Identification

Hymnes à Shiva, Outpala Déva (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel 09.11.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Asie, Arfuyen, Poésie

Hymnes à Shiva, Outpala Déva, septembre 2018, trad. sanskrit David Dubois, 168 pages, 16 €

Edition: Arfuyen

Hymnes à Shiva, Outpala Déva (par Marc Wetzel)

 

« Égaré par l’ivresse de ton amour,

je veux voir tout ceci :

le monde entier

comme étant Dieu

à travers mon corps, ma parole et mon esprit.

Et aussi, que toutes mes actions

soient une adoration ! » (7-8)

Le shivaïsme distingue, au sein du Principe suprême – Shiva, c’est-à-dire Dieu – trois aspects complémentaires, comme des « sortes d’archanges délégués » de Shiva – Brahma, principe de création ; Vishnou, principe de conservation ; Roudra, principe de destruction – voués à « des tâches subalternes au plan de la dualité (mâyâ) ».

Souvent, Roudra, qui est là pour démanteler, périmer et dissoudre les phénomènes, semble, à tort, dominer, car il est un ancien nom de Shiva. Mais le shivaïsme n’est pas pour autant un négativisme : il ne s’agit pas du tout de diviniser la pulsion de mort (on ne trouvera pas ici d’hymnes à Thanatos !), ni donner dans le nihilisme agressif, mais plutôt de rappeler (et faire assumer) que seule l’élimination sculpte le désirable, le sensé, le suffisant ; c’est que devenir lucide sans la destruction des illusions, disponible sans celle des diversions, ou résolument brave sans celle des atermoiements, est impossible, ou feint. Mais cette destruction même exige plus, et non moins, de conscience : on ne rectifie une erreur qu’en élargissant le champ de vérité. Le refoulement qui mettait la conscience en échec n’est disloqué qu’en elle. Le shivaïsme est comme une chirurgie de la conscience. Première bonne nouvelle : la négativité nous soigne. La dissolution abreuve :

 

« Je veux rester pour toujours

dans l’océan de toi, à t’adorer,

toi, le Soi de tous,

plein du nectar divin

né de la dissolution du monde » (17-13)

 

La conviction fondamentale d’Outpala Déva (Xème siècle après J-C., Nord-Ouest de l’Inde) est en effet qu’avec la conscience, on a le divin à disposition. La conscience humaine, qui semble si mystérieuse (elle est une présence, qui permet d’accéder à la présence d’autres choses et à la sienne propre), est, pourtant, par son contenu, totalement évidente : la conscience est une présence d’accès, et deux choses sont certaines : rien n’est plus disponible qu’une présence, rien n’est plus abouti qu’une accession. La conscience est cette apparition à soi-même qui lui suffit à rendre tout le reste manifestable. Et, puisque tout dépend d’elle pour apparaître (il faut être conscient pour saisir l’inconscience elle-même), et qu’elle ne dépend que d’elle-même (il suffit d’être conscient pour saisir l’effet que ça fait de l’être), elle est l’absolu. Deuxième bonne nouvelle : l’absolu nous est familier !

 

« Certains ne pratiquent

ton adoration

que pour t’atteindre.

Mais pour les amoureux,

elle est un torrent qui prend sa source

dans le fait d’être toi ! » (17-39)

 

Mais l’omniprésence de la conscience (elle se propose partout où une apparition cherche réalité) et son omnipotence (elle est libre de tenter de se représenter ce que bon lui semble) sont bien décevantes, car sa connaissance est limitée (ce qui est ne se réduit jamais à ce qui lui apparaît), et sa volonté est faillible (ce qu’elle fait apparaître la reconduit rarement à ce qui est). La conscience humaine est un dieu bien tronqué et laborieux. Mais nos deux premières bonnes nouvelles viennent engendrer la troisième : cette limitation de la conscience humaine est une auto-négation à la fois salutaire et conviviale de la divine. L’absolu prend soin de nous en se défamiliarisant de lui-même. Nous sommes d’autant plus la particularisation et l’émergence du principe suprême qu’il se mutile pour nous et s’occasionne en nous.

 

« Tu es le Maître des maîtres,

le Seigneur de tout,

qui est allé jusqu’à s’offrir soi-même :

gloire à toi ! » (14-12)

 

La destructivité de Shiva nous est donc trois fois favorable : il est ce qui a détruit le néant pour créer le monde, ce qui détruit sa dualité avec le monde pour nous faire goûter l’unité primordiale, ce qui enfin détruit, dans les soi créés, leur distance à lui par la grâce et entre eux par la compassion. Et que suffit-il enfin, pour que le Principe suprême y réussisse ? Que nous l’aimions !

 

« Maître !

Là où il n’est point question de lumière,

là où tout, absolument tout,

est plongé dans un très profond sommeil,

là est la Nuit de Dieu.

Là, tes amoureux

t’adorent sans cesse » (15-17)

 

Connaître, c’est seulement prendre ce que notre esprit s’est dépassé pour le rejoindre ; aimer, c’est se donner à ce qui nous dépasse pour qu’il nous rejoigne. Aimer, pour Outpala Déva, l’emporte et suffit : c’est que si Dieu est notre être véritable (il est le Soi du monde, ou – on vient de le lire – le Soi de tous), nul de nous n’est spontanément le sien en retour. L’auteur, qui pense, contre le bouddhisme, que le Soi est réel (même l’Impermanence exclusive doit avoir son propre foyer de subsistance), et, contre le shivaïsme dualiste, que le monde et les êtres n’ont d’autre Soi que l’absolu, pose une irréciprocité résiduelle : rien n’est spontanément à nous de ce qui est Dieu, même si le cœur de nous-même n’est que le sien. C’est bien pourquoi aimer, seul, et à lui seul, change tout, car cela nous gagne justement le cœur de Dieu :

 

« Maître !

Tu es évident

pour ceux qui ont gagné ton cœur.

Ils l’arrachent à ton corps,

puis ils font de l’extérieur,

l’intérieur »(10-8)

 

Les poèmes d’Outpala Déva, explique ainsi le traducteur, « entraînent le dévot vers Dieu qui habite en lui, afin qu’il habite en Dieu » (Préface, p.9). L’amour de Dieu nous rend maître de ce qu’il est en nous.

 

« Rien n’est à moi :

ni ce monde,

ni cet ami,

ni même ce parent,

car tout cela, c’est toi !

Comment pourrais-je

posséder un autre que toi ? »(11-1)

 

Mais s’il suffit d’aimer pour rejoindre l’Absolu, alors – comme le souligne encore David Dubois – la religion est inutile. Le poète mystique va là aussi loin que possible : la religion est égarement, et l’égarement sépare de Dieu (16-14) ; butiner un divin qui est partout est si aisé que simplement feindre la résolution d’adorer l’Absolu le fait se manifester ! (12-10) ; sa nécessité de présence est telle que le doute serait une « construction imaginaire » (7-3), comme une « cage » d’incertitude locale s’abritant complaisamment du vrai ; la contemplation est infaillible, puisqu’on ne peut ni s’égarer dans l’Unique ni se dissocier du sans-rival : Dieu est immanquable puisqu’il conditionne encore l’expérience qui lui préférerait un autre objet (17-2). Enfin, ceux qui dénoncent sottement la puissance et la cohérence de la Présence divine lui doivent les leurs (10-10) ; l’amoureux humain peut directement entrer là où les dieux mêmes font antichambre :

 

« Je veux te célébrer par des hymnes continuels,

en ce haut royaume

où même les dieux comme

Brahmâ, Indra et Vishnou

attendent à la porte »(7-7)

 

Pour résumer cette prodigieuse ivresse, cette véritable « dégustation de la gloire » de l’Absolu (8-2), on dira que l’avantage avec Dieu, c’est que son amoureux est aussitôt ce qu’il aime. Il n’a plus d’égal, celui auquel tout ce qui n’est pas Dieu est devenu égal (13-4). L’amour, certes, s’agite et erre, puisqu’il déporte sans cesse vers le meilleur, et décentre tout repos qu’on prendrait en lui, mais l’adoration sait éteindre le feu d’amour sans le trahir (17-16). C’est que Dieu, dont l’humour ridiculise le mal (11-14), n’a besoin que de la joie qu’il donne. On comprend que son amoureux ait la dette heureuse !

 

« Maître !

Tu es comblé

par la nourriture que sont les mondes,

tu es le fondement du bonheur.

Saisis en tes serviteurs

l’occasion de contempler ta grâce ! »(5-14)

 

Devant la splendeur, et l’infaillibilité de cette démarche de fusion unitive (la conscience de l’homme trouvant si aisément son nectar en celle de Dieu), les réticences, logiquement viennent. D’abord, aucun nectar n’est gratuit en ce monde, et la fleur piège et méprise la sotte pollinisatrice qui reproduit ce qui lui échappe, et croit mériter d’elle-même son gracieux miellat. Ensuite, si la conscience dispose, en effet, de la puissance d’un objet-monde (puisque, dirait Francis Wolff, la conscience totalise tous les objets puisque toute totalisation la suppose et, d’autre part, tout ce qu’on sait d’elle, c’est par elle), on peut en dire autant du langage, de la société, de l’histoire même ! Enfin, la conscience est partiale (si ce que nous savons d’elle doit passer par elle, nul ne saura jamais ce qu’elle est en elle-même), et suspecte (puisqu’elle est la vie des représentations, elle ne fait peut-être que se représenter le Principe suprême dont elle se prétend la présence déléguée et l’adoratrice objective). L’honnêteté intellectuelle d’Outpala Déva explique ainsi peut-être la persistance d’une plainte au cœur de sa plénitude :

 

« Seigneur !

Tu es présent partout et toujours

comme Présence évidente,

corps de Lumière

qui enveloppe à la fois

les lumières et les ténèbres.

Alors pourquoi suis-je perdu

dans les ténèbres ?

Toi seul est Présence indivise,

mon véritable visage,

mon ambroisie.

Et pourtant je suis seul,

doué d’une nature mortelle ! »(10- 21 et 22)

 

Mais Shiva sait justement ce qu’il fait. Et notre merveilleux poète, qui le supplie ainsi : « Dévore pour moi tout ce qui est, vivant ou inerte », se sait lui-même appartenir à ce qui est.

Formidable ouvrage, vraiment ; et l’excellent travail de David Dubois fait de sa lecture même une gracieuse et décisive expérience :

 

« Seigneur ! Il est évident que

les expériences surgissent en toi.

Alors, que les choses

apparaissent et disparaissent

sans cesse ! » (18-7)

 

Marc Wetzel

 

Le traducteur-préfacier, David Dubois, est enseignant de philosophie et traducteur du sanskrit. Parmi ses nombreuses publications : 60 expériences de vie intérieure, Almora 2017. Il est également l’auteur du blog : La vache cosmique.

 

  • Vu : 274

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Marc Wetzel

 

Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.