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Correspondance 1927-1938, Stefan Zweig/Joseph Roth

Ecrit par Michel Host 06.01.14 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Correspondance 1927-1938, Stefan Zweig/Joseph Roth

 

 

Correspondance 1927-1938, Stefan Zweig/Joseph Roth, traduit de l’allemand et préfacé par Pierre Deshusses (1), Éditions Payot & Rivages, Collection Bibliothèque Rivages, 475 pages, 25 €

 

Une amitié, une époque, deux errances


« Vous savez bien ce que représente le temps, une heure est un lac, une journée une mer, la nuit une éternité, le réveil un enfer, se lever un combat pour retrouver la lucidité et effacer la fièvre d’un mauvais rêve ».

Joseph Roth, le 22/01/1936

Stefan Zweig (1881-1942), écrivain à succès, auteur mondialement reconnu de nouvelles, de biographies et de mémoires, issu d’une famille bourgeoise parfaitement établie, et Joseph Roth (1894-1939), son cadet de treize ans, issu d’un milieu plus simple, auteur de romans, d’articles et de critiques en grand nombre, se rencontrent en mai 1929. Ils mèneront durant une bonne décennie une amitié difficile, passionnée, incandescente qui ne s’éteindra que dans ses derniers mois. Le premier possède maison et jouit de tous les avantages de la vie mondaine qu’il apprécie occasionnellement. Son existence a toutes les apparences de l’ordre et de la mesure. L’argent ne lui fait jamais défaut. Le second, qui déteste le confort et l’établissement bourgeois, va d’hôtel modeste en hébergement provisoire, menant une existence errante où le manque chronique d’argent, une propension à boire à l’excès et les difficultés éditoriales de toutes sortes lui rendent les choses toujours plus difficiles. Tous deux ont une seule passion véritable : la littérature, leurs travaux d’écrivains. Ce sont d’ailleurs des travailleurs acharnés. Tous deux sont juifs et viennois : l’époque les gâta d’abord, leur offrant la vie culturelle la plus libre et brillante qui fût, celle de la Vienne de la fin de l’Empire austro-hongrois, puis elle bascula dans l’horreur du nazisme, d’abord avec lenteur, puis de plus en plus sauvagement, les anéantissant l’un et l’autre, ou, pour plus d’exactitude, les réduisant, usant leurs forces et leurs raisons d’être au monde. Roth mourra le premier, d’une attaque cardiaque, en mai 1939, à Paris. Zweig se suicidera avec sa femme, au Brésil, en février 1942.

Avant de suivre Zweig et Roth dans le développement de leur correspondance, disons que la traduction et la préface que nous en donne Pierre Deshusses sont admirables et on ne peut plus éclairantes. Des notes nombreuses et indispensables, en fin de volume, accompagnent chacune des lettres échangées, rendant aux personnes citées leur identité, leur fonction, et aux anecdotes leur contexte, leur piquant, leur drôlerie ou leur violence. En page 24 de la préface est fournie l’explication par leurs modes de vie si différents du fait que les lettres de Joseph Roth sont bien plus nombreuses que celles de Stefan Zweig, n’étant pas exclu que « d’autres courriers refassent un jour surface ». En outre, une annexe fournie présente des extraits de lettres de Zweig à ses proches et amis, qui tous concernent Joseph Roth et permettent de préciser et nuancer différents moments de leur amitié. L’ensemble ici présenté est donc exceptionnellement riche.

Catherine Sauvat, dans sa belle biographie de Stefan Zweig (2), ouvre ainsi les débats : « Zweig grandit dans une société où tout, d’après lui, tend à être nivelé grâce à la prédominance des arts. […] Sa famille s’enorgueillit en effet de ce cosmopolitisme, où différentes langues et cultures se croisent » (Op. cit.-n.1-pp.33 et 35). Autour d’eux gravitent les grands noms de la littérature et des arts de leur temps. Nous mesurons mieux d’où partent ces écrivains, de quelle planète ils nous arrivent et tout ce que cette terrible époque, dont ils ne vivront que les premiers temps, les contraindra à perdre.

Cette correspondance s’ouvre le 8 septembre 1927, et déjà Roth affirme, à propos d’une question concernant la judéité : « Je ne suis pas d’accord avec vous… » Notons qu’ils se vouvoieront toujours dans un esprit de complet respect, et que sauf sur les questions littéraires et la montée du nazisme, ils seront rarement d’accord. Roth aspire à une vraie rencontre et signale (I/1929) qu’il remanie et achève un livre intitulé Les Juifs et leurs antisémites. Déjà son flair, son tempérament inquiet, le conduisent à porter une attention sérieuse au cancer nazi et à prédire les effets de ce qu’il appelle drôlement les « adolferies ». Zweig se montre tel qu’il est, plus léger, moins attentif : « …j’ai commencé à écrire par orgueil, par un désir de jouer avec l’esprit… ». L’idée de « métier » d’écrivain lui « répugne ». Il garde l’espoir que les choses s’arrangeront en quelque sorte d’elles-mêmes, et la haine antisémite ne le préoccupe pas outre mesure : « Je crois que la monotonisation, le métissage, l’adaptation et l’uniformisation de notre Europe progresse à un point tel, à cause de l’Amérique, que l’on ne sentira bientôt plus le parfum épicé et piquant du judaïsme dans cette pâte plusieurs fois pétrie… ». Il faudra à Zweig du temps encore pour prendre conscience des vrais ravages de l’hitlérisme. Il se croira longtemps protégé par son milieu bourgeois, son cosmopolitisme, sa totale intégration culturelle, son manque de goût pour l’engagement et les jugements définitifs. Tout cela le protègera, certes, mais comme protègent les illusions. Son suicide final est déjà inscrit dans ces prémices. Roth, lui, se suicidera par l’alcool.

L’année 29 permet aux deux écrivains de se rapprocher peu à peu. Roth demande ce rapprochement. Il vit à Paris, à l’hôtel Foyot – aujourd’hui disparu –, rue de Tournon. Ils se voient pour la première fois en mai, à Salzbourg, chez Stefan Zweig. Roth en est heureux au point de donner dans un certain lyrisme. Il a été reçu en ami par un grand des lettres : « …vous aviez une forme de sagesse que je n’avais pas sentie auparavant, quelque chose qui est aussi en rapport avec la beauté et la nature ». En septembre, dans les lettres de Roth, apparaissent pour la première fois des plaintes qui ne cesseront plus : ici, le 2 septembre, il fait état de la maladie psychique de sa femme. Cela le tourmente, lui occasionne des dépenses, l’oblige à écrire « pour vivre ». Ce registre, il ne l’abandonnera plus que rarement et Zweig ne s’y montrera jamais insensible, faisant parvenir à Roth (3) – son « frère » – des sommes conséquentes : n’oublions pas que le monde germanique de l’édition est en plein bouleversement, que bien des éditeurs, des juifs parfois, ébranlés par la propagande nazie, commencent à s’interroger au sujet de leurs écrivains d’origine juive, parfois à les rejeter.

1930 voit ces difficultés se préciser pour les deux écrivains, en même temps que s’affirme et s’approfondit leur amitié. Roth invite son ami à ne pas donner prise à la justice, à travers la presse notamment : « …l’homme est en train de se perdre – et vous, avec votre façon aristocratique de peu estimer ou de sous-estimer l’effet que peut avoir une parole de vous – même dans le journal – n’aurez finalement pas raison » (IX/1930). Il se plaint de devoir écrire de nombreux articles, mal payés d’ailleurs. Il commence à mentionner son état pécuniaire misérable, tout en mesurant le risque qu’un tel discours fait courir à l’amitié. Il est tout aussi franc lorsqu’il reçoit de l’argent d’un éditeur. Son œil reste ouvert sur la société : « L’Europe (Zweig lui en avait parlé) est en train de se suicider… […] c’est un cadavre qui est en train de se suicider. […] Le diable gouverne vraiment le monde ». Il ouvre une relation épistolaire avec Friderike Zweig, première femme de l’écrivain, laquelle le soutiendra par la suite autant qu’elle le pourra. Quoique effusif, il est bien conscient des dangers que court l’amitié : « J’espère que notre amitié – elle est en danger – ne va pas se briser ». Ses demandes d’argent ne sont pas seules en cause. Il y a l’alcoolisme de Roth, sur lequel Zweig reste silencieux pour l’instant. Il y a aussi cette retenue de Zweig quant aux questions politiques, que Roth réprouve, mais sans le dire encore.

En 1931, Roth se sent acculé, ou encagé : « Il faut que je sois en bonne santé, libre, et je dois travailler. Je ne supporte pas cette captivité. Je me fous de tout, vraiment ». Il a des moments de répit, il consacre énormément de temps à des articles qui lui permettent de manger (mal) et de se vêtir. Cette constante angoisse matérielle nous en dit long sur l’écrivain qui tente de ne vivre que de sa plume. La difficulté est de tous les temps, mais elle fut très aiguë durant cette période. En 1932, sa situation auprès des éditeurs et des « libraires terrorisés » ne s’améliore guère (lettre du 7 août). Son roman La Marche de Radetzky connaît pourtant le succès, mais lui se sent « au fond du trou ». Il mesure clairement ce qui le différencie de son ami : « Je suis moi-même un mur des lamentations, un amas de ruines. […] … Je voulais vous le dire depuis longtemps – vous avez le bonheur de ne pas voir certains côtés sombres, vous détournez même le regard… » (18/IX/32). Roth s’inquiète de l’attitude des juifs allemands et autrichiens. Il perçoit ce qui, chez les écrivains juifs notamment, chez leurs éditeurs, rend les choses ambiguës, parfois absurdes étant donné la réalité du danger : « …à mon grand regret je ne suis plus en mesure de me reconnaître dans ce judaïsme qui ne cesse de se désavouer ». Il se moque de cette « dangereuse intelligence » que les antisémites prêtent aux juifs (15/XII/32). La menace se précise. Roth : « …notre existence littéraire et matérielle est détruite. Je ne donne plus cher de notre peau On a réussi à laisser gouverner la barbarie. Ne vous faites aucune illusion. C’est l’enfer qui gouverne ».

1933. Roth ne cesse d’analyser et la condition des juifs et la situation européenne : « …nous ne sommes plus battus, comme nos ancêtres, par des chrétiens pieux, mais par des païens impies » (22/III/33). « L’abrutissement du monde est plus grand qu’en 1914. […] Vous vous rendez bien compte de ça : la différence qui sépare une bête malade du genre Goering d’un Guillaume II, qui est toujours resté dans le domaine de l’humain, est à peu près la différence qui sépare 1933 de 1914 » (26/III/33). Tantôt il souhaite « intervenir » et « combattre »… Tantôt il suggère la prudence, et désespère de tout : « Tout : l’humanité, la civilisation, l’Europe, même le catholicisme : un troupeau de bœufs est encore plus avisé » (28/IV/33). Il comprend de mieux en mieux le non-sens nazi : « …ces bêtes hitlériennes sont d’ailleurs fausses : on ne persécute pas les juifs parce qu’ils auraient commis quelque crime. Mais parce qu’ils sont juifs ». Il fait des reproches à Zweig : « J’ai peur que vous n’ayez pas pris vraiment la mesure des événements. […] Dans votre noblesse d’âme, vous ne saisissez pas les instincts de concierge » (22/V/33). Il demande à Zweig de le rejoindre à Paris. Il se trouve des frères d’armes en Tucholsky, en Klaus Mann et même en Romain Rolland, tous écrivains dont il ne partage pas les opinions, les engagements antérieurs, mais qui tous luttent « contre Goebbels, contre les assassins » (7/XI/33). Il met Zweig en demeure de sortir de son apparent immobilisme : « …Soit vous rompez avec le IIIe Reich, soit vous rompez avec moi… […] conservez votre dignité ! » C’est l’enfant qui veut devant lui une figure paternelle irréprochable. Il attend de Zweig une prise de position officielle. Or, selon Catherine Sauvat (Cf. n.1), tout ce que déteste Zweig, bien qu’il ait envisagé avec d’autres la rédaction d’un manifeste d’écrivains européens, c’est « l’expression d’une prise de position tranchée, ou même d’un désaccord ». Peu ou prou, les deux hommes en resteront là durant ces années de leur correspondance. Dans sa deuxième réponse à Roth, Zweig fait état de trahisons d’« amis » à son égard : « …il faut apprendre à vivre seul et dans la haine, mais je ne vais pas haïr en retour ». On le comprend : les chemins publics de la publication des œuvres se font de plus en plus dangereux et impraticables (les lois nazies ne vont pas tarder à annuler les contrats établis entre auteurs juifs et maisons d’édition aryennes (J .Roth, 24/XI/33), et la terreur ambiante engendre des comportements détestables. L’un des grands intérêts de cet échange de lettres est de nous découvrir de l’intérieur ce qu’est vivre sous un terrorisme étatique. Il va de soi que, pour un auteur allemand, prendre la défense d’un auteur juif c’est se désigner comme un ennemi du Reich. Roth, en décembre, ne nie pas son alcoolisme de défense, et en même temps parle de sa « pulsion d’autodestruction ». En janvier 1934, contre une suggestion de Zweig qui ne veut que l’aider et souhaite qu’il aille se faire soigner à ses frais dans une clinique, Roth nie s’adonner à un « alcoolisme du désespoir » : « Ce serait trop facile, si j’essayais de faire ça. Là, sur ce point, je ne perds à aucun moment ma lucidité ». Cette lucidité est sa marque, et il la partage avec le professeur Victor Klemperer, lequel, en 1934, dans son Journal alors tenu secret, examine minutieusement, précisément les choses d’Allemagne, le pervertissement de la langue de Goethe par celle de Goebbels, le déclin de la morale et du sens humain : « Monstrueusement monstrueux. L’Allemagne est-elle devenue tout autre, jusque dans son être même, a-t-elle changé de nature… ? » Le même V. Klemperer note ceci, tombé des lèvres d’un collègue pronazi enthousiaste : « Nous sommes les serfs de notre Führer » (4).

Zweig a parlé à Roth d’une possible ouverture sur le cinéma. Roth ne veut pas en entendre parler : « Vous savez que le cinéma est le véritable Antéchrist. Qui se commet avec lui est perdu » (5). Sa situation matérielle ne s’en trouvera pas améliorée. L’œuvre qu’il travaille alors est précisémentL’Antéchrist. Zweig écrit une biographie d’Érasme, prévoit la guerre et dit son « amour » à son ami malheureux (mai-juin 34). Les longs commentaires de Roth sur son état financier déplorable, ses ennuis multiples… commencent à peser dans leurs échanges. Il entre dans le menu détail de ses difficultés éditoriales. Notre lecture peut s’en trouver alourdie. Zweig voudrait qu’il soit plus responsable de ses propres affaires, qu’il ne se « brûle » pas auprès de divers éditeurs, qu’il cesse de boire… Roth lui répond : « …je n’ai plus envie d’être dans ce monde » (VII/34). Et quelques jours plus tard : « Voulez-vous, cher ami, écrire ma nécrologie ? ». « Je crois qu’un bon linceul serait une bonne acquisition ». L’humour de Roth a une agressivité qui répond à la violence amicale et insistante de Zweig. Ils sont entrés dans une année empoisonnée, leur relation se tend parfois en raison d’une incompréhension partagée. Au dehors, le régime poursuit son œuvre de destruction : « …l’organe nazi du jour ricane sous sa muselière et se réjouit démesurément de ce que les juifs se battent encore entre eux en 1934 » (Zweig, 24/VIII/34).

L’année 1935 augmente chez les deux correspondants leurs inquiétudes pour l’Autriche. Hitler a les yeux sur elle. Souvent Roth et Zweig semblent paraître préférer regarder ailleurs, mais l’angoisse les ronge. Le 24 juillet, Roth touche le fond du désespoir : barbarie allemande, perte de sa foi en l’humanité, et même Romain Rolland, l’ami de Zweig, lui paraît s’être mis au service d’une autre barbarie, communiste (6) cette fois (Lettre du 24/VII/35). Il imagine qu’Hitler ne durera qu’un an et demi : son flair, sa perspicacité le quittent. Plus personne ne lui semble digne de foi : « Nous avons été offensés et déshonorés depuis le premier jour de l’Adolferie. Pourquoi vous indignez-vous seulement maintenant ? » (19/VIII/35). Quoique ne quittant pas l’amitié : « J’abuse, c’est certain. Mais j’ai besoin de vous et je ne peux continuer à vivre sans vous » (18/X/35). La générosité de Zweig (7) n’a jamais cessé à l’égard de son ami, ni ses conseils. Roth vit dans un grand désordre matériel, psychologique et sentimental. Sur le point de l’alcoolisme, il s’explique à sa façon : « Tout le monde a des défauts. Je veux vivre de telle sorte que je puisse encore supporter mes défauts. Ils font partie de moi ». Zweig, à l’évidence, finira par accepter son ami tel qu’il est, à presque renoncer à toute action sur lui : « …admettez que vous êtes aussi responsable de votre état et aidez-nous pour que nous puissions vous aider » (21/I/36). Ce « nous » recouvre Zweig lui-même, quelques proches, sa femme et les rares éditeurs qui suivent encore Roth.

1936. Roth, en quête d’argent autant que d’un éditeur, se rend à Amsterdam, à Bruxelles… Il refuse d’aller vivre à Londres, auprès de Zweig, comme le lui suggère ce dernier. Il dit préférer s’enfermer dans un monastère. Zweig lui reproche son irréalisme, son incompréhension du monde éditorial : « Il faut que vous admettiez que les hommes d’affaires sont en fin de compte des gens qui calculent, qui sont obligés d’acheter et de vendre de la marchandise » (27/III/36). Tout écrivain aura toujours intérêt à comprendre ces choses-là, Roth ne les comprendra jamais, comme en témoigne sa lettre du 31 mars. Le « vous » et le « nous » qu’emploie Zweig parfois, suggèrent l’établissement d’une distance agacée entre les deux amis (lettre du 6/IV/36). Puis Roth se fait silencieux. Zweig s’en émeut : « …il y a beaucoup de feuilles qui tombent des arbres du cœur. Mais il faut dire que la hache germanique nous a donné de sacrés coups ! » (30/IV/36). Roth : « Cher ami, il faut aimer de nos jours et encore aimer » (7/V/36). Dans cet ébranlement perpétuel, les deux écrivains ne cessent de travailler : Roth au romanNotre assassin ; Zweig à sa nouvelle Le Chandelier enterré, et il a publié une étude : Castellion contre Calvin. Ils échangent leurs impressions, leurs observations sur leurs livres respectifs. Pratiquer son art est ce qui tient en vie et debout l’artiste, et cela est de tout temps, y compris et peut-être surtout des temps difficiles. Zweig est à Vienne, il songe peut-être déjà à vendre la maison familiale où les nazis vont bientôt effectuer une perquisition, il songe aussi à gagner l’Amérique… Le déracinement forcé, la rupture concrète avec la sphère germanique, les grands et derniers déchirements, tout cela que notre confort d’aujourd’hui nous rend peut-être lointain, voire indifférent, se rapproche des deux hommes. Ils en sont conscients : « Vous avez le devoir de me reconnaître comme ami, même si je ne vous écris pas pendant dix ou vingt 1000 ans… » (Roth, vers le 7/V/37). L’état de santé de Roth est déplorable (lettre du 18/VIII/37). Il est dans un désespoir furieux de voir des « éditeurs juifs » « se plier » aux exigences de la Chambre de littérature du Reich : « …les éditeurs juifs en Autriche ont commencé, en revanche, à adopter la distinction de Hitler entre auteurs aryens et non aryens. […] Un non-juif qui obéit à Goebbels n’est qu’un pauvre type. Mais un juif, éditeur à Vienne, qui me refuse parce que je ne plais pas à Goebbels, est un immonde porc » (7/IX/37). Les amis entrent dans des disputes sans fin sur la qualité des éditeurs autrichiens, sur les réactions des uns et des autres. Roth accuse son ami d’être trop compréhensif : « Tout comprendre, c’est tout confondre » – conclut-il (8/IX/37). Il se scandalisera aussi de ce que Zweig aura préféré rencontrer Arturo Toscanini plutôt que lui-même, sa longue colère témoignant de sa souffrance. On peut même comprendre que le détachement de Roth date de cet événement. Le ton de ses lettres change. Zweig comprend parfaitement. Il ne tente pas de se justifier, mais seulement d’expliquer « ce » qu’il ne peut pas ne pas être dans ce que Roth appelle sa « faillibilité » : « Cher ami, votre lettre qui arrive. Elle me rend triste. […] Roth, mon ami, mon frère – que nous importe toute la saleté qui nous entoure ! […] Je ne vous contredis pas quand vous me dites que je fuis. […] je ressens toutes vos amertumes sans en nourrir contre vous… » (10/X/37). Plusieurs de ces échanges sont admirables, qui traduisent des blessures que, par amitié, au-delà desegos, l’on cherche à cicatriser avant qu’elles n’entraînent de mortelles gangrènes. L’année 1938 arrive, et avec elle l’Anschluss : c’est l’effondrement et le gouffre. Roth s’est tu. Zweig s’en désespère : « …je sens depuis longtemps que vous êtes très désespéré (plus encore peut-être que moi que cette époque, où tout réussit à nos pires ennemis, rend fou). […] Ah, je pose des questions mais je sais bien que vous ne répondrez pas » (début janvier 38). Pas d’aigreur dans les derniers courriers de Roth, rien qu’un peu de froideur : « J’ai entendu dire que Madame votre mère est décédée. Je vous prie d’accepter mes sincères condoléances » (19/IX/38). Du côté de Zweig, c’est un constat à peine chaleureux : « Je vous écris ça sans un atome de pensée inamicale mais simplement informandi causa ; votre silence est quand même trop manifeste, trop persistant et oppressant pour que je puisse l’expliquer uniquement par une surcharge de travail » (10/X/38). Joseph Roth décèdera d’un arrêt cardiaque, à Paris, le 27 mai 1939. Stefan Zweig n’assistera pas à son enterrement au cimetière de Thiais. Il sera néanmoins « tout chamboulé », et participera aux frais d’inhumation avant d’écrire une note nécrologique dans le Sunday Times. Zweig, en 1942, se suicidera avec sa seconde épouse, dans leur maison de Petrópolis, au Brésil.

Tristesse de cet achèvement. Beauté tragique d’une amitié qui s’est dévorée elle-même dans les flammes d’un monde incendié de haine. Roth et Zweig n’ont jamais renoncé à leur combat qui n’était pas celui des armes mais celui des écrits et de la culture. Inculture, lâchetés politiques, violences et barbarie d’un système hideux les ont peu à peu écrasés, épuisant leurs forces, retirant de sous leurs pieds, comme un vieux tapis, le monde civilisé auquel ils avaient si longtemps cru et adhéré, leur ôtant du même coup le goût de vivre, la saveur même de la vie. La bête immonde aurait vaincu l’âme s’il ne restait les œuvres. Cette correspondance, si elle ne semble plus concerner notre temps, émeut et nous invite à garder en éveil notre lucidité.

 

Michel Host

 

(1) Titre original : Jede Freundschaft mit mir ist verderblich. Joseph Roth und Stefan Zweig. Briefwechsel. Wallstein Verlag. Göttingen.

(2) Stefan Zweig, par Catherine Sauvat, in Folio biographies, n°16, Gallimard, 2006.

(3) À Joseph Roth comme à bien d’autres confrères en difficulté. Quant à Roth, bien que moins fortuné, reversant une partie de ce qu’il reçoit, il fera constamment de même pour d’autres écrivains de sa connaissance.

(4) Victor Klemperer, Mes soldats de papier, Journal 1933-1941 (vol. I) et Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1942-1945, publié aux Éditions du Seuil, en septembre 2000.

(5) L’avis de Roth sur le cinéma est développé le 14 juin 34 : « Il (le cinéma) rend les hommes heureux, même le diable les rend parfois heureux. J’ai la conviction inébranlable que le diable se manifeste dans cette ombre quasi vivante. L’ombre qui agit et parle même est le vrai Satan. Le XXe siècle commence avec le cinéma, c’est le prélude au déclin du monde ».

(6) Roth ne différencie le communisme du nazisme : « des assassins » (1er/II/36).

(7) Dont il ne fait jamais état, mais qui prend tout son poids de réalité financière dans la « Correspondance annexe » jointe en fin de volume.

 

Notes biographiques et bibliographiques succinctes :

Stefan Zweig est né à Vienne, le 28 novembre 1881. Famille aisée, d’origine juive.

1898 : premières publications en revues.

1902 : commence à voyager à travers l’Europe. Amitié avec Verhaeren.

1904 : L’Amour d’Erika Ewald, son premier recueil de nouvelles ; doctorat sur La philosophie d’H. Taine.

1907 : début de ses relations avec Schnitzler. Puis avec Freud en 1908. Puis avec Rolland : 1910-1911.

1912 : début de sa relation avec Friderike von Winternitz, qu’il épousera en 1920.

1915 : affecté aux Archives de guerre ; commence son Jérémie. S’installe au Kapuzinerberg. Ecrit de nombreuses biographies : Rolland, Dickens, Balzac, Dostoïevski.

1922 : publie Nouvelles d’une passion.

1923 : Le combat avec le démon (Hölderlin, Kleist, Nietzsche).

1927 : La confusion des sentiments.

1929 : Fouché.

1930 : rencontre Gorki.

1932 : Marie-Antoinette.

1934 : s’installe à Londres.

1936 : voyage au Brésil.

1939 : divorce, puis, en 1939, épouse Laura Altmann, est naturalisé anglais.

1937 : Le Chandelier enterré ; vente de la maison du Kapuzinerberg.

1940 : New York, le Brésil ; travaille sur Le Monde d’hier, Le joueur d’échecs, Montaigne…

1942 : se suicide avec Laura le 22 février.

Lire, entre autres : Romans et Nouvelles I (La Pochotèque, 1991) ; Romans, Nouvelles et Théâtre II(Le Livre de Poche, La Pochotèque, 1995) ; Essais, III (Le Livre de Poche, la Pochotèque, 1996) ;Fouché (Les Cahiers rouges, Grasset, 1969) ; Romain Rolland (Belfond, 2000) ; Ses diversesCorrespondances avec Freud, Verhaeren, Arthur Schnitzler, Richard Strauss, et ses Journaux (Belfond, 1986) ; Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Belfond, 1982 et 1993.

 

Joseph Roth est né à Brody (Galicie, aujourd’hui en Ukraine), le 2 septembre 1894, dans une famille juive modeste et de langue allemande. On parlait alors nombre de langues européennes en Galicie. Son père (représentant en grains) mourra tôt. La pauvreté marque son enfance et sa jeunesse. Sa mère, Maria Grübel, subvient aux besoins. Il poursuit néanmoins des études secondaires payantes, puis universitaires. Bachelier en 1913, il refusera la langue polonaise de l’université de Lemberg et pour cette raison sans doute s’inscrira à l’université de Vienne. Il fait la guerre, quoique sans aucun enthousiasme nationaliste. L’effondrement de l’Empire austro-hongrois le traumatise : François-Joseph était une figure paternelle puissante, et le protecteur de deux millions de juifs. Après la guerre, il devient journaliste pour le journal républicain Der Neue Tag, puis pour divers journaux berlinois. Il gagne alors fort bien sa vie. Il devient alors écrivain (La Toile d’araignée, 1923). Il est nommé correspondant du Frankfurter Zeitung à Paris.

En 1922, il épouse Friederike Reichler, qui ne tardera pas à tomber gravement malade, ce dont J. Roth se sentira toujours coupable.

1929 : il fait la connaissance d’Andrea Manga Bell qui le suivra longtemps. Ils se sépareront en 1938.

Il quitte l’Allemagne en janvier 33, lorsque Hitler est nommé Chancelier. Ses livres, comme ceux de Zweig vont être brûlés. Il vit d’hôtel en hôtel, et de conférences ou de rares à-valoir. L’alcool le soutient et le dévore en même temps.

Il meurt à l’hôpital Necker, le 23 mai 1939.

Lire, entre autres : L’Antéchrist (Seuil, 1986) ; La Crypte des capucins (réed. Seuil, 1983 et 1996) ;Gauche et droite (Seuil, 1989) ; Job (roman, Seuil, 2012) ; La Marche de Radetzky (réed. Seuil, 1982) ; Tarabas (Seuil, 1985) ; Les Villes blanches (Seuil, 1994).

 

En ce qui concerne les deux écrivains, les éditions Bibliothèque Rivages proposent des bibliographies complètes de leurs œuvres traduites en français ; pour Stefan Zweig, la biographie de Catherine Sauvat offre une bibliographie complète elle aussi.

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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel HOST, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri.


Derniers ouvrages parus :


Poème d’Hiroshima, Éd. Rhubarbe, 2005

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Mémoires du Serpent, roman, Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille, nouvelles, Éd. Weyrich, 2015

L’Arbre et le Béton (en collaboration avec Margo Ohayon), Dialogue, Éd.  Rhubarbe, 2016

 

Traductions :

 

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd.-2010),

Aristophane, Ploutos. (Aux éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe

& XIIIe siècles)- 1ère traduction en français – à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue)- Éd.

De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano)  – Éd. Alcyone –

bilingue, 2e éd -  2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éd. de l’Escampette, 2005.

En préparation :

Lucien de Samosate, Philosophes à l’encan  /  L. de Góngora, Choix de poèmes  /  Une suite aux Attentions de l’enfance