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Concerto à la mémoire d’un ange, Alain Galliari

Ecrit par Matthieu Gosztola 09.11.13 dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, Fayard

Concerto à la mémoire d’un ange, Alban Berg 1935, 183 pages, septembre 2013, 15 €

Ecrivain(s): Alain Galliari Edition: Fayard

Concerto à la mémoire d’un ange, Alain Galliari

 

Le Concerto à la mémoire d’un ange du compositeur autrichien Alban Berg (né le 9 février 1885 à Vienne et mort dans la même ville le 24 décembre 1935) est stupéfiant de beauté – il déroule sa musique dans l’air, cet air qui constitue notre intériorité, bruissant de nuages doux comme des éclairs.

Mais s’il y a la douceur, s’il y a les éclairs, et s’ils sont là ensemble, c’est justement grâce à la musique, et ce depuis le commencement de tout. Cet air qu’est notre intériorité était vierge de chaque chose, avant que notre intériorité ait été en contact avec la musique, avant qu’elle ait été mise au monde.

Quel est, quel fut cet ange auquel est dédiée, jusque dans son titre, la musique de Berg ? Chuchotons ses prénoms et nom : Manon Alma Anna Justine Caroline Gropius.

Elle est née à Vienne le 5 octobre 1916.

C’est la fille de l’architecte Walter Gropius et d’Alma Schindler, la célèbre veuve de Gustav Mahler.

Qui est, qui fut cet ange ? Elias Canetti (né le 25 juillet 1905 et mort le 14 août 1994 ; écrivain d’expression allemande, originaire de Bulgarie, devenu citoyen britannique en 1952), parle dans ses mémoires d’« une gazelle trottinante, une créature légère et brune déguisée en jeune fille, vierge de tout le faste où elle se voyait appelée, parée d’une innocence qui la faisait paraître plus jeune que les seize ans qu’elle devait avoir. Il en émanait de la pudeur plus encore que de la beauté : un ange-gazelle venu du ciel et non de l’arche ».

Mais Alban Berg déroule sur le papier un élan de musique qui a pour but d’enserrer la présence frêle et exquise non de la jeune fille telle qu’elle fut, mais de la jeune fille après qu’elle a été ce frôle oiseau du temps.

Son souvenir : ce miracle vivant, qu’il prend dans ses bras avec la musique.

Car elle avait rendez-vous, très tôt, avec l’autre côté des choses.

Elle fut atteinte à dix-sept ans, comme le rappelle Alain Galliari, « d’une poliomyélite paralysante dont les premiers symptômes apparurent en avril 1934, lors d’un séjour à Venise où la jeune fille avait accompagné sa mère et Franz Werfel ».

Elias Canetti note : « Pendant presque une année on l’avait exhibée dans un fauteuil roulant, joliment attifée, maquillée avec soin, une précieuse couverture sur les genoux, le visage cireux animé d’un semblant d’espérance : d’espoir réel, elle n’en avait plus ».

Un autre témoin, Erich Rietenauer, révèle dans un souffle : « Il m’arriva une fois de voir [s]a jambe dénudée […]. Il n’y avait plus de chair, plus aucun muscle visible, plus que l’os ».

Morte, suite à cette maladie paralysante…

Cette maladie : Manon est redevenue le papillon dans son cocon. Et les fils du cocon se sont peu à peu placés si près du corps du papillon, de plus en plus près, qu’ils ont blessé son souffle jusqu’à le lacérer.

Manon reste pour Berg, au moment où il écrit son concerto, le papillon d’avant cette étreinte froide et inexorable… Ce papillon emporté dans une esquisse de bleu, qu’un courant d’air fit chavirer.

Et le compositeur restitue, en plus du souvenir ailé d’une enfant, brillant de mille feux pâles et insouciants et également aussi éblouissants qu’un flash se déclenchant dans l’obscurité, et l’élan de la jeune fille (pour résister) et la force impétueuse du courant d’air.

Et la sauvagerie de la grâce et celle de la mort.

Ecoutons. Ecoutons. Le violon du Concerto à la mémoire d’un ange, dans ses phrases musicales, tutoie les cimes non du monde mais de notre émotion. Seul monde.

Comment Berg parvient-il à une telle intensité, qui à aucun moment ne se relâche pour laisser poindre l’affaissement du miracle ?

En faisant de cette musique l’efflorescence aboutie d’un amour secret et dévorant, impossible, non pour Manon, mais pour Hanna Fuchs. Impossible amour qui prit le visage de la réalité le 20 mai 1925.

Un visage aussi éphémère que l’éclosion d’un seul instant, posé sur l’esquif d’une saison, esquif tremblant mais attaché aux siècles, et pour les siècles des siècles.

L’intensité de ce débordement, qui trouvera, avec le Concerto à la mémoire d’un ange, sa formulation tout à la fois la plus exacte et la plus nue, est parfaitement retranscrite dans l’une des premières lettres adressées par le compositeur à Hanna.

Bien que cette lettre soit non datée, il est manifeste qu’elle a été écrite à la mi-juillet, soit un peu plus d’un mois et demi après la rencontre, que Berg qualifie de « si grand événement ». « Depuis ce si grand événement », écrit le compositeur, « je ne m’appartiens plus. Je suis devenu comme un fou qui tituberait, le cœur toujours battant, et pour qui tout, oui, tout ce qui jusque-là l’émouvait, que ce soit joie ou douleur, […] est devenu totalement indifférent, inexplicable et même odieux. Même de penser à ma musique m’est aussi pénible et aussi ridicule que chacune des bouchées de nourriture que je suis obligé d’avaler. Une seule pensée, un seul élan, une seule nostalgie m’animent : toi ! Et avec quelle ampleur ! Nuit et jour, mes pensées me font inlassablement passer de la pointe la plus extrême du bonheur humain au désespoir le plus profond, le plus abyssal. A un point que tu ne peux imaginer. Moi-même dont le cœur a battu presque quinze ans durant avec la même constante sérénité, jamais je n’aurais pu imaginer être soumis à un pouvoir aussi terrifiant – d’un seul coup, dans ma quarantième année, et avec cette connaissance de moi-même que je suis censé avoir !!! Et tout ceci à cause de toi, ma seule et unique, mon immortelle bien-aimée ! »

Le compositeur Alain Galliari, auteur d’une formidable biographie d’Anton von Webern, également chez Fayard, lève avec brio et sensibilité le voile posé sur cette œuvre maîtresse de la musique du XX° siècle, la débarrassant de son mystère, pour qu’elle nous atteigne encore plus profondément, dans l’intensité exacte des intentions qui ont animé le compositeur, au moment de sa rédaction. Et c’est heureux.

 

Matthieu Gosztola

 


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Alain Galliari

 

Musicologue français

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com