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Clore (2), par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres 20.11.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Clore (2), par Didier Ayres

 

Comme dans les cloîtres italiens, là, autour d’un jardin. J’ai connu des difficultés morales très graves, et j’ai même été hospitalisé chez les aliénés durant mon voyage en Italie. Mais, ce qu’il me reste, ce sont des images extraordinaires, la chambre d’hôtel devant Pise, et la clarté de la Voie Lactée, l’impression d’être du cristal, moi-même, délicat comme du cristal. C’est évidemment impossible à connaître dans un état normal. Mais, là, tout paraissait vrai, beau et vrai, même si après j’ai été très malade et qu’il a fallu me désintoxiquer.

Téléphone ?

Je ne crois pas.

Si, téléphone. Téléphone !

Non, la pluie.

La pluie ? La pluie. Comme c’est drôle.

Oui, parfois. C’est comme le feu, on ne sait pas avec précision comment l’action poétique arrive à soi, car il y a une action poétique dans le feu, j’en suis certaine. Mais comment se communique-t-elle, je ne sais pas. Une onde. La lumière chaude ? Je ne sais pas.

C’est un religieux ?

Oui, un Chartreux.

Et cette odeur de camphre ?

La paraffine des églises.

Et le vin ?

Un vin sans soufre.

Donc, il est là, sans pouvoir parler, même du goût merveilleux de ce Pouilly ?

Un vœu.

Oui, tu as raison.

Pas pour une simple cruche de vin.

Ça c’est le travail de l’interprète. Acteurs, musiciens, baladins en tout genre. Regarde cette Partita de Bach, on l’enseigne froidement et on a tort. Pas d’épaisseur historique comme si cela venait d’apparaître. Et pareil pour Le malade imaginaire, toujours avoir à l’esprit que l’auteur est mort en jouant. Et c’est important. Une épinette. Les ondes Martenot. L’interprétation. Et même la marionnette, qui requiert les talents d’un comédien, pour bouger avec le Guignol, par exemple. Pour arriver à une objectivité. Dissertons, dissertons. Le clown. L’Arlequin. Le fou du roi. Le bouffon. Moi, ça me fait pareil. L’interprétation.

Il croit vraiment à ce qu’il dit ?

Oui, c’est une sorte de personnage d’avant-garde, des idées nouvelles, des révolutions. Il disait cela il y a cinq ans.

Sept milliards d’humains et demain neuf, donc deux milliards de plus.

C’est un salon de connaisseurs ? Là, les automobiles ?

Oui, je dis bien, il faut être seul, seul devant la partie chantée de cet oratorio, et comme toute interprétation donner un quelque chose de soi que l’on ne revoit jamais, qui disparaît.

C’est une idée du monde médical. La plasticité. La variété des possibilités du corps.

Et l’atelier ?

Il n’a pas peint depuis quatre ans.

De toute manière c’est trop court pour se rendre compte. Il faut un peu de temps pour que la marionnette prenne vie, devienne un peu humaine, vivante. Des bois. Ou des cordes. C’est pareil, il faut que cela devienne, prenne forme à l’intérieur de l’acteur, du musicien, que sais-je ?

Il vit grâce aux émoluments d’une société américaine qui diffuse des idées, et toute cette mode du story-telling. C’est pour cela qu’il s’entraîne sur des sujets qu’il connaît à peu près et voit comment le public réagit.

Le public ?

Oui, nous.

Et c’est l’anarchie.

L’anarchie ? Non.

L’anarchie ? Tu crois ? Non.

Moi je crois que cela s’arrête là.

Une femme très nerveuse en tous cas.

Avec de l’angoisse ?

Oui. Une décompensation. Une idée délirante. Mais sans passer à l’acte.

C’est un cas de première année de médecine. C’est clair ? Non.

On attend. On attend.

Là-bas.

Non. À côté. Juste là.

Peu d’invention. Ce qui est bien interprété, c’est la coda.

Mais, c’est très moderne.

Moi, tu sais, les musiques actuelles, je n’y crois pas.

Tu as remarqué comme les herbes sauvages sentent le sang parfois, des mélanges de fer et de sucre. C’est incroyable comme c’est fort des fois.

Il n’est pas dans cette secte évangélique, Le septième jour de l’apocalypse ?

Après tout c’est pas si mal.

Il n’y a pas une odeur de gaz ? De térébenthine ? De cire ? C’est un peu sucré.

Lui, c’est un écrivain assez connu qui milite au Parti Libéral. Pour lui, il faut l’anarchie pour rassembler tout le monde et que chacun puisse gagner sa place au soleil. Mais dans le désordre, sans aucune loi, la loi invisible du marché qui, dans un sens, promeut l’anarchie.

Avec la voix. Pose ta voix, là. Pousse un peu. Augmente, et achève sur ce dièse.

On attend. On attend.

Du Gospel. Quelque chose comme Bessie Smith. Ou, sinon, James Brown.

 

On peut penser que les minutes qui viennent de s’écouler, et qui ont demandé beaucoup de concentration pour rendre vivante cette conversation polyphonique, et pour tout dire, qui est pour moi, polygraphique, que ce temps a permis d’installer une autre ambiance, sans doute à cause de la gaîté du vin, de l’ivresse, et d’une excitation intellectuelle, permettant de façon invisible, de faire circuler les personnages subrepticement, d’en effacer certains pour en éclairer d’autres – ce qui serait rendu possible s’il y avait à un ou deux moments de la confusion, elle-même rendue possible par le caractère désordonné de la conversation.

 

L’Ouverture est pittoresque.

Un film de genre, rien de plus.

Une fois l’homme, une fois l’enfant.

Rien de vulgaire, n’est-ce pas ?

De toute manière tout le monde a une censure intériorisée.

L’Apprenti-sorcier de Dukas ?

On revient à l’Ouverture.

Une œuvre spirituelle.

Je ne sais. Lui ? Lui ? Non. Alors, pour moi, rien.

 

Quelques autres détails pourraient intéresser la mise en scène de ce texte. Notamment, le rôle de la musique, que le texte écrit ne rend pas, mais que la scène autorise. Il est donc plausible que ces conversations « polygraphiques » s’emboîtent encore dans une sorte de mini-répétition d’une œuvre du répertoire musical, ce qui aurait un certain sens si, dans ce hall d’hôtel, il y avait un piano, même un peu bizarre, comme ce piano de Casablanca, vendu aux enchères il y a peu et qui comptait moins de touches que la normale d’après ce qu’en rapporte la presse.

 

Drôle de fin, non ?

C’est toujours comme ça, ça finit mal mais on est content.

Nous sommes dans une époque qui n’aime pas la joie.

Ni la confusion des sentiments.

Ni la paresse.

Ni la tristesse en un sens.

Donc, une époque qui ne supporte rien. Juste l’argent.

Il y a une route ?

Détruire.

Oui, cela vaudrait mieux.

Des images.

Fassbinder ?

Clément.

Mann ?

Cavalier.

Donc, on rejoue.

Regarde ces verres à pied. Ça brille tellement !

C’est étrange, mais c’est bien, c’est beau. Comme dans la soute du navire de Fellini.

Poésie ?

Oui, poésie.

La vraie.

La vraie ?

La vraie poésie. Un truc supérieur.

 

Musique.

 

Écoute Karajan. C’est étrange comme une orchidée. L’orchestre. L’orchestre ! Des tubéreuses. Des trucs enivrants, fous. C’est l’heure de la journée que je préfère. Pour écouter Karajan. Écouter un despote. Avec simplicité. Ou alors, tout Bernstein. Oui, avec sa blouse grise et ses yeux fiévreux. Tu peux podcaster. Moitié angoisse, moitié joie. Donc un sentiment mélangé, ambigu. Mais, c’est difficile à obtenir. Tu vois, comme ce parfum de Carven, cette huile Lagerfeld. On dirait des fleurs sauvages, alors que c’est rien moins que de l’air, du vent. La musique, c’est ça. Et surtout parce qu’il ferme les yeux au pupitre. Il ne voit que la musique. Et là, un côté extrême, un néant devant soi, le noir. Mais habité de l’intérieur. La musique c’est pareil. On va d’une échelle à une autre. Et on voit comment décrire, raconter une histoire n’a aucun sens, même si on y met le paquet. Écoute ce hautboïste. Ce n’est en vérité que du vent, rien, une fragrance tout au plus. Mais c’est comme Noël. On y croit malgré soi. Comme si c’était la vérité pure. Ce hautbois, c’est la vérité pure. Comme s’il y avait une mystique. Une place spirituelle pour ce dièse. Je dis Karajan. Pas Bernstein, même si comme chef d’orchestre c’est plus beau à voir. Moins académique. Moins prétentieux. Plus senti. Et c’est d’une importance incroyable dans la vie. Savoir que ce que l’on aime est aimé par d’autres.

 

Musique.

 

C’est triste. Elles me regardaient toutes. Je ne pouvais rien faire, je n’avais ni goût ni dégoût. Sinon, une sorte de brutalité. Avec le plateau-repas par exemple. Comment se comporter, dans une liaison aérienne, où l’on est pour la première fois en classe affaire. On se frappe. On s’interroge. Rien. De la brutalité. BRUTALITÉ.

 

Musique.

 

La réunion des âmes.

Oui, celle des âmes sœurs. Comme si on avait coupé le fameux androgyne premier. Et que l’on retrouve la partie oubliée. Enfouie.

Mais cette communauté religieuse ?

C’est aigre. Vraiment. Pas de lyrisme. Des mesquineries folles.

Elle a quitté Chambéry ?

Oui, avec pertes et fracas.

Une retraite tibétaine. Soi-disant une œuvre publique. Quelque chose qui fait du bien.

En fait, elle devenue complètement folle.

Le pouvoir.

Tu crois ?

Oui, le pouvoir, d’ailleurs plus l’argent. Le pouvoir. Le pouvoir.

Une fille ?

Non, un garçon manqué.

En fait, il est très féminin.

On me disait à huit ans, que veut-elle ?

Lis page 194.

« Elle comprend que la vie c’est pas grand-chose. Elle prend un tube de barbituriques, et s’endort violemment. Il ne savait pas quoi faire. Que faire ? Rien. Laisser la jeune fille mourir dans la beauté de ce crépuscule ». Mais, c’est complément idiot.

Cela lui a valu le prix Café de Flore, quand même.

Et puis ces journées des auteurs, c’est vraiment nul, non ?

 

A suivre


Didier Ayres

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.