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Contrepoint, Anna Enquist

Ecrit par Victoire NGuyen 14.02.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Babel (Actes Sud), Pays nordiques, Roman

Contrepoint, traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, janvier 2014, 226 pages, 7,70 €

Ecrivain(s): Anna Enquist Edition: Babel (Actes Sud)

Contrepoint, Anna Enquist

 

La musique est une thérapie


Pour comprendre ce roman, le lecteur doit avant tout se référer à son titre car il révèle à lui seul le fil conducteur du récit. « Contrepoint » dans le vocabulaire de la musicologie insiste sur l’importance des règles et principes qui régissent une composition. Dans son article pour l’Association Rythmes et Harmonies de l’Ecole de Musique à Mulhouse, Alain Heim définit ce qu’il appelle le « contrepoint » de la façon suivante : « (le contrepoint) ne désigne pas une forme musicale elle-même, mais la manière de la concevoir, de la composer. Le contrepoint est un ensemble de règles et de principes garantissant à une composition une certaine valeur esthétique ».

Le sujet est posé et la trame romanesque peut se poursuivre. En effet, dès l’ouverture du roman, le lecteur assiste au travail du protagoniste féminin, appelé ici « la femme ». Elle essaie de comprendre et d’exécuter une œuvre particulièrement difficile, les variations Goldberg de Bach.

« La femme au crayon, penchée sur la table, lisait une partition de poche des Variations Goldberg. (…) L’aria qu’elle examinait, le thème à partir duquel Bach a composé ses Variations Goldberg, rappelait à la femme des périodes pendant lesquelles elle avait étudié cette musique ».

Cependant, le roman ne s’intéresse pas seulement aux problèmes techniques et structuraux que cette composition peut poser. En effet, derrière la difficulté et le défi à relever, Anna Enquist brosse un portrait complexe fait de failles et de fêlures du personnage féminin :

« La femme s’appelait tout simplement “femme”, peut-être “mère”. Il y avait des problèmes d’appellation. Il y avait beaucoup de problèmes. Dans le conscient de la femme, des problèmes de mémoire affleuraient ».

Le roman avance et progressivement la plume de l’écrivaine se fixe sur les souvenirs de la femme, ses préoccupations de mère et sa relation fusionnelle avec sa fille, fragile, inadaptée et instable. Les trente variations conduisent le lecteur inexorablement vers un dénouement tragique et dévoile les soubassements de l’inconscient de cette femme.

Dans un style dépouillé presque froid, l’écriture de ce roman s’apparente à une cure psychanalytique qui permet à la parole de se libérer et à la souffrance de se cristalliser d’abord dans les notes de musique mais aussi dans les mots. La femme convoque aussi bien les vicissitudes de la vie de Bach mais aussi la maladie de Glenn Gould, le génial interprète des Variations. Par cette évocation, elle entre en communion avec ces figures disparues et offre sa souffrance sur l’autel de la musique. Elle tente aussi de comprendre sa propre souffrance. Ainsi, si le contrepoint est « une manière de concevoir » et « de composer » l’œuvre, la femme en travaillant sur les Variations cherche désespérément à analyser la déferlante de la tragédie dans sa vie.

Contrepoint est donc un roman qui célèbre la musique comme salvatrice, libératrice brisant les entraves et la finitude de l’humaine condition :

« Jouer. Jouer du piano aidait. Par une étude répétitive pénible, en étant aussi attentive que possible, la pianiste blessée tissait les connexions entre les deux hémisphères cérébraux. Chaque jour de nouvelles fibres étaient ajoutées, dans les profondeurs du cerveau, l’hippocampe se développait, le pont caché qui avait été emporté par les flots. Une restauration complète était impossible, n’était d’ailleurs peut-être pas souhaitable. Les destructions qu’avait causées le traumatisme restaient visibles, comme des témoins silencieux. En jouant du piano, on construisait une passerelle, une construction bancale de planches qui vous permettait de circuler parmi les décombres et d’avoir un aperçu du territoire violé ».

On aura compris : la musique n’adoucit pas seulement les mœurs, elle permet aussi de retrouver l’équilibre, de jeter un pont entre la raison et la folie, entre les mystères de la vie et de la mort.

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

Anna Enquist

 

Anna Enquist est poète, nouvelliste et romancière. Elle vit aux Pays-Bas. Avant de se pencher sur l’écriture, elle a été psychiatre. Cette formation a influé sur son écriture notamment dans l’analyse des motivations de ses personnages. L’œuvre de cette auteure est traduite et publiée en France par Actes Sud.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.