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Ici dans ça, Mathieu Brosseau

Ecrit par Matthieu Gosztola 02.04.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie, Le Castor Astral

Ici dans ça, 2013, 175 pages, 15 €

Ecrivain(s): Mathieu Brosseau Edition: Le Castor Astral

Ici dans ça, Mathieu Brosseau

 

« Et s’il fallait », écrit Mathieu Brosseau en ouverture de Ici dans ça, « dénaître pour enfin accéder au réel, pour le toucher dans son unité ? Tout détruire, l’être et ce qu’il croit être, s’invaginer par des vagues de rage étonnante, pour enfin aborder l’être-là. À l’envers mais en vie. Pour peut-être ne plus parler ».

 

Dénaître par l’écriture.

L’écriture pour « peut-être ne plus parler ».

L’écriture vécue comme vertige.

Les textes – « vagues » pour « s’invaginer » – qui composent Ici dans ça donnent à ressentir le vertige.

Comme il est, c’est-à-dire comme il se donne : « Le vertige se donne à voir, il se donne. Tout de suite ». Et Mathieu Brosseau d’ajouter : « L’expérience de mes rêves donne du temps. Tout de suite ».

 

En somme, dénaître par le rêve fait écriture.

Le rêve qui retrouve, par ce biais, le cours du temps qui lui est propre : infini.

Car il n’y a pas de début et pas de fin à l’écriture.

Ici dans ça, ce n’est pas un livre.

C’est la pulsion de l’écriture embrassée dans son surgissement.

 

Dénaître par le rêve fait écriture, donc.

Car le rêve est la façon la moins impure qu’a le vertige de se nommer. Grammaticalement.

« AVEC MON CORPS POSÉ SUR MON CORPS ».

 

Chaque trajet du poème qu’est Ici dans ça apparaît comme une forme assourdissante remplaçant « des trajets de pensée chargés d’affect et riches de sens », exactement comme le rêve est « une sorte desubstitut » remplaçant ces mêmes trajets (Freud, Die Traumdeutung).

 

En ce sens, la langue du poème ne dénude pas la pensée avec l’effort de la rendre compréhensible – et donc saisissable.

Elle dénude la pensée pour que l’« inconnu rest[e] inconnu ».

Ne pouvoir donner le « NOM », écrit Mathieu Brosseau, « QU’EN UNE LANGUE ET UN RÉCIT QUI SE NIENT ET S’EXCLUENT. CETTE CAVITÉ EST DE TOUTE BEAUTÉ ».

 

La cavité du rêve – ce vide vécu comme plein, trouvant une forme assourdissante (répétons-le) par le poème – est faite d’une condensation très particulière.

Une condensation qui refuse au sens la patiente diction de sa raison d’être.

Autrement dit de son intelligibilité.

 

Il n’y a pas d’intelligibilité du sens.

Le dépôt – infini – de sens présent dans l’ouvrage est celui, voilé, présent dans les rêves.

 

L’auteur devient un passeur de sens, un sens absolu, c’est-à-dire non pas « passé, mais ayant été présent ailleurs, qu’il serait possible, par la lecture, de réactiver, de faire revenir tel quel, purement présent et vivant, dans un maintenant inentamé », comme le note Michel Lisse dans L’expérience de la lecture (1. La soumission).

 

Seulement, réactiver ce sens, c’est d’abord le vivre sans distance – sans regard –, le vivre dans son retrait.

C’est-à-dire faire l’expérience du dormeur en proie à son rêve.

 

C’est seulement dans un deuxième temps, à la relecture, que le travail résumé par Michel Lisse peutconsciemment advenir.

 

Et si sens absolu il y a, il s’agit de l’absolu de l’être, ou plutôt de chaque être. De chaque être lisant, présent à sa lecture, la modelant tout en se modelant lui-même, ce faisant.

Il y a donc autant d’absolus que de lecteurs, et c’est en cela que la lecture de Ici dans ça se révèle fructueuse.

 

Façon aussi qu’a l’auteur de faire un pied de nez à ce que les sociologues de la modernité, au premier rang desquels se trouve Bourdieu, nomment « l’instance légitime de légitimation », cette instance pouvant se résumer ainsi : « L’œuvre doit être stable et garantie dans son intégrité par la sédimentation des regards et des lectures dont elle est l’objet » (Françoise Susini-Anastopoulos).

Pour Mathieu Brosseau se tenant à la suite de Barthes proclamant qu’il « n’y a pas de vérité objective ou subjective de la lecture, […] seulement une vérité ludique », il n’existe pas d’instance légitime de légitimation.

L’œuvre est le fruit de tensions multiples et contradictoires que sont les regards portés sur elle, tensions qui ne finissent jamais par se solidifier – déposant alors un film sur le texte (que l’on voit avant de voir les mots) – mais qui sont au contraire relancées, avec une force, une forme neuves, à chaque nouvelle lecture.

 

La lecture comme réinvention perpétuelle d’un sens – protéiforme – vrillé au sens (protéiforme) d’unindividu faisant vivre cette lecture comme s’il s’agissait d’une part lointaine et si vive de soi-même – la part que constitue le rêve.

 

C’est à cette leçon – de vie – que nous convie continument Mathieu Brosseau.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Mathieu Brosseau

 

Mathieu Brosseau vit en région parisienne. Il est aujourd’hui bibliothécaire au centre de Paris.

Il publie L’Aquatone en 2001, Surfaces : journal perpétuel en 2003 , Dis-moi (Editions La Canopée / La Rivière échappée) en 2008 et La nuit d’un seul en 2009 (Ed. La rivière échappée).

Il a également publié dans de nombreuses revues : Action Resteinte, Ouste, Dock(s), Boudoir & autre, L’étrangère, Écritures, Libr_critique, Marelle, etc.

Il anime la revue en ligne www.plexus-s.net, collabore à la revue l’Etrangère, codirige la collection L’inadvertance sur publie.net et travaille avec François Rannou pour les Éditions La Rivière Échappée.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com