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Folie, aller simple. Journée ordinaire d’une infirmière, Gisèle Pineau

Ecrit par Marc Michiels (Le Mot et la Chose) 03.04.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Editions Philippe Rey

Folie, aller simple. Journée ordinaire d’une infirmière, avril 2014, 208 pages, 8,50 €

Ecrivain(s): Gisèle Pineau Edition: Editions Philippe Rey

Folie, aller simple. Journée ordinaire d’une infirmière, Gisèle Pineau

 

Gisèle Pineau, infirmière dans un service de psychiatrie depuis l’âge de vingt ans, se raconte avec distance, décrit l’ordinaire, les rituels, les délires de ces hommes et femmes qui semble-t-il « ne sortent pas de l’hôpital par hasard » : DCD (décédé) / TS (tentative de suicide) / IMV (ingestion médicamenteuse volontaire)…

Ce livre profondément humain est un parcours introspectif, comme le dit un vieil infirmier à Gisèle Pineau : « Quand on soigne les fous, c’est nous-mêmes qu’on soigne, qu’on aide, qu’on réconforte. Tous ces grands malades sont des reflets de nous-mêmes dans le miroir ».

Itinéraire croisé entre un quotidien où la douleur, la folie s’exposent sans fard et où l’auteur nous interroge sur nos propres dépressions, paranoïas, résiliences… La ponctuation n’est pas utilisée par hasard, l’auteur semble focaliser l’attention du temps avec des signes répétitifs : « ? » et « … » ; comme un dialogue entre les vies errantes sans réponses, le corps médical, celle de l’auteur « Suis-je arrivée là par hasard ? ». Et vous même lecteur ?

Mais alors, comment arrive-t-on dans les murs de la psychiatrie ?

Comment fait-on pour mettre en narration le « jeu et le je » de la folie ? :

« …“On n’arrive jamais par hasard…” Cette assertion au présent de l’indicatif vaut pour maintenant et pour tous les temps, pour l’éternité, telle une parole divine. Ici, la négation appelle clairement une affirmation, laissant planer au-dessus de vos têtes le mystère et l’angoisse, dès lors qu’est lancé ce jamais qui ne fait pas d’exception. Jamais… Comprenez bien : si l’on n’arrive jamais par hasard, cela sous-entend qu’on arrive toujours pour une bonne raison. On arrive donc en ces lieux, poussé par quelque chose de puissant, d’obscur, voire de quasi surnaturel. Arriver, c’est parvenir à destination, au terme de sa route. Arriver signe la fin du voyage. Voilà, c’est fini, on a fait la traversée pour débarquer là, exactement là. Pas de place pour le hasard, c’est irrévocable. Pas d’alternative… ».

Pour autant, l’auteur donne une explication à la folie :

Le mot…

qu’il ne fallait pas dire,

que l’on ne pouvait entendre.

Un sourire voilé…

Pour devenir une folie sans mot,

un voyage mortel.

Une limite,

mais à quel moment décide-t-on d’enfermer le « On »

dans un hôpital psychiatrique ?

Dangereux,

mais pour qui ?

Bourreau, ou victime ?

Sans passeur…

« Les mots ont toujours eu une propension à former des flots d’images dans mon esprit » (page 66).

Des images d’humanité,

Un rapport au bien,

au mal,

Pour vaincre le mal

On ne reste pas par hasard,

« ici, on approche l’inconnu à toute heure ».

Un monde que nous ne voulons pas voir.

Une force mystérieuse qui prend corps dans les esprits

Ou « l’Enfer-mement » est un espace pour échapper un tant soit peu

au sillon creusé par ses propres démons.

Pour faire entrer ses démons dans l’enfermement du temps soi peu.

Une « Enfer-même »…

Gisèle Pineau par l’expérience du quotidien passe elle aussi dans un autre univers, celui du renoncement, de l’acceptation de sa vie, de toutes les vies présentées à son regard dénué de tout jugement.

L’ordinaire d’une vie ne serait-elle pas une folie ?

Où le hasard n’aurait pas sa place…

 

Article écrit par Marc Michiels pour Le Mot et la Chose

 

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A propos de l'écrivain

Gisèle Pineau

 

Infirmière en psychiatrie depuis l’âge de vingt ans, Gisèle Pineau est née à Paris en 1956 de parents guadeloupéens. Pour Gisèle Pineau, la France est le pays de l’exil. Le racisme et l’intolérance subis chaque jour nourriront plus tard son œuvre. Après son premier roman, La Grande drive des esprits, paru en 1993 aux Editions du Serpent à plumes, elle se distingue comme premier écrivain féminin à obtenir le prix Carbet de la Caraïbe pour ce roman et reçoit également en 1994 le Grand prix des lectrices de Elle. Son talent se confirme avec la parution aux éditions Stock de L’Espérance-macadam (1995), L’Exil selon Julia (1996), et l’Âme prêtée aux oiseaux (1998). Elle a reçu le Prix des Hémisphères Chantal Lapicque 2002 pour son roman Chair Piment. Dans son dernier livre, Gisèle Pineau raconte, avec sobriété et intensité, ce métier « extraordinaire » qui la tient « en bordure de la norme, du normal ». Elle revient sur son parcours : l’arrivée en métropole, l’université, les petits boulots, les après-midi avec la vieille Lila. Et surtout, elle fait partager son quotidien à l’hôpital, cet apprentissage permanent et difficile auprès des malades – ces « insensés » que la société ne veut pas voir, isole, et aide de moins en moins. Après une première parution en février 2010, son livre Folie, aller simple. Journée ordinaire d’une infirmière ressort en 2014 aux Editions Philippe Rey.

A propos du rédacteur

Marc Michiels (Le Mot et la Chose)

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Né en 1967, Marc Michiels est un auteur de poésie visuelle. Passionné de photographie, de peinture et amoureux infatigable de la culture japonaise, il aime jouer avec les mots, les images et la lumière. Chacun de ses textes invitent au voyage, soit intérieur à la recherche du « qui » et du « Je par le jeu », soit physique entre la France et le Japon. Il a collaboré à différents ouvrages historiques ou artistiques en tant que photographe et est l’auteur de trois recueils de poésies : Aux passions joyeuses (Ed. Ragage, 2009), Aux doigts de bulles (Ed. Ragage, 2010) et Poésie’s (2005-2013). Il travaille actuellement sur un nouveau projet d’écriture baptisé Ailleurs qui s’oriente sur la persévérance du désir, dans l’expérience du « pardon », où les figures et les sentiments dialoguent dans une poétique de l’itinéraire.