In somnia, Philippe Bouret / Martine Le Normand (par Murielle Compère-Demarcy)
In somnia, Philippe Bouret / Martine Le Normand Éditions Tarmac [112 p.] - 20€
Dans les failles de la nuit : deux voix pour une insomnie
Que se passe-t-il et que se loge-t-il dans les plages reculées de notre être lorsque « la nuit se niche dans les orbites creuses du vent », lorsqu'elle « dépose dans ses râpures au bord de la pensée » « la pulmonation circulaire », dans les recoins du corps saisi par la mer inquiète de l'insomnie ? Ne finit-on pas par perdre le sommeil à force de perdre des espoirs trop grands pour des rêves cassés par les éclats foudroyants de la vie ?
Un jour, une nuit sans doute.
J'ai perdu l'espoir de bercer un enfant.
J'ai perdu le sommeil.
À tout jamais,
écrit Martine Le Normand dans In somnia, publié aux éditions Tarmac, où ses textes en italique font face aux textes en caractères romains de Philippe Bouret et à ses peintures.
D'emblée, les trois exergues donnent au livre ses lignes de faille. Antonin Artaud y ouvre les « recoins de la perte », Pierre Bergounioux rappelle que « la poésie la plus enivrante jaillit au contact des contraires », tandis que Cédric Demangeot fait surgir « des éclats de verre dans les yeux ». Perte, contraires, éclats : In somnia ne sera pas une traversée paisible de la nuit. Il sera question d'une nuit qui travaille le corps et la pensée, les disjoint, les déplace, les métamorphose.
Le titre lui-même semble ouvrir un double espace : « in somnia », dans les rêves, mais aussi dans ce lieu paradoxal de l'insomnie où les rêves ne cessent précisément de surgir parce que le sommeil fait défaut. La nuit devient alors moins une absence qu'un territoire mental, un théâtre intérieur où les formes changent à vue. Ce que Philippe Bouret nomme en quatrième de couverture « le petit théâtre intime » est celui d'une scène où l'absence elle-même devient personnage.
Deux écritures se font face dans ce théâtre nocturne. Elles ne racontent pas la même nuit et ne l'approchent pas par les mêmes chemins. Martine Le Normand avance par touches, par notations, par fragments qui gardent quelque chose de la scène vécue : « Le corps s'agite et tourne, rebondit sur le matelas, ne sait y / faire son nid. » La vague, la lune, le lit, la ville, les clés, les papiers, l'enfant, l'ombre : les éléments du réel demeurent perceptibles, mais l'insomnie les déplace peu à peu vers l'inquiétude. Et surtout, son écriture questionne : « Quel est ce ressac dans mes oreilles-coquillages ? » ; « Peut-on toucher le fond de la nuit ? » ; « Qui regarde qui ? Qui regarde quoi ? »
Chez Philippe Bouret, le réel semble au contraire se métamorphoser dès qu'il entre dans le poème. « Le cri des rochers de hauts-fonds / caresse la note inouïe / de mon commencement » : le cri devient caresse, le rocher devient voix. « Je ne sais pas encore / l'envers de l'océan / et les fleurs sans nom ». Plus loin, « le présent d'un corps / qui se dissout dans la lettre » fait de l'écriture elle-même un lieu de disparition et de résurgence. Il marche « suspendu / aux cils des coraux », encre son pas « pour cerner / le réel au passé des abysses ». Sa poésie procède ainsi par images, métaphores, correspondances : elle ne décrit pas tant le réel qu'elle le fait basculer.
Mais cette différence de langage est précisément ce qui rend leur vis-à-vis fécond. Chez Martine Le Normand, la question maintient ouverte la béance ; chez Philippe Bouret, l'image la traverse. Elle demande : « A quoi ça rime ? » ; il répond peut-être par cette injonction : « il faut détruire / reconstruire après le chaos / du matin ». Elle cherche l'ombre ; il écrit : « J'éprouve la présence d'elle / au ras de l'écume / en bord de larme ». Elle dit : « Je sais qu'il est là. / Son parfum rôde. / Je le cherche. » Lui écrit « l'écriture se fait femme ». Deux mouvements de la nuit : chercher ce qui manque, et donner forme à ce qui manque.
Les peintures de Martine Le Normand constituent dans cet ensemble un troisième langage. Leur matière sombre, traversée de rouille, d'ocre, de coulures et de nervures, semble opposer au regard une sorte de grille organique. On pourrait y voir un moucharabieh de la nuit : une surface qui laisse filtrer sans jamais livrer complètement ce qui se tient derrière elle. Les lignes verticales, les ouvertures, les zones d'obscurité composent une architecture instable du visible. Quelque chose apparaît, mais aussitôt se dérobe. Les formes semblent en perpétuelle anamorphose. La peinture ne ferme donc pas le sens : elle l'ajoure. Elle donne à voir ce que l'insomnie fait au monde : elle transforme les contours, ouvre des passages, substitue aux certitudes des présences fugitives.
Ainsi, textes et peintures semblent procéder d'une même expérience : celle d'un réel devenu poreux. La nuit n'est plus seulement ce qui prive du sommeil ; elle est ce qui permet aux choses enfouies de remonter. L'inconnu de soi, que Martine Le Normand associe à l'écriture — « Convoquer l'inconnu de soi » — trouve chez Philippe Bouret une formulation plus radicale encore : « Aimerions-nous supporter notre corps / engagé dans l'acte impossible d'écrire / de là où ça ne pense pas ». Écrire serait alors accepter de descendre là où la pensée consciente ne commande plus, là où quelque chose cherche sa forme avant même de savoir ce qu'il veut dire.
C'est peut-être ici que les deux voix de In somnia se rejoignent le plus profondément. Voix de la conscience, voix de l'inconscient ? Voix féminine, voix masculine ? Présence et absence ? Rien ne permet de les enfermer dans ces catégories, et c'est heureux. Car elles fonctionnent plutôt comme deux régimes d'une même nuit : l'une interroge, cherche, se souvient, doute ; l'autre métamorphose, condense, fracture les images et tente de rejoindre, par la langue, ce qui se dérobe.
« Ensemble habiter les nuées. / Réveiller les rêves. / Reconstruire », écrit Martine Le Normand. Et Philippe Bouret : « Je suis l'élève de la nuit / j'éprouve / la solidité friable du vide ». Entre ces deux voix, entre l'image et la question, entre la peinture et le poème, In somnia construit une fragile architecture de veille. Une grille peut-être, mais une grille qui n'emprisonne pas : une claire-voie par laquelle passent encore les rêves, leurs éclats, leurs métamorphoses — tout ce que la nuit, justement parce qu'elle nous empêche de dormir, nous contraint à regarder.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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