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Emily L., Marguerite Duras

Ecrit par Matthieu Gosztola 10.03.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Les éditions de Minuit

Emily L., (première publication : 1987), collection Double, 153 pages, 6,10 €

Ecrivain(s): Marguerite Duras Edition: Les éditions de Minuit

Emily L., Marguerite Duras

 

Vous me demandez :

– Pourquoi écrire cette histoire ?

– Je n’ai rien à écrire, autrement. Je crois que c’est notre histoire qui m’empêche d’écrire autre chose. Mais c’est faux. Notre histoire, elle ne sera nulle part, elle ne sera jamais tout à fait écrite.

 

M.D., tu écris, tu viens avec ton souffle et tes mots le fragmentent, et le font être ce silence parlé qui fait le lien sonore entre nous et le vent (c’est le « devenir du vent », tu le dis autre part), tu écris, les histoires viennent de toi, ou plutôt elles viennent avec toi. Tu écris, les mots te fragmentent. Mais tu n’y peux rien. C’est la seule possibilité, écrire. Tu aimerais pouvoir ne pas le faire, écrire. Mais tu ne peux pas. Tu écris.

Je vous disais que je croyais qu’il y avait un moyen de rejoindre cette histoire. Que c’était ça à mon avis qu’il fallait faire. Que c’était à partir de là, de la résistance qu’elle nous opposerait, qu’on saurait ce qu’il y avait à faire avec elle.

 

Cette histoire vient avec toi, avec l’instant, avec ce que tu peux faire de l’instant et de toi, en étant simplement toi, avec beaucoup de vérité, être soi, sans se voiler, sans ôter ses contradictions de l’énoncé du corps et de l’âme. Tu es prête, à l’écoute, aux aguets, tu sais que ça va venir. Tu es aux aguets au moment où le souffle veut sortir, avec sa douleur, et même parler, parler sa langue de souffle, inintelligible d’abord, parlerre soi, osztolailence de notre vie donnes tout sans savoir que tu le fais, sans savoir que cela que tu avances vers nous à la  face à toi, pour le papier, pour toi seule, pour que tu ne puisses pas comprendre, pour le monde, ensuite. Tu écris la douleur, mais tu écris aussi sur une « certaine tranquillité qui était partout répandue sur la mer et sur nous », tu écris sur la tranquillité dont tu te souviens.

Et mine de rien tu nous donnes la clé de tout, à la fin, à la toute fin, tu le fais simplement, comme si c’était une chose simple que de donner la clé de tout, comme si c’était aussi simple que : s’asseoir à une table et verser du café fumant dans une tasse de l’enfance, une tasse ébréchée, tu nous donnes tout sans savoir que tu le fais, sans savoir que cela que tu avances vers nous à la fin du livre, c’est notre vie, et le silence de notre vie :

 

Et puis je me suis réveillée. Je vous ai appelé, vous ne m’avez pas répondu. Alors je me suis levée. J’ai été à votre porte et j’ai crié, vous dormiez peut-être, je ne sais pas, je n’y ai pas pensé. Vous avez fini par dire : Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit : Je voulais vous dire que ce n’était pas assez d’écrire bien ou mal, de faire des écrits beaux ou très beaux, que ce n’était plus assez pour que ce soit un livre à lire dans une avidité personnelle et non pas commune. Que ce n’était pas assez non plus d’écrire comme ça, de faire accroire que c’était sans pensée aucune, guidé seulement par la main, de même que c’était trop d’écrire avec seulement la pensée en tête qui surveille l’activité de la folie. C’est trop peu la pensée et la morale et aussi les cas les plus fréquents de l’être humain, les chiens par exemple, c’est trop peu et c’est mal reçu par le corps qui lit et qui veut connaître l’histoire depuis les origines, et à chaque lecture ignorer toujours plus avant que ce qu’il ignore déjà. Je vous ai dit aussi qu’il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu’on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l’écriture au dehors, la maltraiter presque, oui, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l’état de l’apparition.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Marguerite Duras

 

Marguerite Duras, nom de plume de Marguerite Germaine Marie Donnadieu, est une écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française, née le4 avril 1914 à Gia Dinh1 (autre nom de Saïgon), alors en Indochine française, morte le 3 mars 1996 à Paris.

Par la diversité et la modernité de son œuvre, qui renouvelle le genre romanesque et bouscule les conventions théâtrales et cinématographiques, elle est un auteur important de la seconde moitié du xxe siècle, quelles que soient les critiques qui aient pu être adressées à son œuvre.

En 1950, elle est révélée par un roman d'inspiration autobiographique, Un barrage contre le Pacifique. Associée, dans un premier temps, au mouvement duNouveau Roman, elle publie ensuite régulièrement des romans qui font connaître sa voix particulière avec la déstructuration des phrases, des personnages, de l'action et du temps, et ses thèmes comme l'attente, l'amour, la sensualité féminine ou l'alcool : Moderato cantabile (1958), Le Ravissement de Lol V. Stein(1964), Le Vice-Consul (1966), La Maladie de la mort (1982), Yann Andréa Steiner (1992), dédié à son dernier compagnon Yann Andréa, écrivain, qui après sa mort deviendra son exécuteur littéraire, ou encore Écrire (1993).

Elle rencontre un immense succès public avec L'Amant, Prix Goncourt en 1984, autofiction sur les expériences sexuelles et amoureuses de son adolescence dans l'Indochine des années 1930, qu'elle réécrira en 1991 sous le titre de L'Amant de la Chine du Nord.

Elle écrit aussi pour le théâtre, souvent des adaptations de ses romans comme Le Square paru en 1955 et représenté en 1957, ainsi que de nouvelles pièces, telle Savannah Bay en 1982, et pour le cinéma : elle écrit en 1959 le scénario et les dialogues du film Hiroshima mon amour d'Alain Resnais dont elle publie la transcription en 1960. Elle réalise elle-même des films originaux comme India Song, en 1975, ou Le Camion en 1977 avec l'acteur Gérard Depardieu.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com