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Faubourg des minuscules, Édouard Bernadac

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 08.09.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Roman, Héloïse D'Ormesson

Faubourg des minuscules, mai 2017, 199 pages, 17 €

Ecrivain(s): Édouard Bernadac Edition: Héloïse D'Ormesson

Faubourg des minuscules, Édouard Bernadac

 

« Puis, il y eut un été où les étoiles se mirent à briller en plein jour. Des étoiles à bicyclette, des étoiles à pied, des étoiles dans les bus, dans les cafés et les magasins, des étoiles partout dans les rues inondées de soleil. Et quand Paris se mit à regorger d’étoiles filantes, on les rassembla. Des trains d’étoiles partirent se consumer très loin, à l’abri des regards, au fond de forêts obscures. Il n’y eut plus d’étoiles à midi ».

La voix qui écrirait ceci serait celle d’un enfant qui regarderait ses futurs parents grandir. Il verrait le monde par en-dessous, en images, le monde dans un cadre. Au niveau des jambes des femmes qui peignaient en 1944 leurs mollets, couleur caramel, une ligne noire tracée entre les muscles jumeaux. Pour imiter la vie d’avant, la vie encore et ses occurrences. Paris en été, Paris « sous cloche », page 13, faubourg Saint-Antoine, le faubourg des artisans où les pliures des mains sont concrètes, là précisément où de rares Parisiens viennent déposer leurs meubles brisés. Et d’autres, des meubles saisis, à vendre.

Marie Malcaras est belle, insolente, méfiante, elle est pressée. Une chaise à réparer.

Le père, Juan Vega, a fui la Catalogne cinq ans plus tôt, il travaille dans l’atelier de Pepe, menuisier-ébéniste, réfugié espagnol lui aussi. Le pic de Malcaras, « ce col qui lui avait permis de passer d’Espagne en France ». L’enfant affectionne le détail, suit la trame, s’amuse avec les ombres derrière. La coupure des gestes et le fracas des objets. La chaise, le meuble, le bois, le papier et au centre la cour pavée. L’enfant étalonne son récit, le cadre, le livre par plans successifs. La caméra de Pepe qui filme en noir et blanc, face avant, face arrière, filme la cour derrière. L’imprimeur Pierre Chaudière imprime le jour les journaux officiels qui lui fournissent l’encre et le papier, imprime la nuit les tracts.

« Tu t’intéresses aux putes du Chabanais ? »

Le Tout-Paris des arrière-cours. Les maisons closes sont des cavernes dont les plus célèbres sont le Chabanais et le One Two-Two, les cloaques et les caniveaux dans lesquels le vice, le pouvoir et l’alcool collaborent. Le Paris des plaisirs mitraillés et des double-fonds. Les meubles s’y cassent aussi.

Gilles de Rieu est un fervent client, adepte des bas-fonds et des propos abjects, l’auteur dont peu ont retenu la littérature puante ou intestine. Gilles de Rieu est bouffi d’orgueil, gorgé d’alcool, une pauvre chair qui ne doit son salut en somme, et ce soir-là, qu’à son peignoir. Le prétexte narratif pour créer la rencontre et l’alibi. L’opportunisme de l’escroquerie. Le vol de la machine à écrire dans son appartement de la Place des Vosges et de son tapuscrit.

« Viens t’installer chez moi. Ici, ce n’est pas un endroit convenable. Paris tout entier n’est pas un endroit convenable ».

L’armurier Remington fabrique des armes et des machines à écrire. La Remington mise en sourdine sous un couvercle en verre, Juan tape. L’envers, la peur en dessous, les tensions dans le corps ou sous les couvertures. Marie a quitté le « bordel ». Marie est juive, Marie se cache, Marie n’est pas une prostituée.

« C’est beau comme l’antique ! s’exclama Pierre Chaudière en tapant la fin de son rapport. La bureaucratie est déjà à l’œuvre. La France libre sera celle des jacobins ou elle ne sera pas ».

Les pleins et les vides projetés en vrac. Ces expressions étouffées appartiennent aux êtres d’antan. L’enfant sait qu’ils ont tous existé, les exilés et les clandestins, les profiteurs et les lâches. Et ceux qui résistent. Et les Parisiens du marché noir, les riches et les pauvres qui œuvrent dans les allées des cimetières entre les chats efflanqués et les âmes des amants, les cimetières comme autant de bibliothèques pour s’y réparer. Pour s’y suicider. Suivre le cours, des pavés et des ponts, remonter la Seine et son flux et jusqu’à la mer pour percevoir les rouages de ses rives. Le ton du début, le début du livre, lui a changé. Le désir, le souffle et la menace. Marie les entend, Marie les attend, elle l’attend chaque soir Rue Saint-Sabin. Juan n’est plus tout à fait le même.

« Cependant, les trafics avec Pepe et M. Raymond, que Marie ne pouvait ignorer puisque parfois s’entassaient dans l’appartement des denrées alimentaires, des parfums et même des bijoux, tout ce petit commerce commençait à dépasser les bornes. Juan avait beau prétendre que ce n’était que des broutilles et que son rôle se limitait à jouer de temps à autre les garçons de courses, Marie était loin d’être rassurée. Enfin, les relations qu’entretenait Juan avec l’imprimeur ne lui disaient rien qui vaille ».

Les escarpins de la rue Cambon. Quel était exactement le parfum de L’Heure Bleue de Guerlain en 1944 ?

Les maisons closes parisiennes et les restaurants nourris par le marché noir, la viande mijotée et les choux farcis. Les têtes grisées. Les langues amères, les ventres creux, les bouches avides. Le tapuscrit volé promet un joli succès au théâtre.

« Tous les arômes d’un monde épargné par les privations envahissaient le bistrot, aguichant irrésistiblement le nez et les papilles. Ici, les tickets d’alimentation n’avaient jamais eu cours ; la direction estimait qu’on simplifiait la comptabilité avec l’argent liquide ».

Le tapuscrit vaut de l’or dans les mains de Sacha Guitry, au Théâtre de la Madeleine. Juan a réussi, l’audace sans doute. Ou le contexte, la voiture électrique de Sacha Guitry par exemple ou l’humeur de ce jour-là, la teinte du ciel ou l’allure du vélo-taxi un peu plus loin. Bientôt ce seront les chars aux portes. L’imminence de la Libération. Les pleurs des filles de joie à qui « on » a menti. L’argent et le mensonge. Il ne faut jamais mentir.

Pour l’enfant qui ici raconterait, Paris est une séquence, un théâtre et un atelier, les ciels y sont des toiles où les oiseaux étirent les couleurs, étalent avec leurs ailes, tracent ce que les pinceaux ne sont plus capables d’étendre. La chaleur est accablante en ce mois d’août 1944. Certes, les premiers signes de confiance. Mais Juan sombre dans l’imposture. Les grèves, l’insurrection, « on » ne parle plus d’occupation mais de guerre. Les concierges secouent les paillassons, battent les tapis, elles vident leurs loges. Elles savent distinguer les tirs de la révolution de ceux des fêtes foraines. Juan filme. Pepe a fui, a laissé derrière lui ses films amateurs et sa caméra Pathé. Et le reste. Tant qu’il filme, Juan est protégé. Il enregistre les barricades. Les platanes abattus. Les jeunes gens sur le pavé, les jeunes femmes sur des monticules pancartes au cou, les couronnes de cheveux au sol. Ils gisent, aux « carrefours de la mort », ils tombent, ils ont le sourire accroché, une étoile rouge dessinée sur le front, le sang au bord des lèvres. Et l’enfant aux yeux bleus qui a eu le malheur de jouer avec un casque de SS. Les enfants morts, les enfants nés, les enfants à naître, lui l’enfant il est né neuf mois après. Après ?

L’enfant ne dit pas s’il a retrouvé ces films ou ce qu’ils sont devenus, les visages blancs, les points minuscules derrière eux, tous ces fragments de mobilier dressés en obstacles qu’il faudra reconstituer, absolument tout ce que la vie a jeté dessus. Les liens et les lieux. Les parents sont partis, les enfants nés en 1945 sont restés.

La génération engendrée dans l’horreur, entre l’étreinte et la peur, n’aura de cesse d’aimer la vie pour renaître, jouir de la vie pour effacer. Sublimer pour consommer. Puis meubler l’absence d’un ton léger.

L’enfant manie le jeu filmique, le montage, le cadrage, l’éclairage, le fondu-enchaîné, il veut rendre palpable les images, les mettre en mouvement, les dédramatiser peut-être. Il soigne la prise. La retouche comme un repentir. Le roman en pages monté comme un film doté d’une voix-off. Or c’est irréparable. Le silence des images impalpables est flagrant. En surface, la trace sur l’écran explique ce qu’est devenu l’enfant et le décor. Soit. Mais guère au fond pourquoi. Pourquoi il ne restera qu’une trace sur un écran immobile, vouée à disparaître.

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

 


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A propos de l'écrivain

Édouard Bernadac

 

Ecrivain et scénariste, Édouard Bernadac a notamment créé la première série policière française se déroulant dans le milieu carcéral. Il a publié, entre autres, Ice (Quai Voltaire, 1994), Ixxaun (Ramsay, 2000, récompensé par le prix Gironde), Cantique des Ténèbres (Éditions Baleine, 2010) et Violante (Prisma, 2014).

 

A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.