfants, un café noir à Oneroa. Beaucoup d’enfants. Des enfants que nous n’avions pas.

A Paris, mon épouse avait adopté un chat.

Nous avions regardé un documentaire sur des navires de pêche, pêches hauturières de thon, de requin, de sorbe pargue, nous n’avions rien fait d’extraordinaire. Ainsi avions-nous fêté nos deux anniversaires. Nous nous étions endormis doucement écoutant ces cérémonies extérieures, si près de nous et dans notre chambre, des vents et des ressacs. Tous nos actes concentrés aux portes du monde.

David Bowie était décédé hier, hier, c’était un 12 janvier.

Mon épouse avait fumé une cigarette dehors, j’avais préparé notre itinéraire du jour. Partir tôt et à pied pour rejoindre en fin de matinée Mâwhitipana Bay, parce que ce nom était beau, parce que ce nom nous faisait une promesse. Puis redescendre vers Ostend, au sud, pour y déjeuner, cap sur Kennedy Point, nous aviserions. Ce 13 janvier, nous avions admiré des sternes, des carpophages, des huîtriers qui nous « injuriaient » dès que nous tentions de nous approcher. Des baies irritées, des baies hypnotiques. Grises ou beiges. Des points de vue menaçants si proches des paysages d’Europe.

Nous étions arrivés à Ostend vers midi, jour de marché. Des stands à profusion, des bijoux artisanaux, des empanadas maison, des focaccias, des odeurs d’hamburgers, des pains « organic », des gâteaux de bananes vendus dans des camionnettes et des crêpes faites par des Français. Nous n’avions pas discuté avec eux, par timidité certainement, nous n’avions pas envie de nous raconter. Nous étions partis en hâte. Atteindre Kennedy Point, notre objectif, ses constructions modernes accrochées ou suspendues et nous baigner à Takirau Bay.

A peine séchés nous reprenions notre route, faire vite pour rentrer avant sept heures du soir. Un défi ou une vraie prouesse. Nous marchions d’un bon pas sans mot dire.

Beaches ‘n’ Baches avait été notre première excursion.

Beaches ‘n’ Baches : here’s where you can see Waiheke, quiet and quirky off the beaten track, weave your way between intimate beaches and hidden coves. Maps are ready for you, for the sections of the Waiheke networks : Beaches ‘n’ Baches, Forest Heart, Far End, enjoy Te Ara Hura, the maori’s name of Waiheke.

Des jours entiers à marcher. Je m’occupais des trajets, mon épouse de repérer sur notre chemin ce marqueur rouge indiqué sur notre carte. Te Ara Hura. Nous suivions un signe par jeu, une indication pour ne pas nous perdre, une forme représentant une bête fantastique.

David Bowie était décédé un 12 janvier.

Forest Heart, traverse the forested heart. Escape in native bush with trees safe from possums, regenerating forest, streams and birds.

Nous nous amusions à déchiffrer des pancartes et des injonctions, autant d’hymnes répétés à chaque entrée des réserves. Toutes ces barrières franchies. Nous nous taisions. Nous étions tenus de désinfecter nos pieds afin de préserver ces arbres endémiques, des « kauris » menacés par un microbe au nom obscur. Etre vierge de toute intention, de tout parasite. Nous avions visité quantité de forêts-réserves, fascinés par ces bruissements sonores, ces essences que nous ne pouvions déterminer, émus par des oiseaux qui répondaient à nos chuchotements. Nous aimions croire à des échanges, extases rarement permises entre deux espèces, entre deux époques, un même amour de vivre.

Nous nous exprimions peu et faisions peu de rencontres. Nous chantions parfois, fredonnant Heroes en hommage, nous avions toujours une chanson en tête. Nous marchions prononçant avec respect des noms maoris. Onetangi, Te Whau, Orapiu, Omiha/Rocky Bay.

Du vert, du gris, du sombre, du beige, des constructions en bois, des constructions en acier, du verre et du rouge. Nous rentrions en bus, en courant derrière un autocar inespéré. Nous étions exténués.

Nous étions riches et rassasiés. Croyions-nous. Nous étions apaisés. Nous étions amoureux.

 

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Sandrine Ferron-Veillard

 


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A propos du rédacteur

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.