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Clore (3), par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres 24.11.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Clore (3), par Didier Ayres

 

On comprend les personnages à mi-mots. Non, ce qui est intéressant, c’est l’énergie qui pousse les acteurs à se quereller pour des questions de virgule. Car il va de soi que les personnages sont peu ou prou concernés par le monde littéraire ou théâtral, voire artistique tout bonnement. On imagine ainsi que cette certaine violence est bien remarquable à ce groupe d’individus si particuliers que sont les artistes.

 

Ça va ?

Que veux-tu que je te dise, il boit.

Tu me suis ?

Oui. Viens.

Il me doit de l’argent.

C’est une sorte d’assurance-vie, une rente qui vaudrait vraiment la peine. Ça nous sortirait de l’indigence. Oui, tu sais comme dans le Journal de Bloy, on y voit de toutes les couleurs pour cinq francs. Une bonne qui ne va pas et qui est voleuse. Et trois fois par jour à l’église même au plus haut moment de dégoût. Je trouve que c’est une leçon.

En fin de compte ils sont jaloux ?

Non, c’est pas vraiment cela. C’est une sorte de communion dans la colère, une chose forte qui fait irruption sans qu’ils sachent vraiment.

Et Wagner ?

Oui, à part des nappes de musique, je trouve que c’est prétentieux.

Elle a traduit un livre de Hannah Arendt. La trilogie sur le totalitarisme.

Elle y croit alors ?

Demande-lui.

Tu sais, elle fait pas de manières.

Et tu leur donnes quel âge ?

47 ?

52.

41 ?

26.

58 ?

43.

C’est un Sagittaire.

Elle, un Bélier.

Et dans l’horoscope chinois ?

Un coq. Un coq de métal. Et lui ? Un chat de bois ?

Un chat de métal.

C’est un Vietnamien ?

Il est en France depuis 74.

Poisson ?

Non.

Balance.

Balance ? Non ?

Et il répète : Je suis un fonctionnaire public territorial, un genre d’attaché ; tu vois, très prétentieux parce qu’il est arrivé premier ou second au concours de recrutement cette année-là. Mais moi, ça m’ennuie, je n’en peux plus de lui. J’étouffe. J’agonise.

Une grande ville de province. C’est bien cela ?

Il dirigeait un théâtre, mais il était vraiment prétentieux, car c’était un petit théâtre, un truc municipal, ou émanant d’un communauté de communes. Imbu de lui-même en un mot.

Pas de politique. Pas de religion. Pas de lecture partiale de l’histoire ou de la réalité. Tout doit être plat, calibré, fermé, pesé, tenu pour clair, entendu, sans relief. Bref, un truc qui passe partout.

Moi ça me tombe des mains. Tu veux rire ? Cette revue. C’est vraiment trop sérieux. Ça vient d’où d’ailleurs ? C’est quelque chose de Limoges ou de Nevers ? C’est ça ?

J’ai participé à la grande désillusion des années quatre-vingt, et tout ce fric que les autres avaient. Une carrière de commercial. Ou alors, de la communication, avec un beau diplôme du CELSA, et j’étais partie pour trente ans de mariage, trois enfants, deux voitures et un pied-à-terre à l’Île de Ré. En gros : l’horreur.

Parce que c’est une nouvelle mode. Apprendre à rester le ventre plat. Gestion du temps. Trucs immobiles.

 

Puis un long silence s’installe, non pas dû aux derniers mots du personnage qui sont un peu incohérents, mais à cause d’une sorte de faille, de coupure dans le tissu même des relations entre les personnages. On peut donc imaginer facilement cette demoiselle habillée d’une longue robe fourreau grise sautiller comme en équilibre sur un fil, ou ce monsieur tirer une grande goulée d’un cigare de qualité, ou encore ce couple sur lequel pourrait se diriger la lumière d’un HMI rose, se tenir droit dans les yeux un bon moment. Nonobstant, il faut que cet instant de silence ait de la signification, soit habité.

 

J’ai fait un rêve bizarre où le moine dont tu me parlais allait se jeter en mer avec moi, avec un simple ciré jaune de marin, et l’embarcation qui semblait faite de verre, d’une sorte de dentelle, se défaisait comme si elle était mangée par les eaux. C’était vraiment très bizarre et désagréable.

Dresde ?

Non.

Rue de Madrid ?

Non.

Rue Hector Berlioz ?

Non.

Hugues Capet ?

Non.

Gounod ?

Oui, juste à côté, chaussée d’Alsemberg.

Elle a payé pour l’organisation désastreuse des économies du couple.

Elle voulait constituer un patrimoine, quelque chose pour ses enfants. Mais son fils à Berlin gagne très bien sa vie, et sa fille ne lui parle plus depuis quinze ans. Alors…

C’est évidemment l’effet inverse que cela donne. Par exemple, tu gagnes 750 euros la première semaine, et alors tu crois pouvoir tenir comme ça trois ou quatre ans. Mais, rien, ils retirent la somme ils défalquent et ils prennent pour prétexte que tu as quinze mille euros d’épargne pour te faire acquitter trois pour cent de toutes les sommes qui dépassent les 750 euros en question. Tu vois le genre de bizarrerie.

Et la Quinzaine ?

Ils demandent des fonds pour poursuivre.

Qu’en penses-tu, toi, de la Quinzaine ?

J’aimerais bien y voir un ou deux textes récents.

Alors, si tu soustrais trois pour cent de la somme globale et qui elle-même dépasse les 750 euros du départ, ils te réclament les sommes perçues au prorata. Ça me rend à moitié folle.

Moi, je te dis, la numérologie.

J’ai eu tellement de mal à écrire cette lettre que je préfère l’envoyer, même si c’est la rupture définitive, qui d’ailleurs, au bout de vingt-deux années d’amitié, peut se comprendre. En tous cas, c’est fait.

C’était difficile.

Assez.

C’est toi ? Oui, cette odeur de vétiver ? C’est toi ?

On se tutoie ?

Oui, et alors ?

Moi ? Rien. Il a été longtemps veilleur de nuit dans un grand hôtel de l’avenue Latour Maubourg. Il se faisait une culture cybernétique ? Toute la nuit, ici ou là. Et il est devenu très connu après pour ces pages célèbres sur le blog de la revue.

La Quinzaine ?

Non, un magazine anglais qui diffusait dans tout le Commonwealth.

Alors ?

La moitié du temps.

Tu veux dire ?

La nuit, la moitié du temps. Tu vois ?

Oui, en gros, mais je ne suis pas tout parce qu’il y a vraiment des incohérences dans ce fatras de l’article en question. Et puis lire depuis un écran, moi je ne peux plus.

La crise.

La crise.

Depuis les années 10, il n’y a plus un sou vaillant nulle part.

Cinq heures moins vingt.

Tu es déçue ?

Non.

Pourquoi ?

C’est presque un maniaque. Il tombe sous la douche habillé, et il vouvoie sa mère et le petit. Vraiment, ça va mal.

Regarde. Tu vois, tu mets tes mains comme ça et tu regardes si cela rentre dans le plan, tu regardes la focale, et en fait tu te fais déjà le film avant le film.

Et toi ? Claudel ?

Un théâtre pour cothurnes.

Mais Genet aussi, n’est-ce pas ?

Le théâtre japonais si tu préfères.

 

A suivre

 

Didier Ayres

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.