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Demande à la savane, Jean-Pierre Campagne (par Catherine Dutigny)

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa 30.05.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Polars, Jigal

Demande à la savane, février 2019, 152 pages, 17 €

Ecrivain(s): Jean-Pierre Campagne Edition: Jigal

Demande à la savane, Jean-Pierre Campagne (par Catherine Dutigny)

 

« Quand j’écris, je vais au mot le plus juste, percutant et limpide, sans circonvolutions ni clichés » (interview de Jean-Pierre Campagne du 7 septembre 2012 dans La République des Pyrénées).

Demande à la savane illustre parfaitement cette phrase de Jean-Pierre Campagne. Il aurait pu, sans forfanterie aucune, ajouter dans cette interview : « Quand j’écris un chapitre, je vais au plus condensé d’un moment plein de sens pour mon protagoniste ».

Car ce livre, ce sont : 60 chapitres, dont certains avoisinent les 600 caractères, pour 140 pages de texte. Pas moins de six personnages principaux, si l’on exclut le plus important : l’Afrique noire, ses villes, sa faune et sa savane.

Un découpage au rasoir d’un scénario assez complexe, sans zones d’ombre et sans laissés-pour-compte. L’enchaînement rapide des chapitres ne nuit pas à la qualité de la lecture et à la représentation mentale des situations. Le tout reste fluide…

À lire Jean-Pierre Campagne, on flirte avec des records dignes d’un Guinness littéraire.

Ce qui pourrait se réduire à une prouesse technique et stylistique qui suffirait déjà à capter l’attention des amateurs de roman noir, se double d’un récit parfaitement ancré et crédible dans une Afrique qui cumule les difficultés à sortir de la corruption, des trafics en tous genres et des luttes tout autant ethniques, séculaires que liées au récent terrorisme islamique.

Fin connaisseur du continent africain grâce à son expérience de grand reporter à l’AFP, Jean-Pierre Campagne situe l’action de Demande à la savane au nord du Kenya, dans le Parc de Samburu, connu pour ses zèbres de Grévy et sa forte densité d’éléphants.

Or, malheureusement, dans un pays où « les Africains s’intéressent peu à la vie des animaux sauvages : ils les craignent, et, s’ils les observent, c’est pour les chasser, les manger », et où la pauvreté est un mal endémique, qui dit éléphant, dit aussi trafic d’ivoire, ici à destination de la Chine, et qui dit Kenya, dit menace terroriste en provenance de la toute proche Somalie agitée par la mouvance salafiste et djihadiste des Shebab. Le Kenya qui est justement devenu la cible des terroristes de par la présence de nombreux touristes occidentaux ; le récent attentat de janvier 2019 dans un complexe hôtelier de Nairobi, ayant fait une vingtaine de morts, reste gravé dans tous les esprits.

Contexte géopolitique tout tracé pour l’auteur et pour un récit où viennent se télescoper les destins d’hommes et femmes de nationalité différentes, d’origines sociales diverses et de moralités à géométrie très variable : une journaliste-reporter, un ancien flic kenyan, un ranger corrompu, une directrice québécoise du Programme de protection de la faune sauvage, un directeur du Parc originaire du Pendjab, un islamiste somalien, un trafiquant chinois, etc.

Des hommes et des femmes, tous ou presque fascinés par un pays où les gens vivent un rapport antinomique avec la nature : d’une part les traditions, le mode de vie et la culture Maasaï où l’harmonie règne entre les hommes et les animaux, d’autre part un territoire où les villes feulent au petit matin quand les bêtes viennent s’abreuver aux points d’eau, insouciants des braconniers qui les guettent entre les hautes herbes jaunies de la savane.

Un pays aux dés pipés d’avance, un pays de mort où le plus fort reste celui qui tient le premier en joue son adversaire, où un terrorisme aveugle peut s’attaquer à de jeunes collégiens dans leur sommeil, mais aussi un pays d’amour et de sensualité où le désir a l’odeur du bush et des feuilles d’acacia.

Jean-Pierre Campagne jongle avec ses personnages, les fait vivre et mourir avec la force de mots qui touchent l’âme, la chair et le cœur.

Une proximité fictionnelle parfaite, une osmose parfois crue, souvent poétique, toujours vraie et qui emporte avec elle le lecteur, comme envoûté, au sein même de l’histoire. Ainsi cet extrait :

« L’askari de nuit du Samburu Park ne se réveille pas au matin. Immobile, le cou rentré dans le col trop large de sa vareuse en laine épaisse, il dort à jamais. L’un de ses yeux au terne éclat fixe l’ouverture de la vitre fendue de la guérite, l’autre est caché par la paupière tombée, comme si une araignée avait fermé cet œil en glissant de son front.

Cœur léger a entendu chantonner dans la nuit. Quelles étaient ces voix qui envahissaient le ciel ? Ce n’était pas du swahili, pas du maasaï ni du kikuyu, il entendait une langue des sables aux mots rauques martelés par un vent fort et rocailleux, qui claquaient et se précipitaient les uns sur les autres, sans répit dans leur galop effréné… » (p.54).

Demande à la savane : l’alchimie du verbe et de l’action dans un roman noir.

 

Catherine Dutigny

 


 


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A propos de l'écrivain

Jean-Pierre Campagne

 

Jean-Pierre Campagne, né en février 1951 dans les Pyrénées, est acteur, scénariste puis journaliste grand reporter à l’AFP, spécialiste de l’Afrique. Toutes les cultures l’intéressent et l’esprit d’évasion le tenaille depuis l’adolescence. S’il rompt avec les études à l’âge de 17 ans, « c’est parce que je trouvais l’air plus respirable hors de la classe » révèle-t-il. À Paris, il goûte alors pendant quelques années à toutes sortes d’expériences, professionnelles et personnelles, bercé par l’utopie libertaire et la contre-culture alternative. Plus tard, il couvrira presque tous les conflits armés, en sillonnant l’Afrique (Somalie, Rwanda, Congo-Kinshasa, Éthiopie, Côte d’Ivoire…), le Proche-Orient, la Serbie, le Kosovo et autres théâtres d’opération. Il publie Dépêches de Somalie (récit, Seuil, fiction et Cie, 1993), Né la nuit (roman, Denoël, 1996), Indiennes (récit, Denoël, 1996), Les vacances de Dieu (roman, Denoël, 1997). D’autres titres suivent : Le papillon dans l’oreille de l’éléphant (roman, Julliard 2000), Vivre en Guerre (récit, Phébus), Kao, le désordre des hommes (roman, Serpent à plumes, 2005). Demande à la savane est son premier roman publié chez Jigal.

 

A propos du rédacteur

Catherine Dutigny/Elsa

 

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Rédactrice

Membre du comité de lecture. Chargée des relations avec les maisons d'édition.


Domaines de prédilection : littérature anglo-saxonne, française, sud-américaine, africaine

Genres : romans, polars, romans noirs, nouvelles, historique, érotisme, humour

Maisons d’édition les plus fréquentes : Rivages, L’Olivier, Zulma, Gallimard, Jigal, Buschet/chastel, Du rocher, la Table ronde, Bourgois, Belfond, Wombat etc.