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Je vais, je vis, Hubert Lucot

Ecrit par Pierrette Epsztein 19.11.13 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, P.O.L

Je vais, je vis, octobre 2013, 672 pages, 25 €

Ecrivain(s): Hubert Lucot Edition: P.O.L

Je vais, je vis, Hubert Lucot

 

Bien sûr quand on écrit on peut toujours affirmer : « C’est trop tôt, c’est trop tard ». Mais pour le lecteur, il n’est jamais trop tard pour voyager dans les mots de l’autre.

Ceux qui l’aiment monteront dans ce train, un train qui vous emportera, vous lecteurs, dans un long trajet de plus de deux ans et de plus de six cents pages. Vous accepterez de suivre Hubert Lucot dans une pérégrination consignée dans un journal de voyage qu’il a intitulé Je vis, je vais qui est une reprise d’une phrase prononcée par sa femme. En fait, l’auteur fait dans ce volume le récit de la maladie et de la mort de celle-ci qui survient alors qu’elle a soixante-quinze ans et lui soixante-seize. Il l’appelle A.M. (que l’on peut entendre comme « Amour et Mort ») et lui, se nomme H.L. Parfois leurs deux noms sont accolés comme s’ils ne formaient plus qu’un bloc, un « Nous » indissociable qui scande une longue vie d’amour. Parfois, ils se découpleront. Il déroulera cet épisode de son existence comme une pelote, narrée jour après jour ou presque, heure après heure ou presque, dans une écriture qui vous surprendra, qui vous dérangera, qui vous troublera mais qui finira par vous conquérir et vous enthousiasmer.

Lecteurs, imaginez-vous dans ce train, ce train-train de l’ordinaire qui par la grâce de la langue transforme l’ordinaire en une aventure scripturale qui n’a rien d’ordinaire. Attendez-vous à bien des aléas durant votre itinéraire. Sur le quai de la gare de départ, le narrateur avait avec lui de bien lourdes valises dont, au fil du parcours, il se délestera par la force des mots. Parfois, vous serez en butte à des ralentissements inopinés où le temps semblera arrêté et brusquement suivront des accélérations où le paysage défilera à une allure folle qui risquera de vous faire chavirer. Tout à coup, adviendront des arrêts prolongés sans raison apparente, mais qui en fait en ont une. Parfois, le train empruntera sagement la voie tracée par les rails. Parfois le wagon sera secoué par des chaos brutaux dus aux chocs de la vie, jusqu’au risque de déraillement. Parfois, le train échouera dans une gare de triage à cause de mauvais aiguillages. Parfois, le train s’engouffrera dans des tunnels qui vous sembleront interminables où vous, lecteurs voyageurs, serez plongés dans une noirceur presque insoutenable. Puis, au moment le moins attendu, vous serez éblouis par une trouée de lumière, un éclat de soleil que vous recevrez en pleine face. Sans cesse, au moment où vous craindrez la panne, le conducteur-auteur alimentera la machine en carburant pour éviter la panique ou la lassitude. Et vous repartirez dans ses bifurcations, dans ses virages. Vous traverserez des montagnes en pente raide que le train peinera à escalader et qui feront grincer les essieux. Puis la pente s’adoucira et surviendront des vallées arrosées par des fleuves paisibles suivies de mornes plaines qui n’en finiront plus de s’étirer dans une monotonie à la limite de l’insoutenable. Au détour d’une page, une bretelle surgira et vous serez entraînés ailleurs, encore une fois. Car dans cette chronique, on retrouve des attentes interminables à l’hôpital, des impatiences vis-à-vis des soins prodigués, vis-à-vis du personnel, vis-à-vis de la dureté des jours. Mais aussi des échappées vers la vie vivante. Des repas, des balades, des réflexions sur le monde tel qu’il va, des considérations philosophiques, des remontées de souvenirs, des paysages, des silhouettes qui passent et captent l’œil et parfois le cœur. Des moments éprouvants et des moments joyeux goûtés pleinement et l’espoir sans cesse, l’espoir toujours, l’espoir jusqu’au bout du possible. Hubert Lucot décrit des situations et on est dans son carnet de voyage. On voit les lieux, les personnages, on sent l’atmosphère, la chaleur, les odeurs. Et à la toute fin, l’acceptation presque paisible de l’inéluctable. Et l’amour qui perdure contre toutes les adversités, contre toutes les colères, contre toutes les rancoeurs

A l’issue du voyage, la boucle sera bouclée. Le carnet se refermera. Mais le titre vous dira que l’auteur a décidé, contre toutes les embûches, de poursuivre son chemin et de continuer à vivre. N’énonce-t-il pas à un moment : « Mon corps est-il tout ce qui me reste ? La conscience d’être est mon plus grand bonheur ».

Mais dans cet ouvrage, rendre compte des pérégrinations de l’auteur, de l’anecdotique ne suffit pas. Il faut s’engouffrer dans l’écriture singulière d’Hubert Lucot pour en apprécier toute la rigueur et toute la subtilité. L’auteur réajuste son texte à sa vie. Il en parle très ouvertement : « Réaliste mon JOURNAL », « … des faits désagréables voire accablants, réels et irréels, actuels et historiques, s’assemblent avec une cohérence qui désigne l’histoire et la géographie de ma personne, sa genèse et le manteau d’Arlequin que je porte, qui est moi, fait de gènes se recomposant sans cesse, immuables dans leur mutation (oxymore !), quand toute trace en moi est d’un évènement et d’un trait de caractère – lequel parfois me blesse comme le javelot d’un agresseur ».

Mais en fait, ce récit est une scénographie, une traduction, une transposition, une recréation du réel dans l’après-coup. Hubert Lucot utilise toutes les subtilités de la langue pour lui faire rendre gorge. Il la fait vibrer avec délectation. Il invente le temps pour ne pas qu’il se fissure et s’écroule. Il jongle avec le gros plan et les plans d’ensemble, les instantanés et les longs travellings, les arrêts sur image. Son écriture est éclatée, cubiste par son hybridation et devient une mosaïque de la mémoire qui finit par construire un tableau où tout est enchevêtré et très construit à la fois. Il joue sur toute la gamme des tonalités de l’humour au tragique. Il rend hommage à tous les arts en truffant son texte de références à la peinture, au cinéma, à la littérature. Il varie les points de vue. Parfois c’est lui qui énonce, parfois il délègue la parole à sa femme. Il varie les niveaux de langue du plus trivial allant jusqu’au style télégraphique au plus recherché. Il varie les rythmes des phrases jusqu’à en inverser le sens. Certains mots sont écrits en italique, d’autres en majuscules. Il varie la taille des caractères typographiques. Il varie les pronoms personnels passant du « nous » au « je » ou « il » et « on » impersonnels. Il change la taille des caractères. Il invente des néologismes, il glisse même parfois des mots en langue étrangère. Il varie les temps et finit par même utiliser le futur qui signe en l’anticipant la « présence/absence » et l’arrêt du voyage.

Rien de spontané dans ce travail. L’auteur laisse reposer, mûrir, fermenter. Et surtout, il allège et il galèje, il joue avec son lecteur pour notre plus grand plaisir.

C’est l’implacable de son exigence d’une forme qui donne force, consistance et richesse à son récit et en fait toute l’originalité, toute la modernité.

Toute conquête se construit sur un deuil, un renoncement. C’est ce que ce récit, qu’on pourrait intituler « les rêveries d’un promeneur solitaire urbain » nous laisse entrevoir. L’auteur est un marcheur infatigable fondu dans le paysage. Il joue à saute-mouton avec le temps et avec l’espace. Il le dilate ou le condense selon sa fantaisie. Il vagabonde entre passé et présent. Il nous donne à lire des éclats de vie infimes, des éclats de silhouettes, des éclats de souvenirs, des éclats de mémoire exacerbés où affleurent les sensations vives, les émotions réveillées, les sentiments exaltés et dévoilés car « Devant l’évidence de la mort, l’être et le temps basculent, plus surprenants que jamais ».

Dis-moi qui te hante, je te dirai qui tu es. Oui, on finit par approcher un peu l’auteur, oui, on pénètre un peu dans l’intimité d’une relation fusionnelle. Mais cela va beaucoup plus loin. Hubert Lucot nous incite à méditer sur notre propre rapport à la vie, aux autres, à la maladie, à la mort, sur le « cinéma » que chacun se fait. C’est à une quête inlassable du sens à laquelle nous sommes convoqués.

 

Pierrette Epsztein

 


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A propos de l'écrivain

Hubert Lucot

 

Hubert Lucot est né en 1935 à Paris. Il a publié son premier livre à 45 ans. Depuis, il a écrit des poèmes, des aphorismes, des romans et des essais. En 1970-1971, il compose Le Grand Graphe, livre d’une seule page aux phrases entrecroisées. En 1975, Hubert Lucot compose un graphe semi-linéaire : Autobiogre d’A.M. 75 (Hachette/P.O.L, 1980). Dès lors il intègre la technique « graphe » (qui assemble dans une perspective unique de nombreux plans spatiaux et temporels) à l’écrit classique, mêlant ainsi plusieurs genres : le roman, le poème et le journal intime. Je vais, je vis, suite de son autobiographie, est publié en 2013 chez P.O.L. Il y raconte la maladie et le décès de sa femme survenu en août 2012.

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.