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D'un pays sans amour, Gilles Rozier

Ecrit par Anne Morin 21.10.11 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Poésie, Récits, Grasset

D’un pays sans amour, 439 pages, 2011, 21,50 €

Ecrivain(s): Gilles Rozier Edition: Grasset

D'un pays sans amour, Gilles Rozier


A Rome, dans son palais, Sulamita, une très vieille dame, vit volontairement recluse dans quelques pièces, hors du temps. Elle règne sur une bibliothèque dont elle a patiemment collecté les pièces, des archives, des livres. Peut-être ce que Claudel aurait appelé des « documents démantibulés ». Elle est la mémoire de ce pays perdu, le Yiddishland d’où a rayonné entre deux guerres à Varsovie la plus haute poésie. Cette langue immémoriale, le yiddish, rejaillissant à travers les œuvres telle une source inspirée, et inspiratrice.

A Paris, un jeune orphelin Pierre, trouve chez un bouquiniste une revue illustrée par Chagall où figure un écrit d’un certain Uri-Zvi Grinberg. A la recherche de ses origines, désormais seul au monde avec un nom, celui de sa grand-mère polonaise, il entre en correspondance avec Sulamita, et ils se rencontrent dans ce qu’elle appelle son « palais de mémoire ».

Entre la vieille dame et le jeune homme s’ouvre une histoire d’amour et de correspondances : elle retrouve en lui Ezra, l’amour perdu de sa jeunesse, et lui Anna, sa grand-mère.

Nous suivons la trajectoire de trois des poètes principaux de ce centre spirituel, qui ont choisi de faire de ce dialecte ancestral leur langue vernaculaire : Peretz Markish, Melekh Rawicz et Uri-Zvi Grinberg. Trois poètes pour une langue destinée. S’égaillant sur tous les continents, rattrapés par le destin. Des recoupements, des croisements, des interférences, plus : une civilisation perdue, dans un acte de mémoire d’amour, retrouvée : « Cette langue est un océan, sa littérature une cité engloutie » déclare Sulamita (p.40). C’est aussi « une langue magnifique, loin de ce jargon que l’on disait désuet et destiné aux arrière-cuisines des maisons juives » (p.6).

Trois écrivains, trois poètes parmi d’autres, de provinces différentes, regroupés autour d’une langue etrejoints par elle, à Varsovie, la langue des communautés juives, des shtetls, la même parlée dans la Pologne d’alors, composée de la Bielorussie, de la Lithuanie et de l’Ukraine. C’est dans cette langue que la grand-mère de Peretz lui raconte d’horribles histoires de persécutions et de tortures que le jeune homme confrontera à la réalité. C’est dans cette langue que tout naturellement, les poètes s’exprimeront à leur tour, dont ils auront la révélation : « le lendemain, Zygmunt – qui ne s’appelle pas encore Melekh – se mit à écrire dans une langue qu’il n’avait jamais apprise (…). Elle faisait partie du paysage de ces confins de l’Europe (…) ».

Uri-Zvi finira par gagner la Palestine, et après avoir été tenté de partager l’idéal des kibboutzim, il entrera à la Knesset et sera enterré au cimetière du Mont des Oliviers, Melekh mourra à Montréal.

Peretz est celui des trois dont le destin est le plus étrange, aussi celui des trois dont le corps reste sans sépulture : il reçoit le prix Lénine. Il croit d’abord à sa mission, envoyé avec d’autres écrivains au Birobidjan, le territoire gracieusement donné par Staline à « ses Juifs », en Sibérie, à la frontière chinoise, faire la promotion du parti. A une semaine de Moscou, seul territoire où le yiddish est encore autorisé et qui a son journal : le Birobidjaner Stern, l’Etoile du Birobidjan, réduit de nos jours à deux pages en yiddish que ne lisent plus que les anciens.

Sulamita, reine de ce pays perdu, Zygmunt se choisissant le pseudonyme de Melekh (le roi), Uri-Zvi prenant à Jérusalem le nom de Tur-Malka (le mont royal)… est-ce trop, est-ce trop dire quand on se revendique non plus seulement ambassadeurs mais du vrai sang de ce royaume perdu ? « (…) : ce que l’humanité feint de découvrir sur l’anéantissement des Juifs par les nazis en rouvrant les fosses communes, les miens l’ont écrit il y a soixante ans. On dit que les témoins se sont tus mais c’est un mensonge. Disons à la rigueur qu’ils n’ont pas voulu témoigner dans la langue de l’Autre : le français, l’allemand, le polonais. Ils les avaient aimées et elles les avaient trahis » (p.141).

Sulamita a raison, l’impact de l’art est plus immédiat que celui de la littérature, la peinture parle dans toutes les langues à la fois. Les tableaux retrouvés dans le ghetto de Varsovie exposés au musée d’art de la Shoah, à Yad Vachem, en sont témoins, et Chagall à l’époque avait « de la chance », dira-t-elle, c’était déjà « un (…) nom de l’art moderne ».

Un pays sans amour ? Peut-être, la descendance de ces poètes ne porte plus le flambeau et à peine le nom du père, mais Sulamita – de shalom, qui veut dire paix – ne le transmet-elle pas à Pierre, et par son entremise, le passage de témoin ?

Pour aimer, il faut connaître, pour partager, comprendre. Qui ne parle pas yiddish a envie d’en savoir plus en rencontrant aussi dans ce livre l’émotion intense de quelques pages traduites… Traduites, c’est-à-dire passées d’une langue dans une autre. A suivre


Anne Morin


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A propos de l'écrivain

Gilles Rozier

Gilles Rozier, né à La Tronche près de Grenoble en 1963, est un écrivain français. Il écrit des poèmes en yiddish et est également traducteur du yiddish et de l'hébreu. Il est diplômé de l'ESSEC et titulaire d'un doctorat de littérature yiddish.


A propos du rédacteur

Anne Morin

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Rédactrice

genres : Romans, nouvelles, essais

domaines : Littérature d'Europe centrale, Israël, Moyen-Orient, Islande...

maisons d'édition : Gallimard, Actes Sud, Zoe...

 

Anne Morin :

- Maîtrise de Lettres Modernes, DEA de Littérature et Philosophie.

- Participation au colloque international Julien Gracq Angers, 1981.

- Publication de nouvelles dans plusieurs revues (Brèves, Décharge, Codex atlanticus), dans des ouvrages collectifs et de deux récits :

La partition, prix UDL, 2000

Rien, que l’absence et l’attente, tout, éditions R. de Surtis, 2007.