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Femmes, Nizar Kabbani (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel 17.12.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Arfuyen, Poésie

Femmes, Nizar Kabbani, novembre 2020, trad. arabe, Mohammed Oudaimah, 72 pages, 12€

Edition: Arfuyen

Femmes, Nizar Kabbani (par Marc Wetzel)

 

Ce livre est une réédition (chez le même Arfuyen) d’un court recueil de 1988, qui avait introduit l’auteur en France. Son titre, d’un mot, dit le but : faire reprendre aux femmes, par l’amour, leur propre sort en mains.

« Quand j’ai fait route sur tes mers, ma reine

je ne regardais pas les cartes

je ne portais de canot ni de bouée

mais j’ai vogué vers ton feu comme un bouddha

et j’ai choisi mon destin

Mon bonheur était d’écrire à la craie

mon adresse sur le soleil

et sur tes seins de construire les ponts » (p.11)

 

C’est une poésie méditative et sensuelle : l’actif diplomate que fut (à Pékin, à Madrid, à Ankara…) Nizar Kabbani ne se décrit pourtant jamais négociant et agissant, mais seulement jugeant, rêvant et ressentant. Seuls les sujets naturels que sont les corps semblent ici pris en compte : les objets techniques vont de soi, et ne sont pas même mentionnés (c’est l’intendance indifférente qui rend ses méprisables services). Son monde est exclusivement privé, doux et enveloppant même quand il est douloureux : les institutions, les structures publiques, les enjeux collectifs mêmes sont oubliés, laissés à leur normale gabegie, leur fonctionnelle convulsivité, leur corrompue somnolence. L’âme de notre poète ne s’intéresse qu’aux désirs qui passent, aux régimes d’honneur des consciences, aux subtilités caressantes, aux émois de labyrinthe. Comme chez Epicure, la plénitude est sans illusions sur elle-même, elle contient son propre horizon, et ne veut pas plus pour la partenaire que pour soi d’une intimité à vide : tout finira par passer enfin, et celui d’abord qui le sait. La vie n’est pas un cadeau, puisque Dieu n’en fait pas. Tant mieux !

« À une femme qui n’a pas sa pareille

qui se nomme “cité de ma tristesse”

à celle qui voyage dans l’eau de mes yeux

comme le vaisseau

et quand j’écris

pénètre entre ma voix et moi-même :

je t’offre ma mort comme un poème

Comment crois-tu que je chante ? » (p.7)

 

Autre trait distinctif : une sorte de réalisme anarchisant, qui abandonne ici au seul Absolu tout soin de trouver un ordre dans les pauvres et fébriles affaires humaines. Mais avec ça, une débrouillardise d’orphelin résilient, et, surtout, un féminisme résolu et tranquille : l’inégalité de droit des femmes (dans le monde arabe d’alors) cesse comme par magie dans l’échange amoureux magnifié par l’art, d’une part parce que dans la sexualité (dans la confidence mutuelle des chairs), ce n’est plus au droit – mais à l’audace confiante ! – d’arbitrer les élans, d’autre part parce que la poésie libère en permettant de n’obéir qu’à ce qu’elle fait atteindre : l’amante n’est alors liée qu’aux seules promesses que le poète saura tenir.

« J’ai fait de mes poèmes une ville où gouvernent les femmes

chaque bouche close

dans mon royaume dit ce qu’elle veut

chaque sein effarouché

peut comme il lui plaît

s’envoler ou se poser » (p.9)

 

Par très vives traditions de la poésie arabe, Nizar Kabbani aime et dignifie la connaissance, la loyauté, la lutte.

La connaissance, car il aime apprendre (et faire apprendre) à n’être plus dupe. La fierté du poète est, dit-il, d’avoir à l’aimée comme méthodiquement appris « le nom des arbres », « le dialogue des grillons de nuit », « l’adresse des étoiles lointaines », le parler des « lapins » et des « chacals », les arts d’« accoupler les oiseaux » et de téter la lune (p.19).

La loyauté, car seule une fidélité personnellement jurée vaut et compte (nulle confiance en une droiture collective, nulle vérité hors des serments). À l’aimée de respecter (sans devoir le partager) le « silence » du poète

« Respecte mon silence, je t’en prie

Le silence est mon arme la plus puissante

N’as-tu senti mon éloquence quand je me tais

la beauté de ce que je dis

quand je ne dis rien » (p.17)

 

À l’aimée d’assumer aussi la vie toute tragique de son irrésistibilité :

« Entre tes seins sont des villages brûlés

et des millions de tranchées

et des débris de vaisseaux naufragés

et des armures d’hommes tués

dont jamais aucune nouvelle n’est parvenue

Tous ceux qui sont passés par tes seins ont disparu

et celui qui est resté jusqu’au matin s’est suicidé » (p.25)

 

À elle encore de lui confier (sans réserve) toute l’expressivité de son corps :

« Brise-toi sur le lit de l’amour, brise-toi

comme l’encrier

et répands-toi comme le parfum indien

Je suis la chair, tu es les ongles » (p.37)

 

La lutte enfin, parce qu’il n’y a de mesure vivante qu’avec une vie risquée, une énergie farouche qui prend le néant à la fois comme un fait acquis (tout sort créé se détruit) et une offense personnelle (l’honneur d’avoir été créé relève sans fin la tête) : toute transgression est comme une revanche préventive de la créature sur sa propre cessation (car toute vie s’emporte elle-même en partant, rappelle le Coran, pour retourner se dissoudre en Dieu) :

« Je viole l’univers par les mots

je viole la langue-mère

la grammaire et la conjugaison, les verbes et les noms

j’envahis la virginité des choses

et je modèle une autre langue

qui recèle le secret de l’eau et le secret du feu » (p.49).

 

Superbe franchise encore d’un poète qui, exprimant la grandeur de l’âme arabe, s’en formule pour lui-même, aussi, les tensions :

« Je le dirai (je t’aime) quand seront réconciliés en moi la ville et le désert

quand toutes les tribus quitteront les plages de mon sang

quand je me libérerai du tatouage bleu

que les sages du tiers-monde ont gravé sur mon corps

et de toutes les ordonnances de la médecine arabe

que durant trente années j’ai subies » (p.51)

 

Un rebelle généreux, chatoyant, mais aussi amer, quand il désenferme (décloître, déleste de son sort soumis et factice) la femme, en contresignant (avec une rare virulence !) son ironie

« Mon frère rentre du bordel

à l’aube, ivre

Il rentre comme s’il était le sultan

mais qui l’a nommé sultan

Pour la famille il reste

le plus beau, le plus aimé

et dans les vêtements de la débauche il reste

le plus chaste, le plus pur d’entre nous

Mon frère rentre du bordel

comme un coq plein de superbe

Gloire à celui qui l’a fait de lumière

et de mauvais charbon nous a faites

Gloire à celui qui efface ses péchés

et n’efface pas les nôtres » (p.41)

 

mais homme au lyrisme intègre, car veillant à ne pas abuser de l’ardente désillusion qu’il sème, laissant aux femmes le soin de fixer le prix – et de régir elles-mêmes l’impact – de leur lucidité rendue :

« Mon visage tombe comme le vase

je porte mon visage brisé entre mes mains

et rêve d’une femme qui l’achèterait

mais ceux qui vendent les vases anciens m’ont dit :

Les femmes n’achètent pas les visages tristes » (p.33)

 

Marc Wetzel

 

Nizar Kabbani (1923-1998) fut le poète arabe le plus populaire et le plus lu à la fin du siècle dernier ; diplomate syrien bientôt en délicatesse avec le régime, il s’exile (il mourra à Londres, après une installation à Beyrouth où sa seconde épouse périt dans un attentat). Son œuvre a également une coloration engagée, mais ce recueil privilégie l’ardeur intime, telle qu’ont su la chanter Fairouz, Oum Kalsoum et d’autres.

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.