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De la légèreté, Gilles Lipovetsky

Ecrit par Guy Donikian 20.04.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Grasset

De la légèreté, janvier 2015, 364 pages, 19 €

Ecrivain(s): Gilles Lipovetsky Edition: Grasset

De la légèreté, Gilles Lipovetsky

 

Gilles Lipovetsky nous a habitués, depuis L’Ère du vide en 1983, à des analyses plutôt séduisantes à différents titres, analyses pour lesquelles il porte la double casquette de philosophe et de sociologue. Lire Lipovetsky, c’est d’abord faire l’expérience d’une lecture singulière, qui peut offrir de l’emphase servie par une rhétorique tout aussi importante que l’argument. Le plaisir de la lecture est donc tout aussi présent que la précision de l’argument, et quand le tout se met au service d’études des différents aspects du quotidien, on ne peut que saluer la démonstration.

De la légèreté propose une immersion dans un monde animé, selon le philosophe, par une frénésie de vivre tous les aspects de notre quotidien sur le mode de la légèreté. Après L’Ère du vide, L’empire de l’éphémère ou plus récemment L’Occident mondialisé, ce sont des comportements que le « léger, le fluide et le mobile » caractérisent dorénavant que l’auteur analyse. Et le premier paradoxe soulevé est bien le monde matériel dans lequel nous vivons, qui en raison d’une omniprésence matérielle pouvait laisser supposer une imposante lourdeur.

Il n’en est rien, nos vies sont désormais régies et guidées par cette volonté diffuse mais palpable d’une volonté délibérée de légèreté. Que les biens matériels soient partout, cela ne gêne pas cette conquête du léger. « La visée de la légèreté s’exprime dans les domaines les plus divers : mode, design, décoration, architecture ». Ce sont donc de nombreux aspects essentiels qui sont ciblés.

Les vies collective et individuelle illustrent également la poussée du léger. « A l’âge hypermoderne, la vie des individus est marquée par l’instabilité, livrée qu’elle est au changement perpétuel, à l’éphémère, au bougisme ». C’est, poursuit l’auteur, l’individualisation extrême du rapport au monde qui constitue la révolution du léger. En effet, la vie sexuelle est libre, ajoute-t-il, famille et religion sont désinstitutionnalisées : mœurs et individus se veulent « cool », et les individus sont désengagés, fonctionnant « en état de flottaison sociale ». Cette analyse s’applique à des domaines plus évidemment représentatifs comme les nano-objets et les gadgets high-tech. Là encore la légèreté règne, et paradoxalement, simultanément aux prouesses qui suscitent de nouvelles espérances, ce sont de nouvelles angoisses qui apparaissent.

Ce « fait social total » qu’est devenue la révolution de la légèreté concerne tout autant notre corps à différents titres. Le culte de la minceur n’est pas le moindre, puisqu’il envahit tout notre espace social, quand bien même « avoir un corps svelte implique le plus souvent le renoncement à la tranquillité du carpe diem, une existence aux antipodes d’une vie insouciante ». Concomitamment, le léger prend différents modes qui sont le corolaire du culte de la minceur : ainsi la légèreté aérienne qui se lit dans différents contes où la volonté imaginaire de s’élever est présente, la légèreté frivole qui se concrétise dans la mode, le goût de la toilette, et de ses artifices, la légèreté style, dans l’art ou encore la légèreté sagesse, celle qui se défait des pesanteurs des opinions vaines et que les Anciens définissaient par l’ataraxie, la paix de l’âme.

Pour Gilles Lipovetsky, l’analyse de la légèreté n’est ni condamnation ni apologie mais « un principe d’organisation sociale, une valeur esthétique » qui est l’outil adéquat pour comprendre les mouvements de nos sociétés, le tout, rappelons-le, servi par une écriture qui n’a rien à envier à la rigueur du propos.

 

Guy Donikian

 


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A propos de l'écrivain

Gilles Lipovetsky

 

Gilles Lipovetsky est philosophe et sociologue. Il est entre autres l’auteur de L’Ère du vide (Gallimard 1983), L’Empire de l’éphémère (Gallimard 1987), et L’Occident mondialisé (Grasset 2010).

 

A propos du rédacteur

Guy Donikian

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