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Entretien avec Tristan Leperlier, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous 09.04.19 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Entretien avec Tristan Leperlier, par Nadia Agsous

 

Algérie, les écrivains de la décennie noire, Tristan Leperlier

 

Le champ littéraire algérien durant la décennie noire. CNRS Editions

A travers son ouvrage, Tristan Leperlier, chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique (EHESS), propose une analyse littéraire et sociologique du champ littéraire algérien au temps de la décennie noire (1988-2003). Il met également en lumière le rôle que les écrivains algériens ont joué pendant cette période. Pour réaliser ce travail de recherche effectué sur la base d’entretiens menés auprès de 70 écrivaines et écrivains, et de sources variées, en français et en arabe, l’auteur a adopté une méthode interdisciplinaire qui se situe au croisement des études littéraires et de celles des sciences sociales, et a travaillé sur une population d’écrivains, intellectuels qui prennent des positions sur la situation politique, et en tant qu’écrivains produisant des écrits littéraires. Il montre qu’il existe un lien entre les engagements littéraires et politiques des écrivains algériens pendant cette époque et leurs positions dans le champ littéraire qui est « transnational, bilingue et surpolitisé ».

Nadia Agsous : Qu’est-ce qui vous a motivé dans votre choix pour la littérature algérienne des années 1990 comme objet de votre thèse de doctorat ?

 

Tristan Leperlier : C’est un intérêt pour le monde arabe, d’une part, et la francophonie, de l’autre, qui m’a conduit au Maghreb. Par la suite, pendant mon master de littérature, il y a eu des « rencontres » avec des écrivains, parmi eux beaucoup d’Algériens. Lors de mon master de sciences politiques, je me suis rendu compte que le Maghreb était paradoxalement la région mal aimée des études sur le monde arabe. Sous des dehors de « ne pas reproduire le schéma colonial », les jeunes chercheurs ne trouvaient pas attrayante une région qu’ils croyaient connaître par les immigrés, ou par les vacances. C’est probablement l’une des raisons de la perte d’expertise française sur le Maghreb. J’ai alors décidé de travailler sur l’Algérie tout en veillant à ne pas réduire ce pays à un intérêt français. L’idée était de travailler sur l’Algérie indépendante, comme on pourrait travailler sur l’Allemagne, sans lien avec la France. Cependant, travailler sur l’Algérie, en particulier pendant la guerre civile, était, en partie, travailler sur la France, tant les exils y ont été nombreux. Je me suis rendu compte que je réalisais aussi une étude sur la place symbolique des intellectuels algériens, et plus largement de la minorité arabo-musulmane, en France.

 

Quelles sont les raisons, objectives et subjectives, qui vous ont incité à centrer votre recherche sur l’analyse du corpus littéraire datant des années 90, en période de crise politique ?

 

Pour des raisons évidentes, les travaux en sciences sociales les plus valorisés en France portaient sur l’Algérie coloniale ou sur la guerre. J’ai donc voulu étudier l’Algérie proprement indépendante, comme on pourrait le faire de l’Allemagne, sans lien avec la France. La réalité est pourtant têtue : en travaillant sur l’Algérie de la guerre civile, j’ai été obligé de travailler sur la France, tant les exils y ont été nombreux. Et alors que le choix de la guerre civile m’avait été dicté par des considérations scientifiques (une crise politique cristallise les enjeux d’un champ littéraire et accélère son évolution), la mémoire de sigles obscurs et de nouvelles horribles quand j’étais très jeune m’est progressivement revenue. A tel point que je me suis rendu compte que j’étudiais aussi en partie la mémoire française de l’Algérie, et la place symbolique en France des intellectuels algériens, et plus largement de la minorité arabo-musulmane.

 

Vous avez réalisé votre étude en adoptant une méthode interdisciplinaire qui se situe au croisement des études littéraires et celles des sciences sociales. Dans quel intérêt avez-vous combiné ces deux méthodes ?

 

Elles sont complémentaires. Pour l’Algérie, les littératures de langue française et arabe sont rarement étudiées ensemble ; et les chercheurs cèdent facilement au prestige de l’édition dans les grandes capitales de la littérature, Paris ou Beyrouth. A l’inverse, la sociologie et l’histoire traitent souvent les textes littéraires comme des « documents ». Elles ne prennent pas suffisamment en compte les enjeux spécifiquement littéraires (formels notamment) de l’écriture. Je n’ai donc pas travaillé sur un corpus de textes, mais sur une population d’écrivains, que j’ai étudiés comme tels.

 

Vous appréhendez la littérature algérienne des années 90 en termes de « champ », notion bourdieusienne. Comment expliquez-vous cette orientation ?

 

La théorie du champ de Pierre Bourdieu m’a permis de traiter un ensemble des problématiques largement sociales, et spécifiquement littéraires des écrivains. Un champ littéraire a deux caractéristiques. C’est un espace social relativement autonome du reste de la société dont les règles ne s’y appliquent que partiellement. Par exemple, la valeur économique de la littérature (faire des best-sellers) est peu reconnue au pôle le plus autonome du champ. Ainsi, pendant la guerre civile, les enjeux politiques larges ne se retrouvent pas tels quels dans le champ littéraire, mais sont « réfractés » selon les règles de ce dernier. Le champ littéraire est aussi un espace social relationnel : l’hypothèse de travail est que la littérature n’est pas que le produit d’un génie individuel. Elle est aussi le produit de concurrences parfois inconscientes entre écrivains pour obtenir une plus forte reconnaissance (typiquement le Prix Nobel). Comment cette concurrence se traduit-elle dans une période de fortes oppositions politiques ? Je me suis rendu compte, cependant, que le champ littéraire algérien ne pouvait pas être traité comme Bourdieu et ses disciples l’ont fait du champ littéraire français.

 

Vous avez classé les écrivains algériens en trois générations. Quelles sont ces générations ? Selon quels critères avez-vous élaboré cette classification ?

 

Je reprends parfois les classements en générations littéraires élaborés par l’histoire littéraire algérienne à partir de critères formels et historiques. Mais elles posent plusieurs problèmes, par exemple, elles sont différentes pour les écrivains de langue française et de langue arabe. Comme je travaillais sur une population d’écrivains, j’ai décidé de dégager des générations au sens de Karl Mannheim, c’est-à-dire un groupe partageant une même expérience historique. J’ai adapté à mon objet la tripartition proposée par la chercheuse Isabelle Werenfels. J’ai distingué, parmi les écrivains actifs dans les années 1990, la génération de Novembre, la génération de l’Indépendance, et celle d’Octobre. Les premiers ont participé à la guerre de libération. Ils sont originaires de l’élite sociale. Les écrivains appartenant à la génération de l’indépendance (les plus nombreux dans les années 1990) sont nés dans les années 1950. Ils ont obtenu une forte promotion sociale grâce à l’Etat indépendant et socialiste, et ont été socialisés politiquement à gauche. La génération d’Octobre est née à partir de 1960. Elle se sent beaucoup moins redevable à l’Etat, à cause de la crise économique qui a conduit à leur fort déclassement, et à son illégitimité politique croissante, jusqu’à la répression de 1988.

 

Quelles sont les caractéristiques principales du champ littéraire algérien dans les années 90 ?

 

De manière générale, la caractéristique principale du champ littéraire algérien est qu’il est transnational, c’est-à-dire fonctionnant par-delà les frontières territoriales du pays. Les écrivains vivant et publiant en Algérie citent les écrivains algériens de l’étranger, et a fortiori ceux qui publient dans les grandes maisons d’édition de Paris ou Beyrouth. L’inverse n’est pas vrai, ce qui montre que les pôles national et international de ce champ littéraire sont hiérarchisés. La seconde caractéristique est son bilinguisme français/arabe. On peut distinguer deux « sous-champs » linguistiques qui ont leurs logiques et histoires propres, mais qui ne sont pas entièrement fermés l’un à l’autre. Sans se confondre, le pôle international est tendanciellement plus francophone (du fait de l’histoire coloniale), et le pôle national arabophone, puisque l’arabe est alors la seule langue officielle. Enfin dans les années 1990, le champ littéraire, déjà fortement poreux aux contraintes sociales et politiques, est surpolitisé. En particulier l’opposition politique entre pro- et anti-islamistes colonise une partie de la littérature. Pourtant c’est toujours à partir des caractéristiques principales du champ qu’on peut vraiment expliquer les prises de position politique des écrivains.

 

Vous avez consacré votre étude à « deux sous-groupes » littéraires, arabophone et francophone. Pourquoi ne pas avoir inclus la littérature en arabe dialectal et celle en tamazight ?

 

La littérature en arabe dialectal et en tamazight est alors très majoritairement orale, très peu publiée. Je me suis concentré sur le cœur du champ littéraire, essentiellement pour des raisons pratiques, d’accès aux sources (en particulier je ne connais pas du tout la langue tamazight). Les problématiques de l’oralité littéraire, et de l’accès progressif à l’écrit sont pourtant très intéressantes. Un consensus s’est installé en Algérie dans la première moitié du XXe siècle faisant de la publication écrite le critère premier de la « littérature », favorisant donc les langues de « culture » : l’oralité littéraire dans les langues « populaires » a donc été progressivement reléguée. Cette infériorisation est intériorisée par certains poètes ; mais elle est combattue par d’autres. En particulier, proclamer que Lounis Aït Menguellet (ou d’autres) n’est pas un « chanteur », mais un « poète », est un acte politique : c’est donner à la langue kabyle (et plus largement au tamazight) un statut de langue littéraire, une dignité donc à accéder au statut de langue nationale voire officielle.

 

Vous écrivez : « La guerre civile n’est pas une guerre des langues, mais elle l’est devenue dans le champ littéraire ». Qu’est-ce que « la guerre des langues » (p.323) ? Comment la guerre s’est-elle imposée au champ littéraire algérien dans les années 1990 ?

 

Le facteur principal d’explication des prises de position politique des écrivains est leur position entre les deux pôles, national et international, du champ. Par exemple, ce que partagent les écrivains pro-islamistes, c’est d’être au pôle national extrême : ils considèrent que la littérature ne doit pas être libre, mais éduquer la nation ; et ils tiennent toute leur reconnaissance littéraire des institutions nationales. C’est d’ailleurs quand l’Union des écrivains algériens passe sous le contrôle d’écrivains internationalisés et considérant que la littérature doit être libre, que des exclus de l’Union fondent Ibdaâ, association littéraire promouvant la littérature islamique. Pourtant c’est souvent selon le clivage francophone/arabophone que la guerre a souvent été perçue, en particulier en France. D’une part, c’est une représentation portée par certains écrivains, en particulier Tahar Ouettar, dont je retrace la trajectoire littéraire et politique, dans ses amitiés/rivalités avec Rachid Boudjedra et Tahar Djaout. D’autre part, c’est devenu en partie une réalité. La guerre civile a renforcé la bipolarisation du champ littéraire : à un moment donné, les écrivains anti-islamistes ne trouvent plus à s’exprimer qu’en France en français, tandis que seuls publient en Algérie en arabe des écrivains point trop hostiles aux islamistes.

 

Quels facteurs ont favorisé la publication des écrivains algériens en France dans les années 1990 ?

 

Au cœur de la crise, c’est les deux-tiers de toutes les œuvres des Algériens qui sont publiées en France. La première raison est que l’édition française est considérée par les écrivains francophones comme une extension du domaine algérien. On constate ainsi, dès que la publication en Algérie est devenue difficile pour des raisons politiques ou économiques (exil de Bouchène, arrêt de fait de l’ENAL…), une délocalisation de la production littéraire francophone vers la France, en particulier chez des éditeurs à compte d’auteur. Ce phénomène se renforce avec les exils des écrivains algériens : un quart des écrivains s’exile, majoritairement en France, ce qui fait qu’au cœur de la crise, un tiers des écrivains vit en France ! A « l’offre » d’écrivains (actifs ou potentiels) s’est ensuite ajoutée une « demande » des éditeurs français, en particulier après que la guerre civile a pris pied en France en 1995. Il ne faut pas cependant exagérer ce phénomène, comme on le fait souvent aujourd’hui en considérant que la littérature algérienne publiée en France était seulement une « réponse à une demande » d’un marché français ethnocentrique. La moitié des œuvres publiées en France l’ont été en effet chez L’Harmattan et la revue Algérie Littérature-Action, éditeurs fort peu intrusifs dans l’écriture des auteurs.

 

Page 321, vous écrivez que « s’est développée dans l’exil en France une nouvelle identité littéraire algérienne intégrant une part européenne ». Comment définiriez-vous cette « nouvelle » identité littéraire ?

 

La définition de la « littérature algérienne » (comme de toute littérature) est l’objet d’un débat, de conflits permanents. Une définition culturelle (arabo-berbère) et linguistique (arabe) de cette littérature a été institutionnalisée, et largement acceptée jusque dans les années 1970. Au tournant de 1980, les écrivains francophones commencent à promouvoir une littérature multilingue ; et dans les années 1990, une partie des écrivains algériens, en particulier en exil, réintègrent les écrivains européens d’Algérie (en tout cas les plus libéraux) à leur définition de la littérature algérienne. En 1994 paraît Le Premier homme d’Albert Camus, roman posthume qui se fait l’histoire impossible des traces de la communauté européenne d’Algérie. Surtout les exilés sont identifiés (par les islamistes en Algérie) et s’identifient aux Pieds-noirs, qu’ils rencontrent aussi : Anouar Benmalek parle, dans une triste ironie, de « Pieds-gris » pour parler de l’exil de la matière grise algérienne. On constate le développement d’une forme de « mythe andalou » de la période coloniale, par touches plus ou moins fortes chez les écrivains publiant en France. Affirmer la pluralité culturelle de la littérature algérienne est un acte politique fort contre l’historiographie nationaliste et surtout islamiste ; c’est aussi une manière d’en appeler à une ouverture de la « littérature française » à la diversité francophone.

 

On a tendance à qualifier la « littérature de l’urgence » de cette période d’avoir été trop « politisée » et d’être faible d’un point de vue esthétique. Qu’en est-il réellement ?

 

« Littérature de témoignage » et « littérature de l’urgence » sont aujourd’hui des étiquettes commodes utilisées pour disqualifier la littérature algérienne publiée à l’époque en France. Il faut plus de nuances. J’ai distingué entre trois types d’engagement par la littérature chez les écrivains publiant en France. Le premier est un engagement d’attestation/contestation, reprenant les discours politico-médiatiques du moment. C’est ici qu’on trouve les témoignages d’actualité, qui posent la question des limites de la « littérature ». Un écrivain comme Rachid Mimouni sacrifie consciemment l’expérimentation des rapports entre littérature et politique pour écrire un roman à thèse (La Malédiction). Mais d’autres, comme Maïssa Bey, font entrer en dialogue et en tension la parole politique et la parole poétique (Au commencement était la mer). Le deuxième est un engagement d’évocation, qui consiste à donner la parole aux dominés, à rendre vie à ceux que l’histoire a bannis : les femmes, les assassinés, mais aussi les pieds-noirs. Au cœur de cette analyse on trouve Le Blanc de l’Algérie d’Assia Djebar, historienne, féministe, et qui contribue à réhabiliter la figure de Camus. Le troisième est un engagement d’interrogation qui, tout en restant politique, met en doute les assurances des discours politiques. Au cœur de la guerre, l’œuvre de Mohammed Dib (La Nuit sauvageSi Diable veut) jette un malaise sur les catégories de Bien et de Mal, qui peut être aussi expérience de poésie ; tandis que Salim Bachi (Le Chien d’Ulysse), à la fin de la guerre, pose la question de la possibilité même de l’engagement.

 

Nadia Agsous

 

Algérie, les écrivains de la décennie noire, Tristan Leperlier, CNRS éditions, octobre 2018, 344 pages, 25 €

 

Tristan Leperlier est normalien, docteur en sociologie et littérature et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique (EHESS). En 2015, il publie une thèse intitulée Une guerre des langues ? le champ littéraire algérien pendant la « décennie noire » (1988-2003) : crise politique et consécrations transnationales. Elle a été publiée en ouvrage pour un large public en septembre 2018,

 

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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p. Page Facebook