Identification

Ceux qui partent, Jeanne Benameur (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil 14.10.19 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Ceux qui partent, août 2019, 327 pages, 21 €

Ecrivain(s): Jeanne Benameur Edition: Actes Sud

Ceux qui partent, Jeanne Benameur (par Jean-François Mézil)

 

Ce livre a des allures de tragi-comédie. Il se passe en deux actes et respecte les trois unités. Tout se déroule au même endroit, New-York (principalement Ellis Island, l’île où débarquent les émigrés) ; tout a lieu en un jour de 1910 (de l’aube d’arrivée du bateau à l’aube du jour suivant).

Dressons, pour commencer, la liste des personnages :

Emilia et Donato Scarpa, son père (il tient d’une main L’Enéide et de l’autre sa fille) ; tous deux ont quitté leur Italie du Nord pour cette Amérique qui promet d’effacer le passé ; dans leurs bagages : les toiles et les pinceaux d’Emilia, les costumes de scène de Donato.

Andrew Jónsson, le New-Yorkais ; épris de photographie, « il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island » ; c’est un vrai Américain à présent, lui dont les ancêtres « ont été pareils à tous ceux de ce jour brumeux ».

Esther Agakian, l’Arménienne, qui, rescapée du génocide, a fui Adana et vient quêter ici une paix incertaine.

Le groupe des bohémiens qui de New-York veulent gagner l’Argentine : Gabor, le violoniste (« quand il était petit, son grand-père lui disait qu’avec le violon on pouvait attraper les étoiles, on pouvait arrêter la course du lièvre et on pouvait entrer dans le cœur des femmes ») ; Marucca son amoureuse et Mazio, son père.

Il y aura aussi, à Madison Square, Sigmundur et Elisabeth Jónsson, les parents d’Andrew (ils aimeraient lui voir épouser Lucile) ; et Ruth, la grand-mère.

Il y aura enfin Hazel, la jeune prostituée, qui, quand elle n’est pas à l’horizontale, cherche ses rêves dans un livre : « Car les textes ne gonflent pas seulement le cœur de chimères, ils ouvrent grand la porte des rêves ».

Après la descente du bateau, les émigrés sont regroupés et doivent passer les formalités. Il leur faut attendre dans cette zone de transit. Y ronger leur espoir (« émigrer, c’est espérer encore »), tout en regardant la statue de la Liberté. On les fait se ranger en files, d’un côté les hommes, de l’autre les femmes, avec, fixée à leurs habits, l’étiquette portant le nom du bateau qui les a transportés. Eux « qui espèrent juste qu’on leur donne le droit d’entrer dans un pays, d’y travailler, d’en respirer l’air, […] on leur impose de s’abêtir à piétiner et à se taire, à se contenter de faire profil bas en montrant leurs yeux, leurs dents et leurs papiers ». Ils sont contrôlés un à un et « on marque à la craie directement sur le manteau la ou les lettres qui indiquent les motifs de suspicion ». Certains obtiennent leur visa, mais Emilia, Donato, Esther, Gabor, Marucca et Mazio vont devoir attendre « entre espoir et doute » et passer la nuit sur la petite île d’Ellis Island ; ce n’est que le lendemain qu’ils pourront « aborder vraiment l’Amérique ».

Sommeil, rêves, insomnies, cette première nuit offerte aux émigrés se peuple de fantômes dans le bâtiment d’Ellis Island. Car s’ils ont tout laissé derrière eux, ils n’ont pu empêcher leurs morts de les suivre : « Il y a là des hommes qui pleurent. Et il ne sait pourquoi c’est comme s’il entendait son père pleurer ».

C’est dans les heures de cette nuit que se construit la tragédie. Fil après fil, elle va tisser sa toile, tout en démêlant d’autres fils. Nuit utérine, nuit du tombeau, nos vies entre deux n’ont qu’un jour et ce livre est d’abord un livre sur la nuit, plus que sur l’exil : « Est-ce que la nuit est une langue ? La seule langue que les corps ont tous en commun. Celle que personne n’a besoin d’apprendre. C’est le jour seulement que les langues des pays reprennent leur place et nous séparent ». Nuit habitée de morts, mais nuit charnelle aussi : « les mains effleurent, les paumes caressent ».

L’écriture de Jeanne Benameur avance à pas comptés comme si elle cherchait la faille par où pénétrer : « Après tout, il suffit de bien peu parfois, une couleur sur un tableau, un sourire sur une photographie, un mot dans un livre, et nous voilà atteints dans l’une de nos failles, ramenés loin, loin, là où nous ne savions même plus que nous avions vécu et éprouvé ». La phrase se déploie comme une chevelure de femme (« Emilia est debout, elle s’est avancée jusqu’aux premiers rangs des émigrants et lentement, épingle après peigne, elle dénoue ses cheveux ») et résonne souvent avec l’actualité : « N’est-ce pas assez qu’on ait fait toute la route, travaillé dur pour payer le bateau, enduré le voyage ? » ; « Il clame Ce n’est pas humain d’être traité de cette façon. Indigne d’un peuple qui après tout est fait de la même pâte, oui des émigrants tous, il y a plus longtemps certes, mais des émigrants quand même ». Elle se love, cette phrase, autour d’un point central. Elle s’en approche et s’y enroule ; puis cherche un autre point d’ancrage. Un procédé certes répétitif, mais qui fait mouche très souvent et nous charme par sa musique.

Page après page, la nuit s’achève et, avec elle, le roman. L’aube pointe et « polit la lame de son couteau ». Une fin construite comme un prélude au jour qui vient – prologue d’un nouveau livre qui s’invaginerait dans celui-ci. Chaque acteur s’avance pour annoncer la suite : autant de vies nouvelles qui s’apprêtent à naître et dont on ne voit encore que les cheveux.

 

Jean-François Mézil

 

  • Vu : 1655

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Jeanne Benameur

 

Jeanne Benameur est née dans une petite ville d’Algérie d’un père arabe et d’une mère italienne.

Elle arrive en France à l'âge de 5 ans et sa famille s'installe à La Rochelle. 

Professeur de lettres jusqu'en 2001, elle a publié chez divers éditeurs, mais particulièrement Denoël en littérature générale, et les éditions Thierry Magnier. Elle est également directrice de collection, aux Éditions Thierry Magnier et chez Actes Sud-junior.

Elle vit maintenant à Paris où elle consacre l’essentiel de son temps à l’écriture : théâtre, roman , poésie, nouvelles. Elle a reçu en 2001 le Prix Unicef pour son roman Les Demeurées (Denoël, 2000).

Jeanne Benameur fait partie de l’équipe de Parrains Par Mille, une association de parrainage d’adolescents désemparés. L’auteur fait d’ailleurs agir cette association auprès d’Adil, dans Adil, cœur rebelle.

 

A propos du rédacteur

Jean-François Mézil

Lire tous les articles de Jean-François Mézil

 

Jean-François Mézil est né à Cannes. Il vit et écrit à Lautrec. Il a publié, à ce jour, trois romans.