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Corps désirable, Hubert Haddad

Ecrit par Catherine Dutigny/Elsa 26.08.15 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Zulma

Corps désirable, août 2015, 176 pages, 16,50 €

Ecrivain(s): Hubert Haddad Edition: Zulma

Corps désirable, Hubert Haddad

 

On sait aujourd’hui greffer chez les humains de nombreux organes internes avec un taux de réussite élevé. Récemment est venue s’ajouter à la liste, une greffe totale du visage. En dehors de cette dernière et de celle de la main, aucune des précédentes n’impactait l’apparence physique du greffé. Plus récemment encore, le neurochirurgien Sergio Canavero a présenté dans un congrès de chirurgie américaine son projet de greffe de la tête comme réalisable techniquement dès 2016, sous réserve de lever les fonds nécessaires. « Une folie qui permettrait aux tétraplégiques de marcher, dit-il, et aux cerveaux les plus brillants de ne jamais disparaître… ». Le rêve d’éternité sous-tendu par ces propos excluant que le cerveau lui-même puisse dégénérer et rendre caduque la tentation de recourir à ce type d’intervention. Une annonce qui déclencha le scepticisme et le questionnement éthique, bien au-delà du seul corps médical.

Hubert Haddad a fait sienne cette idée pour littérairement devancer le neurochirurgien Turinois et se livrer à l’exploration intime des conséquences d’une telle opération sur son héros, Cédric Allyn-Weberson.

Cédric Allyn-Weberson est le fils d’un très puissant et richissime propriétaire de laboratoires pharmaceutiques. Enfant comblé dès la naissance, sa vie dorée est brusquement déstabilisée par le suicide de sa mère. Au terme de ses études, il rompt tout contact avec son père, prend le pseudonyme de Cédric Erg pour se lancer dans une carrière de polémiste au sein d’un grand magazine d’actualités où sa plume acérée attaque en toute liberté l’ensemble des industries prédatrices, à commencer bien entendu par les industries pharmaceutiques. Personne ne semble être au courant de sa véritable identité, pas même Lorna Leer, la jeune femme qui partage sa vie, une journaliste de terrain et reporter occasionnel d’une grande agence de presse parisienne, à la beauté irrésistible. Un « accident » à bord d’un navire de plaisance au large de la Grèce le rend tétraplégique avec la perspective quasi certaine d’une issue létale. Tournant décisif du roman qui, dès lors, va s’emparer de ce qui semble encore pour l’instant appartenir au registre de la science-fiction. Le Docteur Georgio Cadavero (sic) cherche un patient pour pratiquer la toute première greffe de la tête. Suite à une enquête d’un pigiste « veilleur » sur internet, la véritable identité de Cédric est dévoilée et son père, Morice Allyn-Weberson possède la fortune adéquate pour financer l’opération. Le cobaye fortuné est donc enfin trouvé, quant au donneur du corps victime d’un accident de moto, corps indemne mais cerveau irrécupérable, on le maintient en vie artificielle.

Nietzche, dans Ainsi parlait Zarathoustra écrivait : « Derrière tes pensées et tes sentiments, mon frère, se tient un puissant maître, un inconnu montreur de route – qui se nomme soi. En ton corps il habite, il est ton corps /…/ Le corps créateur créa pour lui-même l’esprit comme une main de sa volonté ». Ce « montreur de route » va guider psychologiquement et physiquement Cédric au bout de sa destinée.

La greffe d’une tête sur un corps étranger renvoie inexorablement à la question de la conscience de soi, à celle de l’identité, de l’essence même de l’être, de son individualité. Le héros d’Hubert Haddad en fait tout au long du récit la cruelle expérience, bien plus pénible et traumatisante que les séances de rééducation et la prise de médicaments pour éviter le rejet.

Un rejet qui peut aussi venir de l’esprit face à un corps inconnu, plus jeune, plus beau, plus fort, plus « désirable », ou a contrario du corps qui peut tenter d’asservir le cerveau et le modeler à son gré pour finalement inverser le processus d’individuation.

Les questions affluent. Que deviennent les souvenirs, quelle histoire raconte ce corps inconnu, que devient le désir et que devient l’amour ? Quel sera le regard de l’autre confronté à cette nouvelle « entité » ?

Lorna continue à aimer Cédric et à lui faire l’amour. Il en sera de même pour Anantha, la Sicilienne qui reconnaît en Cédric le corps de son ancien amant. Un désir de femmes face à ce  collage d’êtres humains, à ce magma hybride, qui déroute le lecteur autant qu’il le fascine, et cependant il est vrai, comme nous le rappelle l’auteur, que « les femmes du monde aimaient tremper leur mouchoir dans le sang d’Eugène Weidmann, au pied de la guillotine » (p.125).

Une telle obscénité est également illustrée dans le roman par une phrase tirée de L’Amant de Lady Chatterley : « L’obscénité n’apparaît que si l’esprit méprise et craint le corps, si le corps hait l’esprit et lui résiste » (p.124). Qu’en est-il également du libre-arbitre de Cédric qui tout en ayant conscience de ses actions perd le lien avec les causes qui le déterminent à agir ? Toutes ces interrogations se lisent au premier degré, ou par le biais d’ellipses dans le récit d’un Cédric porté par une volonté étrangère à ce qui reste de son ancien entendement, à la recherche de l’identité du donneur. Elles interpellent à chaque page le lecteur, le laissant souvent perplexe ou parfois dégoûté.

Navigant aux limites de la folie, « l’être » créé par les apprentis sorciers de la médecine rejoint les grandes figures prométhéennes par la grâce de l’écriture d’Hubert Haddad toujours aussi subtile, ciselée et poétique, florilège de références littéraires, mythologiques, de réflexions métaphysiques, agrémentées d’une pointe de suspense.

L’immortalité a un prix, celui d’oublier d’où nous venons et qui nous sommes. Dans le cas de Cédric, dès la page 14, Hubert Haddad nous prévient : « Il n’y a pas de miracle contre la fatalité ». Soupir de soulagement… Mais pour combien de temps ?

 

Catherine Dutigny/Elsa

 


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A propos de l'écrivain

Hubert Haddad

Tout à la fois poète, romancier, historien d’art, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad, né à Tunis en 1947, est l’auteur d’une œuvre vaste et diverse, d’une forte unité d’inspiration, portée par une attention de tous les instants aux ressources prodigieuses de l’imaginaire. Depuis Un rêve de glace, jusqu’aux interventions borgésiennes de l’Univers, premier roman-dictionnaire, et l’onirisme échevelé de Géométrie d’un rêve ou les rivières d’histoires de ses Nouvelles du jour et de la nuit, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’artiste et d’homme libre. (Présentation de l’auteur sur le site des Éditions Zulma)

 


A propos du rédacteur

Catherine Dutigny/Elsa

 

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Rédactrice

Membre du comité de lecture.

Domaines de prédilection : littérature anglo-saxonne, française, sud-américaine, africaine

Genres : romans, polars, romans noirs, nouvelles, historique, érotisme, humour

Maisons d’édition les plus fréquentes : Rivages, L’Olivier, Zulma, Gallimard, Jigal, Buschet/chastel, Du rocher, la Table ronde, Bourgois, Belfond, Wombat etc.