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Comment je suis devenue un arbre, Sumana Roy (par Patrick Devaux)

Ecrit par Patrick Devaux 18.06.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Asie, Poésie, Gallimard

Comment je suis devenue un arbre, Sumana Roy, Gallimard, Hoëbeke, Coll. Etonnants Voyageurs, février 2020, trad. anglais (Inde) Alexandra Maillard, 288 pages, 22 €

Comment je suis devenue un arbre, Sumana Roy (par Patrick Devaux)

 

Il y a une certaine conviction personnelle à vouloir devenir autre chose que notre propre destinée, ce que tente de démontrer, avec brio et intelligence, le livre de Sumana Roy :

« Je dois le redire : parmi tous mes désirs de devenir un arbre, le plus impérieux était celui d’échapper au bruit. Deux choses le motivaient – l’une, le vacarme des humains, la seconde, le vocabulaire du silence de la vie active des arbres. Cette opposition était terrible – le ton plaintif qui accompagnait la vie laborieuse des hommes contrastait avec l’ardeur au travail quasi dénuée de bruit des arbres. Je voulais passer de l’autre côté ».

Le cheminement est très personnel et nourri de références intellectuelles, religieuses, biologiques, l’arbre prenant sa dimension originelle dans la conception quasi universelle de voir les choses sans pour autant envahir.

L’auteur ramène l’arbre jusque dans son vocabulaire personnel rendant ce dernier universel et fondateur, comparant par la même occasion des conceptions différentes de l’idée même de l’arbre dans la conceptualité de la société :

« L’Orient, l’Océanie en particulier n’offrent-ils pas un modèle rhizomatique en tout point contraire au modèle occidental de l’arbre ? André-Georges Haudricourt y voit même la base de la dichotomie entre les morales ou les philosophies de la transcendance chères à l’Occident et les immanences de l’Est : le Dieu qui sème et récolte opposé au Dieu qui replante et déterre (replanter des rejets contre semer des graines )… Un rhizome n’a pas de début ni de fin ; il est toujours au milieu, entre les choses, vivant entre, un intermezzo… /…/ L’arbre impose le verbe “être”, le tissu du rhizome la conjonction “et… et…”. Cette conjonction contient assez de force pour secouer et déraciner le verbe “être” ».

Indienne, l’auteur bengalie s’observe ainsi progressivement, « sculpture-arbre », se référant aux autres arts de sa culture propre, comme le travail du sculpteur Subodh Gupta, s’appuyant aussi sur la lecture de poésie martelée en évocations matérielles suggérant une nature « augmentée » du travail artistique dans les mots de D. H. Lawrence.

Consciente dans la limite des empêchements d’être vraiment cet arbre, l’auteur use parfois du stratagème d’en franchir l’obstacle en l’évoquant autrement, par l’évocation de la peinture, une représentation autre, voire se servir de la vivance de l’ombre portée par l’étonnant végétal : « Piétiner en rêve les ombres de leurs branches en faisant semblant de les escalader représente mon unique approche de cette expérience. Mais les cimes dentelées des arbres m’effrayaient et j’espérais que leurs sommets fussent des plateaux au lieu de tertres pointus ». C’est d’ailleurs l’ombre portée qui, au sens de l’auteur, rend l’accès réel possible : « Même si je ne suis pas un arbre, mon ombre ne pourrait-elle pas en emprunter la forme ? ». Je devine l’auteur tenté par une sorte de fiction intéressante obsessionnellement. Un tel amour est admirable et relève de la passion à vouloir s’approprier l’autre…

Un contexte plus écologique passe par l’évidente référence à l’écriture de Tagore :

« O toi, arbre profond et silencieux, O toi, ami de l’homme » nous dit Tagore. On sait Tagore métaphorique à vouloir tisser des liens étroits entre l’arbre et l’être humain et, bien sûr, Sumana Roy va essentiellement en ce sens avec davantage de conviction à se vouloir vraiment arbre. Plusieurs chemins évoquent d’éventuelles réincarnations, notamment le bouddhisme. Cela peut-il donc devenir un rêve à projeter dans une réalité autre ? Qui sait… si la recherche ne donne pas, d’une autre façon, un certain aboutissement plus personnel : « Comme les arbres, je ne voulais rien de plus que ce dont j’avais besoin ; j’imaginai ma relation à la lumière calquée sur celle que les arbres entretenaient avec elle ; je tentai de vivre à l’heure de l’arbre, loin de la vitesse et de l’excès ».

 

Patrick Devaux

 

Sumana Roy, d’abord révélée pour ses poésies par la célèbre revue anglaise Granta, en 2015, dans un numéro intitulé India, another way of seeing, où elle était donnée comme « une figure majeure de la nouvelle génération d’écrivains indiens », vit à Siliguri, une petite ville du Bengale, proche de l’Himalaya. Comment je suis devenue un arbre, publié en 2017, est son premier livre. Elle vient de publier un roman, Missing.

 

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A propos du rédacteur

Patrick Devaux

 

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Patrick Devaux est né en Belgique sur la frontière avec la France, habite Rixensart, auteur d’une trentaine d’ouvrages auprès d’éditeurs divers en poésie, quelques prix d’édition, 3 romans parus dont 2 aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune; 2 recueils de poésie récents (2016 et 2017) parus aux éditions Le Coudrier ; membre de l’AEB (association des écrivains Belges) et de l’AREAW (association royale des écrivains et artistes de Wallonie), il a aussi de nombreux contacts en France ; il anime une rubrique « mes lectures » sur le site de la revue Vocatif www.moniqueannemarta.fr de Nice depuis 2013 et fréquente de près ou de loin les écrivains du groupe de l’Ecritoire d’Estieugues de Cours la Ville  et de l’association LITTERALES de Brest ; publie aussi dans diverses revues de poésie. Fréquente aussi les réseaux sociaux, faisant ainsi connaitre la poésie d’auteurs moins connus ou disparus.