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Entre les lignes, Michel Baglin

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 04.06.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Voyages, Rhubarbe

Entre les lignes, rééd. Le bruit des autres, 2015 Préface de Didier Pobel, 114 pages, 10 €

Ecrivain(s): Michel Baglin Edition: Rhubarbe

Entre les lignes, Michel Baglin

 

Publié pour la première fois par les éditions de La Table Ronde en 2002, réédité par Le bruit des autres (avec la complicité de SNCF Limousin) au printemps 2015, Entre les lignes défile un « Pays des trains », dont la réception fut pour le moins honorée de commentaires élogieux : Patrick Besson dans Le Figaro, Jérôme Garcin dans Le Nouvel Observateur, Olivier Barrot pour Télé 7 jours, Christian Laborde pour Le Figaro Magazine, Christophe Henning dans La Voix du Nord, Pierre Perrin pour L’Autre Sud.

Nous avons choisi de nous appuyer sur ces différents commentaires, complémentaires, pour alimenter et illustrer cette Note de lecture.

« Entre les lignes procure ce petit enchantement printanier qui consiste à découvrir encore, après trente-cinq ans de lectures, un écrivain qu’on ne connaissait pas et qu’on aimera toute la vie », écrivait le romancier Patrick Besson dans Le Figaro.

« (…) découvrir encore, après trente-cinq ans de lectures, un écrivain qu’on ne connaissait pas (…) »

En 1974, Michel Baglin publie aux éditions Chambelland le recueil de poésie Déambulatoire. De nombreuses publications poétiques suivront, toutes accueillies par des maisons éditoriales notoires, révélatrices de la qualité littéraire de l’auteur (Traces, Le Pavé, L’Age d’homme pour Les Mains nuesavec une Préface de Jérôme Garcin et augmenté du Prix Max-Paul Fouchet en 1988, Le Dé bleu, Le Cherche-Midi, Le Castor Astral, Bruno Doucey, etc.). Poète, Michel Baglin a publié également des essais (aux éditions Atelier du Gué, N&B), des nouvelles et récits (Atelier du Gué, Soc et foc, Texture, Rhubarbe), participant à de nombreuses revues et anthologies, et recueils collectifs. Avec Entre les lignes, nous sommes dans le domaine du récit. Michel Baglin, en une quarantaine d’années traversées sur le fil et les lignes de l’écriture, a marqué de sa voix les différentes gares du genre littéraire.

Un « enchantement printanier », note Patrick Besson, à propos d’Entre les lignes, nous indiquant que nous sommes ici invités au voyage, au dépaysement, dans ces récits déroulés sur un rythme d’éclisses et de traverses. Trains des westerns, trains de Cendrars et de Larbaud, les locomotives fumantes, les tortillards, les TGV…, nous rappellent Jérôme Garcin et Olivier Barrot. L’enchantement réside ici à la fois dans le rythme de ces récits, la rencontre avec des personnages attachants et dans les affects déclenchés chez le lecteur par la tonalité de l’itinéraire déroulé (nostalgie, dépaysement, évasion). D’où ce sentiment de « gratitude » dont parle justement Pierre Perrin.

Que ce soit de la fenêtre de la nostalgie (souvenirs des gardes-barrières ; des « sifflements lointains» ; « leur sifflet a bien changé, comme sans doute notre perception des distances. « Là-bas » n’est plus si éloigné de nous, dans l’espace du moins… On vous fait aujourd’hui un Paris-Toulouse en cinq heures, quand il fallait en compter une dizaine il y a trente ans à peine. Mais il s’agissait alors d’un voyage, désormais seulement d’un « trajet ». Et ce que j’entends dans le sifflet des trains reste bien sûr inaccessible au terme d’un de ces simples « trajets » ; souvenir d’« une place endormie sous la neige») ou de la fenêtre de la « fascination » ou encore de la « peur » (« dans l’amour des trains du gosse d’hier entrait de la fascination, mais à l’origine de la fascination, sans doute y avait-il aussi une forme de peur » ; « Il n’empêche : un reste d’angoisse, comme un avatar de cette fascination première, est demeuré pour moi associé à l’univers des chemins de fer »), l’enchantement demeure et nous emporte sur le rail toujours vivant, rayé de traverses aux éclisses de sécurité, à la suite de sa locomotive trouant le paysage en filigrane sur le ballast des mots.

La bifurcation des lignes en bas à droite, sur la photographie de Véronique Jean, en première de couverture, figure la latitude et la diagonale du tracer-rêver de ces voyages, promesses d’enchantement avec, glaives de Jupiter ou sommeil volcanique de Vulcain, l’humeur aléatoire des caténaires de l’intempérie, du serrage plus ou moins suffisant des éclisses. Mais le risque zéro n’est de nulle part, surtout pas sur les chemins de traverse, surtout pas en pays poétique – tenté comme ici par Michel Baglin – lorsque le voyage s’inscrit « entre les lignes ». Et enchantement il y a, puisque surgissent des « escarbilles » dans le regard et dans ces pages.

La magie du « voyage » réside dans cette station du corps à quai, regardant, dans son immobilité même plantée dans un grand mouvement métallique et de sifflement, des trains qui fusent, aux lignes de fuite indéfinies, ou dans cette immobilité à bord bougeant via une fenêtre dans le défilé de paysages mouvants (notons que l’un des romans de Michel Baglin s’intitule Lignes de fuite, éd. Arcantère). Voir, regarder le monde passer, filer depuis son poste fixe d’observation, que ce soit en tant que passager ou en tant qu’observateur à quai ou depuis un paysage rayé par la traversée d’une ligne de chemin de fer (« beaucoup partagent encore cette inclination pour l’autorail entrevu au creux d’un vallon ou pour le rapide glissant sur sa trajectoire rectiligne ») ; connaître « l’infini des rails et le vertige des enfants immobiles » ; pouvoir s’absenter par la grâce du rêve dans les séquences de paysages qui défilent, tout en étant bien présent dans la rame d’un quotidien en route vers d’autres instants, en un point t vers un autre point t donné, destination λ… – se déroule, là, « l’improbable Graal du voyage immobile », où des « parallèles luisantes n’ont (de cesse de) créer de la profondeur en jouant les lignes de fuite »…

La magie du « voyage » réside aussi dans ce que les trains nous projettent immanquablement dans un autre temps, une autre dimension (« (…) ils viennent (…) des territoires de l’enfance, (…) traînent derrière eux une lanterne rouge qui est comme la gardienne des nostalgies (…) ils sont les témoins du temps des ingénieurs et des mécaniques compréhensibles (ou presque !) du premier coup d’œil. (…) ils parlent de voyages qui prenaient l’allure d’expéditions, exigeaient des provisions de bouche emplissant le compartiment de senteurs de rillettes et de camemberts, de voyages qui s’apparentaient à de lentes approches ponctuées d’arrêts, entrecoupées de conversations et de somnolences »).

Jérôme Garcin, dans Le Nouvel Observateur, commentait ainsi Entre les lignes : « Dans un livre émouvant et juste, le poète Michel Baglin paie sa dette aux chemins de fer qui, dans un sifflement de western, ont traversé son enfance ».

La dette redevable aux chemins de fer est annoncée dès l’ouverture du livre : « Je me suis toujours senti une dette envers les trains ». Et cette dette, le poète-romancier l’honore par le pouvoir de l’image, des images qui défilent au gré des souvenirs, « entre les lignes ». Dans La Voix du Nord, Christophe Henning notait : « Au fil des impressions, les mots restituent des images fortes, évocatrices, véritables invitations au voyage. Un itinéraire contagieux et envoûtant ». Itinéraire contagieux, partagé par un imaginaire collectif enclin à éprouver fascination et nostalgie à l’égard des trains et des premiers périples et traversées emmenés par la force imposante et impressionnante des locos appelées aujourd’hui motricesRestitution des images fortes, tant est que cet opus pourrait être parti du postulat composé d’une citation de Camus pour dérouler son écriture : « Camus affirme, dans sa Préface à « L’envers et l’Endroit », qu’une œuvre d’homme “n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert”. Si je m’interroge sur les images qui m’ont marqué, je rencontre presque toujours, en premier ou à l’arrière-plan – et, dans ce dernier cas, avec suffisamment de présence pour imprégner l’ensemble de la scène de ses tonalités –, un peu du pays des trains, atmosphère, odeurs, bruits lointains… Comme s’il m’était nécessaire ».

S’appuyant sur ce postulat, Entre les lignes prend le large à partir du Pays des trains, qui compose le premier chapitre, en restituant et rapportant « les entours » d’images fortes, ces « images » fondatrices que « le hasard (…) a fournies, la charge émotive de l’instant (…) conservées vivantes dans l’iconographie personnelle », images rehaussées par le contexte qui les a vues naître et qui s’arrêtent, à un instant bien précis, pour marquer profondément le film de notre mémoire : ici, la place sous la neige ; l’arrivée, observée par un gosse depuis le quai où il ne bouge pas d’un pouce, de la machine à vapeur, vivante comme elle constituera un personnage à part entière par exemple dans La Bête humaine de Zola : « (…) face aux machines à vapeur, bien plus impressionnantes que les motrices d’aujourd’hui, parce que vivantes. Face à la noirceur et à l’énormité de ces monstres dans le ventre desquels l’air, l’eau et le feu menaient un combat d’enfer pour arracher à l’immobilité des tonnes d’acier graisseux et les lancer avec leur cortège à travers les paysages… Ainsi, le frisson qui me parcourait dans la gare de Roissy, quand la locomotive écrasait le ballast à moins d’un mètre de moi, je l’attendais. Et le redoutais à la fois » ; les incidents de parcours sur la voie de chemin de fer ; la traversée de la France par un tonneau de vin acheminé du Gard jusqu’à la gare de Joinville ; le souvenir et la restitution de peurs enfantines…

Cet album d’images fortes, reformulées à la surface de la page et touchant le lecteur par la charge évocatrice, émotive des mots faisant image / sens / monde, donne lieu à des extrapolations métaphysiques, comme on en fait à partir de notre quotidien le plus banal et qui cependant nous marque intimement et profondément, « à vie ». Ainsi :

« Ma passion des trains et les images que j’en ai retenues doivent beaucoup, je suppose, à ces “archétypes” nés de quelques gâches de plâtres, de tubes de colle, de pots de peinture, d’une observation pointilleuse des modèles (le modélisme ferroviaire) et de pas mal de patience… J’y ai puisé l’appétit des lieux, découvert le goût des menus univers à la fois riches, touffus, circonscrits et modelables. Cultivé un sens du bonheur équilibrant peu ou prou l’approche des microcosmes et le recul du regard englobant, la création et la contemplation, le souci de la réalité et le recours à l’imaginaire. Un désir toujours vivace depuis, agacé de frustrations, et qui a probablement quelque chose d’intime à dire à mes petites écritures… »

Dans Le Figaro Magazine Christian Laborde écrivait : « Livre nostalgique et délicieux… Un pays des trains qu’il connaît comme sa poche et qu’habitent des personnages que nous n’oublierons plus ». Des personnages en effet marquent ces pages, la grand-mère du narrateur ; les grands-parents paternels et les cousins René et Carmen, gardes-barrières de Sartrouville, habitant une de ces anciennes maisonnettes de garde-barrière, rasées depuis ; la tante maternelle Madeleine et son époux Samuel, habitants d’« une sorte de cité d’urgence pour cheminots datant de l’immédiat après-guerre » ; la figure d’Anselme, cheminot pas commode mais droit, sorte de Jean Gabin du rail, que Michel Baglin gamin confondait dans une même admiration avec les héros fusillés de La Bataille du rail.

Mais j’ajouterai que « la locomotive » est dans cet opus un personnage à part entière aussi, tant des lignes et des lignes d’évocation lui rendent hommage, et Michel Baglin parvient, par la force évocatrice de ses récits, à lui rendre cette puissance d’entité vivante que la « loco » possédait au temps des machines à vapeur. Les passages à niveaux tiennent un rôle important également, avec leur écheveau compliqué de poulies et de câbles transmettant le mouvement aux demi-barrières. La mécanique des réseaux électriques parvient dans leur évocation, voire leur description par le biais d’une rétrospective scripturale de la mémoire, à une quasi-personnification de l’univers ferroviaire, monde dans le monde et ouvert sur le monde – un microcosme aux lignes de fuite plurielles (comme l’écriture ?)…

Des lieux aussi investissent l’espace : Joinville, Sartrouville, La Rochelle, le bois de Vincennes jusqu’à Nogent, la gare de Lyon ou d’Austerlitz où, avec son père, le narrateur ne manquait pas d’« aller voir la locomotive », les Alpes traversées par le train à crémaillère ; le massif des Maures et de l’Esterel à bord du train de Nice, où la ligne surplombe la Méditerranée ; Avignon, entre deux trains, ou tout simplement le banc de la sieste, au soleil, dans un no man’s land au milieu du faisceau des voies… Ces lieux investissent le contexte recomposé avec force et justesse par un auteur habité par la foi en ces « images » singulières bien que banales, qu’il parvient à élever au-dessus de simples clichés en leur conférant par les mots leur couleur, leur chair, leur sang, en nous les offrant en partage dans une alchimie d’un rendu universel.

Soulignons ces lignes de l’opus où réapparaissent ces valeurs menacées d’extinction au fil des années passées depuis les années trente – la « fraternité », le souffle dans les relations humaines d’un peu d’« humanité ». Si l’auteur les évoque fugitivement dans un premier temps au passage d’un chapitre, ces valeurs prennent leur belle place et font un malicieux pied-de-nez à une autre « valeur » non dévaluée de nos jours ni en voie de disparition : ce que l’on nomme communément « la bêtise humaine ». Le chapitre V de la troisième partie intitulée Le wagon de queue rapporte quelques anecdotes croustillantes et éloquentes du périple d’un prolo de vendeur ambulant passant des wagons de seconde classe aux « premières », personnage sympathique et décalé, en porte-à-faux, à la fois le prolo qui exerce son métier et l’intello qui réfléchit sur son métier, témoin lucide et parfois amer de l’imbécillité à l’œuvre dans les échanges entre les diverses strates de la pyramide hiérarchique. La position de l’auteur, précisée, rend celui-ci encore plus attachant, incitant le lecteur à le suivre avec un gain de plaisir et d’empathie dans son épopée ferroviaire.

Dans Entre les lignes, le voyage imaginaire à bord du train se superpose au voyage ferroviaire obligé auquel certains se trouvent astreints dans un trajet journalier professionnel, pour nous acheminer toujours vers ce point de fuite sans cesse reporté au bout des rails, pour nous faire retourner et nous transporter vers un au-delà jamais atteint, au cœur d’un voyage jamais démystifié, là où ne s’épuisent pas nos rêves de gosse… Michel Baglin a les mots qu’il faut, composés « entre les lignes », pour savoir nous faire revivre cet entrain…

Ce livre écrit et parcouru « entre les lignes » nous émeut et nous parle (pour reprendre les mots de l’auteur lui-même, extraits du premier chapitre évoquant Le Pays des trains) « comme un poème trouve en nous ses échos, éveille les émotions enfouies, ravive les couleurs du monde »…

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos de l'écrivain

Michel Baglin

 

Michel Baglin est un écrivain français né le 25 novembre 1950 à Nogent-sur-Marne (94). Il vit en région toulousaine où il a été journaliste plus de trente ans.

Poète, nouvelliste, essayiste et romancier, il est l'auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages publiés chez divers éditeurs.

 

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire


Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021