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Des jours sans fin, Sebastian Barry

Ecrit par Léon-Marc Levy 11.01.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Joelle Losfeld, Iles britanniques, Roman

Des jours sans fin, janvier 2018, 259 pages, 22 €

Ecrivain(s): Sebastian Barry Edition: Joelle Losfeld

Des jours sans fin, Sebastian Barry

 

Sebastian Barry est irlandais et, comme ses ancêtres irlandais, il va et nous emmène en Amérique. Pour y retrouver des Irlandais bien sûr, à commencer par les deux héros de ce roman, Thomas McNulty et John Cole, deux jeunes garçons, amoureux l’un de l’autre, qui cherchent ensemble un destin.

Si Thomas McNulty, le narrateur de ce roman, vous le résumait, il dirait sûrement qu’entre deux massacres d’Indiens et un carnage entre eux, les Blancs découvrent aussi que l’on peut aimer et être heureux. Sebastian Barry nous offre un livre d’amour au milieu des flots de sang du XIXème siècle américain, dans un page-turner passionnant. Par le contraste saisissant entre l’horreur et la possibilité du bonheur, il construit un roman superbe sur l’absurdité des hommes, leur aptitude à entreprendre les cauchemars et à être les premiers à en souffrir.

Le couple Thomas-John est en soi une métaphore de l’Amérique. Entre amour, tendresse, générosité et Guerres, violence, fureur. Pour tout vous dire, ils sont danseurs travestis en femmes dans les périodes où ils sont civils et soldats dans l’armée yankee le reste du temps ! Ce n’est pas commun.

La narration par Thomas donne un ton particulier à tout le roman. C’est une voix goguenarde, souvent drôle, d’une simplicité presque innocente, distanciée de l’événement. Si bien que le pire – et il est fréquent – arrive comme une chose banale, ce qui a pour effet d’accroître l’horreur décrite. Thomas cache sa honte et son horreur derrière un cynisme apparent, où vibre toujours une affliction parfois dite. Ainsi de La guerre contre les Indiens, avec les exactions épouvantables de l’armée des Blancs au service des colons.

« Au fond de nous, on savait que la mission, ça serait les Indiens. Les colons de Californie voulaient qu’on les en débarrasse. Il les voulaient plus en travers de leur chemin. Alors, bien sûr, les soldats avaient pas le droit aux primes, mais un haut gradé avait accepté de donner un coup de pouce. Deux dollars le scalp d’un civil, c’était quand même pas rien. Une façon amusante de gagner de l’argent pour le jouer aux cartes. Des volontaires partiraient en mission, tueraient pour environ soixante dollars et ramèneraient les corps ».

Et les pages consacrées aux carnages dont les hommes ont le secret se font, avec la voix de Thomas, chant de mort, ode à l’absurde, cri de détresse.

« Puis la mission a pris fin on entendait plus que les pleurs des survivants et les terribles gémissements des blessés. La fumée s’est dissipée, et on a enfin pu voir notre champ de bataille. Mon cœur s’est tapi dans le nid formé par mes côtes. Il y avait là uniquement des femmes et des enfants. Pas un seul brave. On était tombés sur la cachette des squaws, le refuge qu’elles avaient trouvé pour échapper à l’incendie et à la tuerie. J’étais épouvanté et étrangement outré, surtout envers moi-même, car j’avais ressenti un étrange plaisir dans cet assaut ».

Comment ne pas faire le lien qui unit cette scène, et d’autres du même livre, avec les cauchemars modernes menés par d’autres armées américaines – My Laï par exemple ? Comment ne pas percevoir ce que Barry veut nous dire de la trace sanglante que fut l’Histoire américaine ?

Le martyre des esprits, le martyre des corps se déclinent comme un psaume funèbre, comme une litanie énoncée par la voix de Thomas. Jusqu’à l’insoutenable parfois. La Guerre de sécession – obsession de l’Histoire américaine – atteint les sommets de la terreur.

« L’aide-soignant, qui était tout ce dont on disposait à l’époque comme médecin, faisait ce qu’il pouvait, mais à part éponger, y avait pas grand-chose à faire. Tous les tuyaux dans le ventre du sergent étaient foutus, la merde lui sortait parfois par la bouche comme si elle avait perdu le sens de l’orientation dans les plaines de son corps ».

La lumière, pour Thomas et John, aura un visage. Celui de Winona, une petite indienne qu’ils ont recueillie à la fin d’un des massacres qu’ils ont commis. Elle sera leur rédemption, leur espoir, le sens même de leur vie.

Sebastian Barry nous invite à un beau roman, au rythme haletant et à la tension palpable. La traduction de Laetitia Devaux est irréprochable. Une belle façon de commencer la nouvelle année littéraire !

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Sebastian Barry

 

Sebastian Barry, né le 5 juillet 1955 à Dublin, est un écrivain irlandais. Il est l’auteur de pièces de théâtre (Boss Grady’s Boys, The Steward of Christendom, Hinterland), de romans (Macker’s Garden, The Engine of Owl-Light, The Whereabouts of Eneas McNulty…) et de poèmes, publiés depuis le début des années 1980. Barry a véritablement atteint la notoriété en 2005 avec le roman A Long Long Way, histoire de soldats irlandais engagés dans le premier conflit mondial, sélectionné pour le Man Booker Prize for Fiction. La consécration est venue en 2008 avec The Secret Scripture (Le Testament caché) qui a pour protagoniste une centenaire enfermée depuis sa jeunesse dans un asile pour avoir « fauté ». Ce livre a été lauréat du James Tait Black Prize for fiction et du Prix Costa 2008. Souvent inspirées par des histoires de sa propre famille, les œuvres de Barry ont pour thèmes le mensonge, ou plutôt la vérité telle qu’elle est interprétée par chacun, la mémoire et les secrets familiaux. Leur décor est pour la plupart celui de l’Irlande au moment de son indépendance (1910-1930).

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil