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Datura, François Bellec

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa 30.06.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Jean-Claude Lattès

Datura, mai 2014, 450 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): François Bellec Edition: Jean-Claude Lattès

Datura, François Bellec

Second volet des aventures de François Costentin, cartographe dieppois, après L’arbre de nuit, Datura emmène le lecteur sur la route des Indes au début du XVIIe siècle. Le héros a abandonné la France pour se consacrer à son rêve, devenir pilote pour le compte de la Casa da India, une institution créée à Lisbonne en 1503, qui s’occupait de la navigation et du commerce avec l’Orient et assurait le monopole royal sur ce commerce.

Une fois promu pilote sous le nom de Francisco da Costa, il retourne à Goa en 1620 afin de poursuivre sa carrière sur les routes maritimes reliant les comptoirs portugais, mais aussi pour retrouver les deux femmes, l’une Indienne, l’autre une « senhora » portugaise dont il est épris et qui lui ont donné chacune un enfant.

Disons-le tout de suite, l’intrigue romanesque qui sert de fil rouge au roman, et qui fleure gentiment l’eau de rose, manque de sel, un comble pour un roman d’aventures maritimes. Ce n’est pas forcément elle qui retient le plus l’attention du lecteur. En revanche, l’amiral François Bellec est un orfèvre pour nous conter les vicissitudes des périples en mer, nous familiariser avec les techniques de navigation en employant un vocabulaire précis, souvent dans son jus d’origine, toujours étayé par des références aux écrits de l’époque ainsi qu’à des documents plus anciens. On regrettera à cet égard que le lexique d’une quarantaine de termes en fin d’ouvrage ne soit pas plus étoffé. C’est tout dire.

De l’imprécision des portulans, ces premières cartes maritimes, des théories parfois fumeuses pour calculer la longitude, des méthodes pour mesurer la vitesse d’un bateau, des pratiques pour échapper au scorbut, du maniement des voiles, de l’utilisation du compas, de la connaissance des étoiles, j’en passe car la liste serait trop longue, rien n’échappe à l’auteur pour dresser un tableau exhaustif des connaissances des marins embarqués dans ces expéditions souvent hautement périlleuses. François Bellec ne se contente pas de nous déniaiser en matière de navigation, de nous préciser le rôle de chacun tant à bord d’une caraque que d’une patache, mais il se fait tour à tour expert en architecture, mathématicien chevronné, botaniste convaincant, médecin à la mode du XVIIe, théologien émérite et historien éclairé.

Si on se perd parfois dans les noms à rallonge et des bateaux et d’une société portugaise très hiérarchisée et facilement anoblie, on est reconnaissant à l’auteur d’avoir su rendre accessible, au plus grand nombre, des notions qui peuvent paraître complexes voire hermétiques, d’avoir pris aussi avec passion le parti de nous ouvrir les portes d’une culture qui, parce que ibérique, ne nous est pas totalement familière.

Datura est donc une impressionnante mine d’informations au fur et à mesure d’un voyage qui nous conduit de Lisbonne à Macao en passant par les côtes du Brésil, le Cap de Bonne-Espérance, le Mozambique, Goa, Batavia et Ormuz. La narration se passant à une époque où le Portugal se trouve confronté sur cet enjeu économique majeur aux flottes hollandaises de la VOC et à celles des Anglais pour le monopole du commerce avec les Indes, on assiste dans la peau de Francisco da Costa peu à peu au déclin de l’empire colonial portugais qui perdra en moins de cinquante ans les Moluques, Ceylan, Malacca, Ormuz et Cochin.

Décrivant justement Batavia, place-forte hollandaise, l’auteur précise avec une pointe d’humour :

« La forteresse était massive, sur un plan carré renforcé aux quatre coins par un bastion /…/ les deux bastions tournés vers la mer étaient baptisés Perle à gauche et Saphir à droite, les deux autres invisibles du côté de la terre, s’appelant Rubis et Diamant. Les Portugais confiaient leurs ouvrages militaires à la protection des saints, les Hollandais à des valeurs sûres. Le pragmatisme de la conquête batave était sans ambiguïté » (p.364).

Oui, le Portugal est à bout de souffle, confond commerce et christianisation, les autochtones remplacent de plus en plus les marins formés à Lisbonne, et le datura qui plonge dans le coma quand il ne tue pas est bien le symbole de la fin du rêve de conquête des descendants des premiers Conquistadors.

Un captivant roman historique qui ravira tous les passionnés d’aventures maritimes avec ce qu’il faut d’exigence et de connaissances pour combler les plus difficiles.

 

Catherine Dutigny/Elsa

 


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A propos de l'écrivain

François Bellec

 

Après une carrière dans la marine, François Bellec a publié une vingtaine d’ouvrages et a contribué à diverses encyclopédies à propos de l’ouverture des routes océaniques, de la science de la navigation et des relations entre l’homme et la mer. Historien amoureux de l’épopée lusitanienne, il est membre étranger de l’Academia de Marinha de Portugal. Ancien directeur du Musée national de la Marine, membre et ancien président de l’Académie de marine, il est vice-président de la Société de Géographie. Datura est son second roman historique.

 

A propos du rédacteur

Catherine Dutigny/Elsa

 

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Rédactrice

Membre du comité de lecture. Chargée des relations avec les maisons d'édition.


Domaines de prédilection : littérature anglo-saxonne, française, sud-américaine, africaine

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Maisons d’édition les plus fréquentes : Rivages, L’Olivier, Zulma, Gallimard, Jigal, Buschet/chastel, Du rocher, la Table ronde, Bourgois, Belfond, Wombat etc.