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Insurrections arabes et impensé démocratique (II), Smaïn Laacher

Ecrit par Nadia Agsous 08.05.13 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Insurrections arabes et impensé démocratique (II), Smaïn Laacher

 

Suite de l'entretien de Nadia Agsous avec Smaïn Laacher

 

L’Algérie se caractérise par une difficulté de s’unir autour de mots d’ordre nationaux consensuels. A quoi attribuez-vous cet état de fait ?

 

Je pense que ce problème s’enracine très profondément dans l’histoire de l’Algérie. Il suffit d’observer le mouvement nationaliste. Ce dernier a été traversé par des divisions qui ont toujours été meurtrières. Les Algériens sont dans une incapacité absolument complète d’aborder les contradictions et de les résoudre pacifiquement. Il y a une incapacité quasi-congénitale chez les Algériens de s’unifier autour d’une cause nationale. Ceci est également profondément lié au nationalisme et probablement au mode d’enfantement de la nation et du désir de vouloir cette nation : une volonté dominée par la force et la tendance à écraser dans le sang toute parole qui s’évertuerait à proposer le contraire.

Le problème berbère, par exemple, n’est pas né dans les années 1980 mais juste après l’indépendance. Les luttes entre les diverses factions militaires et politiques en Algérie ont toujours été réglées dans le sang. Et ceux qui gouvernent, et en majorité les militaires qui ont participé à la guerre de libération nationale, ont pour seul habitus la violence comme mode de règlement des conflits. Ils n’ont jamais appris autre chose. La violence est l’un des traits tout à fait particuliers de ce pays. Ce qui n’est pas vrai pour le Maroc où le roi, Hassan II (1) a tué des opposants certes mais il n’a pas éliminé son opposition, par exemple. Les assassinats politiques sont légion en Algérie. Ils ont beaucoup existé au Maroc également mais pas en Tunisie. Chokri Belaïd (2) est le second homme politique à avoir été assassiné.

Je pense que cette incapacité à créer des causes nationales renvoie au fait que les Algériens ne se trouvent pas encore dans une nation qu’ils habiteraient et par laquelle ils seraient habités. Les entretiens que nous avons réalisés sur les protestations publiques sont tout à fait flagrants. Lorsque nous avons interrogé des militants du mouvement de chômeurs au Sud du pays, ces derniers n’excluaient pas l’idée d’une indépendance de leur région.

Le problème de cohésion nationale est flagrant. L’Algérie n’arrive pas à habiter ses habitants. Et ces derniers ne parviennent pas à créer une appartenance sur un mode commun à ce pays. Il y a cette possibilité de trouver des coordinations locales mais dès qu’il s’agit de coordinations nationales, il y a un vrai problème. Un militant algérien me disait : « les Algériens ne cessent de se suspecter les uns les autres ». Ceci est une vraie question sociologique : il y a fondamentalement un problème de confiance des uns envers les autres avec une figure dominante qui est celle du traître. Ce dernier peut recouvrir la figure du kabyle, du communiste… En bref, il est celui qui trahit le peuple et la nation.

 

Vos propos à l’égard de la situation des Algérien-ne-s font ressortir l’idée de l’existence d’une fatigue voire d’un épuisement. Comment expliquez-vous l’état général de ce peuple ?

 

L’état de fatigue est une notion indigène. Ce sont les Algériens eux-mêmes qui parlent de fatigue. C’est finalement une expression banale et très biologique. « Nous sommes fatigués » signifie nos forces nous ont quittés et dans le cadre de cette configuration, cela signifie, changer le monde est hors de portée, transformer la situation n’est plus dans notre capacité, au moins dans le présent et même à court terme. Être épuisé, c’est avoir été vidé de toutes ses forces. La fatigue et l’épuisement sont des catégories biologiques et non politiques. Et quand on leur pose la question de savoir pourquoi ils ne font pas la révolution comme les autres pays et pourquoi ils ne s’alignent pas sur le modèle standard qui est sur le point de prendre une allure dominante, ils expliquent qu’une série de périodes et d’épreuves ont fini de les vider. La dernière étant celle de « la décennie noire » pour reprendre une expression indigène. Dans ce contexte, la fatigue est une figure antithétique à la mobilisation et à la contestation publique. Ce n’est pas forcément des forces qui les ont quittés. Mais il s’agit du désir de ne plus changer de monde et de vivre apaisés quelle que soit la nature du système et l’état de la société. Cette fatigue bien évidemment renforce le rapport de force inégal entre l’Etat, les classes dirigeantes et le reste de la population. C’est également et surtout un état de fatigue réflexif sur sa propre société.

 

Selon les mouvements islamistes, l’Islam est l’alternative aux régimes arabes corrompus. Quelles sont les limites de cette vision ?

 

C’est un mot d’ordre voire un slogan oppositionnel qui aurait pour fonction de prouver la pureté des intentions des islamistes. Lorsqu’ils sont dans l’opposition, leurs revendications se résument à deux notions : la justice car elle est très présente dans le Coran, et la lutte contre la corruption. Les deux sont très liées et expriment le positionnement des islamistes contre la souillure du corps social. Leur permettre de prendre le pouvoir et de le garder, c’est de leur point de vue une manière d’introduire de la pureté dans la société et dans les rapports sociaux. Cette revendication qui s’inscrit non pas dans le registre de l’économie mais dans celui de la morale est tout à fait essentielle. Leurs revendications ont une portée sociale notamment lorsqu’ils sont dans l’opposition. On le voit bien actuellement en Egypte, en Tunisie et au Maroc. Non seulement la corruption continue et absolument personne n’a touché aux fondements de ce phénomène et de sa reproduction. Jusqu’à preuve du contraire, la justice sur terre n’a été instaurée dans aucun de ces trois pays. En revanche, les Islamistes sont constamment mobilisés, avec la fraction la plus radicale, sur ce que doit être un homme, une femme, une famille, un musulman, un national, un patriote par opposition aux étrangers et aux chrétiens. Les islamistes ont des velléités. Mais une fois que celles-ci sont mises à l’épreuve du pouvoir, elles s’effondrent. Ce sont ces notions qui rendent mieux compte de l’impuissance généralisée de ces partis à changer le monde. Il y a une réelle politique dont ils ne peuvent absolument pas faire l’économie. C’est prouvé en Tunisie, au Maroc et en Algérie.

 

Nadia Agsous

 

1) El-Hassan Ben Mohammed ben Youssef el-Alaoui (1929-1999) est le second roi du Maroc. Son règne a duré trente-huit ans soit de 1961 à 1999.

(2) Homme politique tunisien (1964-2013) qui a été assassiné par balles dans sa voiture le 6 février 2013. Il était Secrétaire général et porte-parole du Mouvement des patriotes démocrates tunisiens et l’un des avocats de la chaîne télévisée Nessma

 

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook