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Ce qui est arrivé à M. Davison, Jon McGregor

Ecrit par Léon-Marc Levy 07.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Iles britanniques, Nouvelles, Christian Bourgois

Ce qui est arrivé à M. Davison. Trad. Anglais Christine Laferrière février 2013. 295 p. 17 €

Ecrivain(s): Jon McGregor Edition: Christian Bourgois

Ce qui est arrivé à M. Davison, Jon McGregor

 

Jon McGregor est définitivement de la lignée des écrivains qui se coltinent avec la langue même, la matière de l’expression. Les nouvelles qu’il nous offre dans ce recueil constituent une sorte de laboratoire d’écriture nouvelliste. Aucun des textes ne ressemble à un autre par la forme : phrases brisées, répétitions, inventaires, documents administratifs ou techniques, et même listes de noms propres, tout y passe comme dans une sorte d’exploration des canons de l’écriture. Dans la deuxième nouvelle, on a même un brouillon de poème, celui qu’est en train d’écrire l’héroïne de l’histoire : page de gauche la nouvelle et son déroulé, page de droite le poème de la femme en « work in progress »

 

« Quand vient l’aurore

Quand la première lueur pénètre depuis l’est

Le ciel est de la couleur des billes.

D’un gris médiocre et vitreux » (En hiver le ciel)

Les nouvelles de Jon McGregor commencent comme elles finissent, de la manière la plus inattendue et abrupte qui soit. N’attendez jamais un « récit », avec un début et une fin. En cela McGregor a retenu la leçon de Raymond Carver et participe de ce courant nouvelliste qui se nourrit de tranches de vie.

Début de la nouvelle intitulée « Ce qui lui avait rappelé, par la suite » :

 

«  Et puis il y avait l’Américaine, à qui il avait proposé la chambre d’amis cette fois-là, sans se poser de questions, ni réfléchir, ni apparemment tenir compte du fait que Catherine aurait pu au moins avoir envie d’être prévenue. »

 

Jon McGregor nous avait habitué à ces procédés avec son premier roman magistral « Même les chiens » (cliquer sur le titre pour lire la recension). Mais en 30 nouvelles stupéfiantes d’inventivité et de décalage, il nous confirme de façon éclatante qu’il est un des grands stylistes des lettres britanniques d’aujourd’hui. Jusqu’à l’exercice de style, celui qui consiste à entrer dans un phrasé et un langage propres à un registre de langue

Début de « New York » :

 

«  OK. Donc y a ces mecs, ces deux mecs, et ils sont au bord de la route, ils attendent quelque chose. Qu’est-ce qu’ils attendent ? On sait pas ce qu’ils attendent. Pas encore.Ca fait partie du suspense, OK ? OK. Donc ils sont là, ils ont l’air assez crevé, assez déprimé, vous saisissez ? Ouais. L’air ordinaire j’imagine. »

 

Relisez le passage précédent : n’est-ce pas, dans le propos, l’art même de la nouvelle, sa progression narrative, qui en est l’objet ? McGregor se raconte racontant, jouant des voix de l’écriture comme il faisait parler les fantômes dans « même les chiens ». C’est l’écrivain de la polyphonie. Ainsi dans la nouvelle qui porte le titre du recueil « ce qui est arrivé à M. Davison », la première phrase est surprenante :

 

« Tout d’abord, je veux commencer par dire que nous sommes tous absolument navrés de ce qui est arrivé à M. Davidson »

 

Davidson. Faute de frappe du rédacteur de cette recension ? Coquille d’imprimerie dans le livre ? Non. C’est bien Davidson, pas Davison et c’est la clé narrative de la nouvelle qui en dépend.

« Les vestiges » pour finir :

 

« N’ont pas été encore retrouvés. N’ont pas été encore retrouvés. N’ont pas été encore retrouvés. N’ont pas été encore retrouvés. N’ont pas été encore retrouvés. N’ont pas été encore retrouvés. (…) »

 

Il est de justice que de souligner ici le travail remarquable de Christine Laferrière, la traductrice de ce recueil. Ce n’était sûrement pas de tout repos, et néanmoins c’est une impeccable réussite.

Jon McGregor est au cœur du jeu d’écrire. Ou de sa folie. Comme Torrance, l’écrivain psychotique de « Shining ». On le suit volontiers dans ses explorations.

 

Leon-Marc Levy

VL3

NB : Vous verrez souvent apparaître une cotation de Valeur Littéraire des livres critiqués. Il ne s’agit en aucun cas d’une notation de qualité ou d’intérêt du livre mais de l’évaluation de sa position au regard de l’histoire de la littérature.

Cette cotation est attribuée par le rédacteur / la rédactrice de la critique ou par le comité de rédaction.

Notre cotation :

VL1 : faible Valeur Littéraire

VL2 : modeste VL

VL3 : assez haute VL

VL4 : haute VL

VL5 : très haute VL

VL6 : Classiques éternels (anciens ou actuels)



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A propos de l'écrivain

Jon McGregor

Jon McGregor est né aux Bermudes en 1976. Il a grandi dans le Norfolk et habite à présent à Nottingham. Il a publié plusieurs nouvelles à la fin des années 1990. Pour son premier roman, If Nobody Speaks of Remarkable Things (Fenêtres sur rue, Rivages, 2007), paru en 2002, il a figuré sur la sélection du Man Booker Prize et obtenu le prix Betty Trask et le prix Somerset Maugham. En 2006, il a publié So Many Ways to Begin (Il n'y a pas de faux départs, Seuil, 2008), également sélectionné pour le Man Booker Prize. Même les chiens, paru en février 2010, a été unanimement salué par la critique anglo-saxonne et des écrivains tels que Colum McCann et Mark Haddon.

 

(Source : éditions Bourgois)


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /