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Entretien avec Smaïn Laacher - Insurrections arabes

Ecrit par Nadia Agsous 28.03.13 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Entretien avec Smaïn Laacher - Insurrections arabes

 

 

Insurrections arabes. Utopie révolutionnaire et impensé démocratique, Smaïn Laacher, éditions Buchet/Chastel, Collection Les Essais, 324 pages


Dans son ouvrage récemment publié, Insurrections arabes. Utopie révolutionnaire et impensé démocratique, Smaïn Laacher, sociologue et chercheur au CNRS, consacre un chapitre aux femmes (La haine du corps des femmes).

A travers l’entretien qui suit, l’auteur nous éclaire sur le rôle, le statut et la place des femmes dans le monde arabe.

Le rôle et la place des femmes dans les sociétés arabes sont des questions qui ont fait l’objet d’intérêt et de préoccupation depuis la moitié du XIXème siècle. Quelle était la nature de la pensée des hommes sur les femmes ?

 

De manière indiscutable, la pensée masculine relative aux femmes a été publique étant donné que les textes produits par les hommes sur les femmes ont été très nombreux. Ces derniers ont d’ailleurs donné lieu à plusieurs controverses entre les hommes. Des positions ont été prises. Et l’inscription dans un cadre strictement religieux est la première des particularités de cette pensée masculine qui n’a jamais séparé les femmes de leur fonction d’épouses et de mères. Autrement dit, selon le point de vue de ces hommes, une femme ne peut être une bonne mère et une bonne éducatrice que si elle se voue entièrement à l’éducation de ses enfants. Cette vision qui soumet le sexe féminin aux canons du religieux inscrit inévitablement les femmes sous domination masculine.

 

Quelles sont les caractéristiques principales du « féminisme » prôné par les femmes ?

 

Depuis le dix-huitième siècle, les propos tenus par les femmes et sur les femmes ont d’abord été des discours inscrits dans la catégorie de la religion. Cet élément est à la fois important et tout à fait notoire. Il n’y a pas de pensée féministe telle qu’on pourrait l’entendre en Occident, et en particulier, telle que les féministes l’ont entendue depuis la moitié du vingtième siècle. Il n’y a pas eu de rupture épistémologique avec la catégorie religieuse. Même lorsque les femmes bravaient l’autorité des hommes, elles n’ont jamais dérogé à la règle. C’est-à-dire qu’elles ont revendiqué une volonté égale à l’homme. Mais celle-ci ne signifiait pas une égalité en droits hommes/femmes. Par ailleurs, la pensée féminine sur la condition des femmes est restée relativement circonscrite dans l’espace. Autrement dit, dans des univers relativement reclus et sexués tels que les salons en Tunisie et en Egypte notamment.

La production littéraire de ces femmes qui appartenaient à la bourgeoisie a pris la forme de textes sous forme épistolaire et/ou de recueils qui, très souvent, ont été rangés dans la catégorie de la poésie, de la littérature et du témoignage. Durant cette période, aucun texte traitant du statut et du rôle des femmes dans la société n’a opéré de rupture avec les catégories du religieux. Ce n’est qu’après la colonisation que des textes qui interrogent la condition des femmes apparaissent. C’est l’époque du Panarabisme, du socialisme et la période de l’après explosion du féminisme occidental.

 

Cela signifie-t-il que la dimension religieuse du statut des femmes a été remise en cause après les indépendances ?

 

Je ne pense pas qu’il ait existé une remise en cause de la religion de la part des femmes qui ont écrit sur leur situation. Ceci est également vrai concernant les autres registres de la vie sociale, économique, politique et culturelle. Toutes les femmes qui ont écrit après les indépendances ont inscrit leur intervention dans le cadre de la construction ou de la reconstruction nationale. A partir des années 1980 et 1990, après l’échec de la construction nationale et de l’idéologie nationaliste, la question de la place des femmes dans la société s’est posée dans ces pays. Cependant, les croyances étaient prisonnières d’un Islam des lumières possiblement libérateur. C’est essentiellement le pouvoir des hommes qui a été dénoncé. A ma connaissance, il n’y a pas de rupture épistémologique radicale et le statut de la religion comme principe organisateur des relations hommes/femmes n’a jamais fait l’objet d’une critique radicale.

 

La pensée des hommes sur les femmes rejoint-elle celle des femmes sur les femmes ?

 

Tout au long de l’histoire, il y a eu des points de vue différents des hommes sur les femmes sans jamais poser la question de l’égale dignité entre les sexes et la rupture avec la religion. Pour l’époque, ces positions étaient des avancées non négligeables. Bien évidemment, il est toujours possible de déplorer la lenteur des avancées et la timidité des ruptures sociales, scientifiques et culturelles. Mais je pense que les hommes et les femmes les plus progressistes partagent ce présupposé qui est de l’ordre de l’intouchable. De leur point de vue, toute amélioration doit se concevoir en dehors du cadre religieux. Car il est impensable de remettre en cause le texte sacré.

 

Que pensent les « féministes » hommes et femmes de la tradition et de la culture coutumière ?

 

Probablement que la fraction la plus progressiste a tenté de séparer la tradition de la religion et de purifier cette dernière de la tradition en avançant l’argument selon lequel l’Islam pouvait être tolérant et qu’il pourrait accorder l’égale dignité hommes/femmes. De leur point de vue, un certain nombre de prescriptions, de traditions, d’obligations anté-islamiques relatives aux femmes ont été reprises par les pratiques religieuses et ont  profondément contribué à asservir les femmes. Autrement dit, les traditions sur le registre des relations hommes/femmes ont instrumentalisé le Coran qui serait par essence intrinsèquement tolérant.

 

Comment expliquer l’immense attachement des pays arabes à l’Islam ?

 

L’attachement des pays arabes à la religion trouve son explication dans leur profond dévouement à la famille. Les plus grands nationalistes réformateurs arabes ont réalisé pléthores de réformes politiques et économiques mais aucun n’a cherché à réformer la famille. Des figures nationales emblématiques comme le président égyptien, Gamal Abdel Nasser (1918/1970) ou encore l’Algérien, Houari Boumediène (1932/1978) pour ne citer que ceux qui ont été qualifiés à tord d’anti-impérialistes, de socialistes et de combattants de l’unité arabe et d’une distribution plus égale de la richesse, ont réformé un bon nombre d’aspects de la vie politique et sociale, mais aucun n’a cherché à modifier les rapports entre les hommes et les femmes au sein de la famille où perdure de manière à la fois privée et publique le poids de la religion. Selon leur point de vue, la famille est tout d’abord constituée d’un homme et d’une femme. Et c’est précisément de cet espace que découlent des principes d’éducation des enfants. Ainsi, la préservation de la famille implique le maintien de la charia, loi canonique islamique, de l’état du monde et de la structuration de la société. Ce n’est vraiment pas un hasard si les Salafistes tout comme les frères musulmans manifestent une véritable obsession à la famille. Ce ne sont pas les femmes en tant que telles qui les obsèdent. C’est plutôt leur place dans la société. Et il est important de souligner le fait que de leur point de vue, la place naturelle des femmes est dans la famille. Elle n’est pas ailleurs. Le rôle premier des femmes est d’épauler leur époux, d’éduquer leurs enfants, de s’occuper de l’entretien et de la reproduction domestique de l’homme en sa qualité de chef de famille. Le travail des femmes à l’extérieur de la famille est avant tout un écart toléré.

 

Quelles sont de leur point de vue les conséquences de la transformation de l’institution familiale ?

 

Modifier la structure familiale implique la transformation de manière profonde de la reproduction de la société. Par ailleurs, elle signifie l’accroissement considérable de la liberté des femmes et la possibilité pour elles de choisir leur mari en dehors de la confession musulmane. Cet enjeu lié au sperme et au sang constitue une véritable offense à la famille et à la religion d’appartenance. Car en épousant un homme d’une autre confession, ces femmes enrichissent le groupe adverse et accroissent sa force. Et dans le même mouvement, elles décroissent celle du groupe d’origine.

 

Nadia Agsous


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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p.

"L'ombre d'un doute" , Editions Frantz Fanon, Algérie, Décembre 2020.