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Kumudini, Rabindranath Tagore

Ecrit par Patryck Froissart 04.07.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Asie, Roman, Zulma

Kumudini (Yogayog), traduit du bengali (Inde) et présenté par France Bhattacharya, 380 pages, 22 €

Ecrivain(s): Rabindranath Tagore Edition: Zulma

Kumudini, Rabindranath Tagore

 

Ô Kumudini, longtemps tu brilleras, indubitablement, dans le souvenir des lecteurs de ce chef-d’œuvre !

Les premières pages de ce roman condensent à grands traits la saga séculaire de deux grandes familles rivales, les Ghoshal et les Chatterji, chacune faisant à tour de rôle sa fortune et sa puissance en provoquant la ruine et l’humiliation de l’autre.

Au moment où apparaît le personnage de Kumudini, qui appartient au clan des Chatterji, c’est le parti des Ghoshal qui prend le dessus. Le chef des Ghoshal, Madhusudan, ne se contente pas de savourer la ruine des Chatterji. Il attend, avec la patience d’un fauve à l’affût, l’occasion de venger, par une extrême humiliation, les affronts portés à sa famille à l’époque où les Chatterji dominaient la région.

Au faîte de sa fortune et du respect qu’on porte aux nouveaux riches, il dévoile son plan machiavélique :

« Madhusudan déclara alors qu’il avait désormais le loisir de se marier. Sur le marché matrimonial, son crédit était très élevé. Il était assez puissant pour pouvoir satisfaire la fierté des plus grandes familles. De tous côtés, on lui fit connaître l’existence de jeunes vierges bien nées, belles, accomplies, riches et savantes. Madhu fit les gros yeux et déclara : “Je veux une fille Chatterji”. Un lignage qui a reçu des coups est aussi dangereux qu’un tigre blessé… »

Madhusudan, sur le point d’être nommé Maharaja, ayant désormais le pouvoir de précipiter la ruine et la déchéance des Chatterji, Kumudini, qui voue à son frère aîné, Vipradas, le chef de famille, un amour exclusif, se retrouve devant un choix cornélien : épouser un homme qu’elle n’aime pas et qui se prépare à l’humilier quotidiennement, ou plonger, par son refus, son clan, et son frère adoré, dans le déshonneur du déclassement social et de la misère.

Une fois posés ainsi tous les éléments initiaux, le dramaturge développe, au fil des événements, le caractère héroïque de son personnage principal.

Les projets de Madhusudan se heurtent, en effet, à peine achevées les cérémonies de leur mariage, à l’extraordinaire capacité de résistance que révèle Kumudini face à sa stratégie d’humiliation, et au mépris qu’elle lui manifeste en retour de ce qu’il tente de lui imposer, comportement inédit, impensable, totalement inattendu dans une Inde où la femme est traditionnellement asservie à son époux, assujettie à ses volontés, soumise à ses ordres et à ceux de sa famille.

« Madhusudan était à bout de patience… Jamais, à aucun moment de sa vie, il n’avait à ce point entamé son prestige. Il avait payé un prix exorbitant pour obtenir ce qu’il voulait et, dans sa langue à lui, il avait fait comprendre à Kumudini qu’il reconnaissait sa défaite sans réserve ».

Oui, chose inouïe, c’est le maître qui se sent rabaissé par celle qu’il voulait avilir, et qui, circonstance accablante pour un futur maharaja, apparaît comme un faible aux yeux des membres de sa propre famille.

Ce renversement de statut, et l’esprit d’indépendance dont fait montre, de façon croissante, Kumudini eu égard au poids des usages, font de ce roman, écrit en 1929, une anticipation remarquable des mouvements d’émancipation de la femme indienne et une puissante dénonciation de l’usage du mariage arrangé, et de Rabindranath Tagore un révolutionnaire et un visionnaire (mais tout visionnaire n’est-il pas un révolutionnaire, et réciproquement ?).

Certes, l’auteur, dans sa grande lucidité, ne permet pas à son héroïne, qui a l’audace de quitter son mari, de gagner en définitive son combat, gageure impossible dans le contexte des années trente, et le retour à l’ordre traditionnel prévaut à l’approche du dénouement.

« La société a inventé des milliers de moyens pour soumettre les femmes sans défense à leur mari et pour les faire souffrir… Les femmes ont si peu de prix, elles sont tellement insignifiantes… »

Mais le lecteur sait, en refermant le livre, que rien ne pourra plus être « comme avant » dans le couple qui se reconstitue sous la pression sociale.

Ainsi en est-il de tout mouvement contestataire ponctuel : même s’il échoue, il constitue une rupture et il fait évoluer les mentalités en signifiant que rien n’est intangible.

Ô Kumudini, fasse que ton image pénètre et dérange, et bouleverse, par la lecture de ton histoire, les esprits de ceux qui s’accrochent aux archaïsmes sociaux !

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Rabindranath Tagore

 

Rabindranath Tagore (1861-1941). De son vivant, Tagore fut considéré comme le plus mystique des poètes et le plus poète des mystiques. Tandis que l’Inde retrouvait dans ses accents le souffle védique, l’Occident était séduit par l’un des rares écrivains indiens que de nombreuses traductions – réalisées en anglais par l’auteur lui-même – mettaient à sa portée. Non que Tagore fût le seul écrivain de langue bengali, mais son rayonnement universel lui valut en 1913 le prix Nobel de littérature. Si les adaptations de ses œuvres en anglais et en français contribuent grandement à sa célébrité, elles n’ont cependant cerné qu’une part relativement minime d’une création qui s’échelonna sur quelque soixante années. À la fois maître spirituel, peintre, réformateur littéraire et social, romancier, polémiste et poète, on lui doit d’avoir révélé à l’Occident le génie bengali (source Encyclopedia Universalis).

 

Bibliographie très partielle :

Recueils de poèmes : L’offrande lyrique ; Le Jardinier d’amour ; La Jeune Lune

Romans : Gora ; La Maison et le Monde ; Quatre chapitres ; Charulata ;  Kumudini

Recueils de nouvelles : Mashi ; Epousailles et autres histoires ; Le Vagabond et autres histoires ; Au bord du Gange et autres nouvelles

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination).

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.