Compagnie de l'animal poème, James Sacré (par Marc Wetzel)
Compagnie de l'animal poème, James Sacré - avec un frontispice de Claude Viallat Editions fario - 156 pages, printemps 2026, 21€
Quand un poète se déshabille, on lui voit tout de suite l'âme. Et quand un athée farouche (parce qu'il a cru constater l'absence de tout Dieu sensé) montre son âme, il montre tout ce qu'il est, puisque son âme - se sentant sans Principe et sans Horizon - est condamnée à s'emporter avec elle dans le néant dont elle s'estime tirée. C'est elle qui est nue, et (avantage du poète) se sait simplement autre chose qu'un mot puisqu'elle les dit (ou les fait dire) tous.
Un poème est, comme tout discours, une "compagnie" de mots. Mais un poème a sa propre manière de présenter les mots les uns aux autres - manière neuve, inaccoutumée - pour faire sentir ce qu'ils auraient à se dire à propos du monde. Leur rapprochement, dans le pouvoir poétique, nous éveille à une présence, comme si des mots, en bonne compagnie les uns des autres, devenaient capables de mieux qu'eux, trouvant ensemble une force d'animer l'événement de leur expérience. Et cette force, dit le titre du livre, est franchement "animale" : la compagnie d'un végétal poème (!) ne serait ni stimulante ni crédible !
C'est qu'un animal a sensori-motricité, a vie articulée, coordonne et contrôle son activité mieux (plus urgemment, plus efficacement, plus nécessairement) qu'une plante. Le végétal synthétise ses propres ressources (que l'animal doit, lui, prélever, organiques, hors de lui) et sait développer, protéger et reproduire sa propre substance, mais seul l'animal s'alimente (lèche, suce, broye, mâche, ingère), se déplace activement (chasse, épie, explore), et, s'informant de ce qui arrive, fait arriver - par gestes, expressions, cris et chants - ce qu'il reforme de monde : seul l'animal fait événement, fait paraître à tout moment ce qui est autrement, doit se produire en temps réel dans les incidents du monde. Tout ce que le poème fait d'analogue (il est, non bien sûr langage de l'émotion, mais bien plutôt émotion du langage même) le rapproche, en effet, d'un être-animal. Et l'atelier socio-verbal où ce dernier se sera formé est ce que vient visiter ce livre.
L'atelier d'un poète (au contraire de celui du peintre, du sculpteur, et même du musicien) est à la fois vide et partout. Vide, car tout ce que son travail donne à voir de lui (en l'absence de tous instrument, matière première et établi spécifiques), ce sont les poèmes déjà écrits ; partout, parce que faisant œuvre de tout, il compose en tout lieu et domaine où des formes trouvent formule, et les formules leur monde. Ainsi l'atelier de sa voix nous ouvre ici ses portes.
Rarissime décision, pour un poète de 88 ans, de nous conduire directement dans ce qu'il aura fait des conditions l'ayant fait surgir. Petit paysan vendéen, réellement patoisant et enfant de la terre (aux prises avec le bétail, les solidarités rugueuses du voisinage, un valet de ferme farouche et grand frère ambigu, l'âge de raison à peine atteint à la fin de la guerre, un père accessible et peu dépassable - comme timide et intimidant ?), il revient sur la genèse forcément trouble de son autorité poétique. Le chapitre "Animaux", d'une formidable et émouvante crudité, dit la très sensuelle et confuse émergence d'un roi de parole en lui. On y comprend - à des détails constamment doux et scabreux - que devenir garçon poète, c'est toujours un peu se lécher le larynx, c'est se voir secréter d'un cerveau frissonnant une semence inconnue, c'est vouloir montrer (question : formule, rêverie, vision ...) qu'on a la plus grosse, c'est faire glisser - délicatement maladroit - sa plume ou son crayon à bille dans (p.39) la "comprenoire" d'autrui (L'Ouest français préfère l'expression à notre plutôt parisienne "comprenette"), c'est imposer un mot de passe pour forcer le - si mystérieux - "cœur défendu de la présence". Découverte lyrique et éveil sexuel sont bien sûr liés ("licence" poétique, enjambement, rejet, coupe, rimes croisées ou embrassées, césures, envies de taquiner ou courtiser la Muse ..., le litanique lexique de la poétique ne nous épargne rien et n'étonne personne), mais l'authenticité de l'auteur dans la proto-histoire restituée de son obsession de versifier est très forte, instruit et impressionne. On y avoue qu'être un petit garçon, c'est toujours vouloir égayer maman avec le désir de sang-froid qu'on devine en papa : écœurante et admirable formule de la page 62 : "L'image parfaite du monde serait le visage souriant de ma mère contre la verge émue (patience et désir) de mon père". On y comprend qu'être poète (accueillir tout comme si son sens était digne d'être jaugé à même son chant), c'est se savoir être demeuré enfant au sens précis où seule une raison déjà adulte peut s'assurer que quelque chose "ne veut rien dire". Comment, en effet, avant d'avoir rencontré assez de sens pour saisir, par contraste, que ce qui arrive en est dépourvu, "savoir que cela ne veut rien dire" ? (p.67). Enfant, on ne peut refuser sens à rien de neuf, alors même que tout ce qui s'y produit l'est. Et enfant poète (ce que fut l'auteur), on devine seulement que l'obscure sexualité du monde même fut capable de nous, et l'on poursuit son enquête effarée (et gourmande) dans tous les rateliers offerts. Avec la merveilleuse intégrité de son phrasé, et la choquante authenticité des notations :
"Un poème est un gland qu'il faut lécher - ce n'est jamais sans honte. De la difficulté de parler en public de poésie" (p.75)
Son "affaire d'écriture" (comme il l'appelle) se donne à elle-même des consignes de rédaction strictes et sûres. D'abord s'efforcer d'être toujours le plus clair possible à l'écrit, afin de "mieux voir - et faire voir - l'obscurité" véritable, résiduelle et inéliminable, sans jamais exagérer la nuit de notre condition, car, dit-il nettement, "le poème me semble parler faux dès que son obscurité s'accentue" (p.91). Il est vrai que pour lui, l'obscurité vraie, sacrée, c'est la mort, et son opaque insignifiance ! (p.55). Ensuite, même si tout geste de composer et créer exagère la réalité, et l'excède (ce qu'il appelle "le désir d'être un moment dans le leurre d'une existence comme plus intense et qui reste mystérieuse"), ajouter sa propre énigme en la "construisant" n'est là que pour mieux "montrer l'énigme de tout" (p.46). Un poète sait peut-être simplement mieux qu'un autre faire sentir comment et pourquoi il n'en sait pas plus qu'un autre. Enfin, le ton chez lui donne sa pleine mesure parce que, comme pour Aristote, le "juste milieu" lui est un sommet : il n'a par principe peur ni de la candeur ni de la vulgarité, et se tient prêt à "écrire sale et cru de la même façon qu'on écrit propre et mesuré (p.51), tout en sachant que : "écrire fleur bleue se fâne aussitôt" et écrire "cul mal essuyé" poisse au doigt !
Trois choses enfin touchent particulièrement. D'abord la simplicité de son autoportrait de la poésie - qui tient en trois mots : motif, rime et guenille. Il y a pour lui toujours "motif" (abstrait ou concret) de poésie, c'est-à-dire thème incident qui mobilise l'attention du poème, et le fait bientôt s'aventurer plus loin - car le motif même vit, il croît et mute. Etymologiquement, un "motif" est ce qui meut et déplace l'intérêt d'agir ou d'œuvrer, et donc change jusqu'au sien propre. Il est la part du contemplable qui ne cesse de "motiver" et mobiliser le créateur. Comment ? Par la "rime" : James Sacré entend par là bien plus que l'identité de consonance de deux fins de vers, car (au sens où l'on dit "rimer à quelque chose" ou "à rien") il y voit le rappel sonore d'une cohérence. Rimer fait entendre que ça finit pareil, mais suggère surtout que des choses sont à entendre ensemble : un monde surgit dès que des éléments signalent qu'ils sont, en sillage consonant, à comprendre les uns par les autres. Et c'est ce qui permet à la voix de quitter sa "guenille" (le vestiaire brouillon des premiers jets, le "journal mal tenu" des carnets, la pataugeoire du souffle) et d'aller aux "belles mises en forme" (p.127) sans illusion, pourtant, sur les trahisons et présomptions de cette verbale "boulange" !
Ensuite, l'aveu que la compagnie de l'animal poème n'en fait nullement un animal de compagnie ! Le poème n'est en rien bon toutou, un fidèle du foyer qui se plairait à nous plaire, et partagerait espérances et craintes de l'espèce parlante ! Parce qu'il est aussi notre outil d'expression et de vie - qu'il est animal domestiqué aussi pour être rentable, susceptible de contrat éditorial, profitable comme une sorte de source laitière, lainière ou mellifère de sens ! Nos pleines corbeilles savent que l'animal poème est un cobaye jetable, et si, en un sens, une œuvre est au service de son créateur, lui, en retour (comme le vacher soignant et protégeant ses vaches) n'est au service que du maintien de son œuvre en état de le servir ! Mais la vérité est que le poème reste animal sauvage - que son étrange et précoce indépendance est plus à admirer qu'à respecter, et qu'il contribue, si du moins il est réussi, à des équilibres généraux - écosystémiques et socioculturels - qu'il ne peut sciemment ni maîtriser ni dérégler.
Enfin, l'athéisme de l'auteur lui fait, sincèrement, considérer l'homme de foi (parce que le sentiment de la vie se fait dépendre, chez celui-ci, d'une Pensée absolue), comme un animal exotique ("toute affirmation de foi m'est en effet comme un pan de nuit dans la vie de quelqu'un", p.55), un être qui change fâcheusement d'espèce en la rêvant ! À l'inverse, la foi poétique de l'auteur apprivoise sans illusions, mais sans réserves, l'inconnu, préférant à la joie de croire le "léger plaisir de laisser des sentiments se défaire de l'autorité de la pensée". L'animal poème est, décidément, comme cet "âne rouge" dont parle Alain, un qui, digérant bien sa longe, s'enfuit promener son cœur :
"Et quand le garçon, qui vieillit, cherche à comprendre comment et pourquoi s'ébrouent ainsi ses poèmes qui lui échappent, ne laisse-t-il pas sortir de ses ignorances et de ses efforts pour les maîtriser un nouvel animal, grave et rieur, narquois (mais sans vraie méchanceté), un livre animal qui rassemble ce troupeau de mots et de figures bestiales rêvées sans rien dire vraiment de ce qu'il est, ni de ce qu'il cherche dans le pré du voisin ?" (conclusion, p.151)
Marc Wetzel
- Vu: 153

