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Carnets d'un fou - XXI par Michel Host

le 11.04.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Carnets d'un fou - XXI par Michel Host

 

 

Le 4 avril 2013

 

Rétrospectivité / Prospectivité / Objectivité / Subjectivité / Invectivité / Perspectivité / Salubrité

 

« Il faut se hâter de rire avant d’être heureux sans quoi nous risquerions de mourir sans avoir ri ».

L.-F. Céline, Lettres, à Simone Saintu, le 7 juillet [1916]

Ces Carnets d’un fou sont un tissu d’observations et de réflexions. Tissu déchiré parfois, car enfoui dans le sépulcre de l’impubliable : deux éditeurs, craintifs, ont fait marche arrière tant les timides et rares audaces qu’il enveloppe leur ont paru devoir contrarier leur bonne réputation, leur chiffre de vente et leur belle complicité avec la chronique littéraire parisienne. Seule une publication en revue est donc accessible à ces notations. La Cause littéraire, après La Vie littéraire, les accueille à son tour : qu’elles en soient remerciées. Ravaudages et reprises, donc ! Mis sur le métier en 1999, on y verra défiler des « vues » d’un passé de quelques années auxquelles, ici ou là, des commentaires touchant à notre proche actualité fourniront d’autres perspectives. Nous attendons monts et merveilles de ces travaux d’aiguille.

Michel Host


« Prenez garde à la tristesse. C’est un vice ».

Flaubert, Correspondance (à Maupassant, 1878)

 

# Notations : du 6 avril 2002 au 20 juillet 2002

¤ Commentaires : mars-avril 2013

 

# Vézelay (Saint-Père). Lundi dernier. Agréable manifestation littéraire dans les dépendances du restaurant de Marc Meneau. Seule note discordante ; un petit débat sur « le voyage ». Sept ou huit personnes s’entretiennent publiquement du tourisme, qu’elles nomment « voyage ». Cette confusion m’a toujours agacé. Beaucoup d’autosatisfaction. Se déplacer à la surface de la planète semble devenu un titre indiscutable de fierté, voire de gloriole personnelle. Un massif de certitudes. Le « voyageur » ne tire que bénéfices de périples au cours desquels il ne quitte jamais du regard sa propre personne. Elle seule l’intéresse, le passionne. J’enrage sur mon siège, mais l’état de fatigue extraordinaire où je suis ce jour-là me dicte de ne pas intervenir, de ne pas déranger. On ne le demande certainement à personne : le micro ne passe pas dans la salle. Le consensus est tel que l’idée n’en viendrait à quiconque.

6 / IV / 2002

¤ J’extrais ceci de l’article Tourisme, commis par mes soins et inclus dans un récent « Petit vocabulaire de survie » : « Des gens très riches traversent des territoires où survivent à grand peine des gens très pauvres dont ils ne parlent pas la langue ; les ayant photographiés et filmés, ils croient avoir fait une bonne action. […] Le professeur John Michael Trigano, de l’université du Michigan, dans son ouvrageTourists around the Madball, énonça cet éclairant adage : « L’homme est un touriste pour l’homme » (Ch. XIII, De l’agressivité bestiale à l’indifférence aveugle).

 

Entre Juvisy et Draveil. A-t-on jamais vu rassemblés en si peu d’espace tant de commerçants en articles funéraires ? À regarder les hideurs que proposent leurs vitrines, aucune envie de mourir.

*

# Résultat du premier tour des élections présidentielles… l’électrochoc. Un président sortant, vilipendé de toutes parts, et un vieux quoique habile tribun de la droite extrême, vont se trouver face à face au second tour. Le représentant du socialisme bourgeois éliminé, ses partisans gémissent et crient à la méchanceté du peuple. Ils voudraient que l’on changeât de peuple. Tout serait d’un comique achevé si ce n’était aussi un drame de la bêtise politique. Car enfin, lorsque les gens ne savent plus à quel saint se vouer, ils appellent le diable à la rescousse. Car enfin, lorsqu’on brûle leur voiture sous leurs fenêtres et viole leur fille dans la cave de l’immeuble, qu’on ne les entretienne pas doctement de ce ridicule « sentiment d’insécurité » par quoi ils se laisseraient abuser. Les mêmes prétendent que leurs adversaires ont su jouer habilement du « thème » de l’insécurité ; ils se trompent encore : il s’agissait et s’agit toujours, non pas d’un thème, mais de l’absolue réalité de l’insécurité, laquelle s’étend d’ailleurs à l’institutionnalisation du travail précaire, à l’éjection du matériau humain (véritable déchet) des entreprises désireuses d’offrir de meilleurs dividendes aux trafiquants boursiers qu’elles engraissent à plaisir, au démantèlement par privatisation des services publics nationaux qui, pour être dévoreurs de crédits publics, n’en étaient pas moins aussi fiables qu’utiles à la collectivité, à la reconnaissance quasi religieuse de la légitimité du libéralisme économique, créateur de richesses, certes, mais pour quelques-uns seulement, etc., etc.,… Il s’agit, en fait, de tout ce à quoi la gauche encravatée de la place du Panthéon à la place des Vosges a prêté la main pour n’avoir pas l’air ringarde et attardée, pour être dans le vent.

22 / IV/ 2002

 

¤ Arrivons-nous au terme de ce processus d’émiettement de la santé morale d’une nation, de destruction de ses savoirs et savoir-faire par le non-emploi, de réduction de sa fierté, de son élan naturel vers l’avant, vers l’espoir d’un avenir autre et plus ouvert ? Les quatre années qui viennent nous le diront, au cours desquelles feront semblant de nous gouverner et de vouloir « sacarnos las barbas del lodo » (*) M. Hollande et ses idéologues. Nous éviteront-ils, leurs prédécesseurs n’y étant pas entièrement parvenus, de devenir les garçons de café et les gardiens de musée de l’Europe et du monde ? Mon espoir demeure limité.

 

(*) « nous tirer par la barbe de la boue de l’ornière… » Cervantès.

 

# Nous avons eu, durant cette semaine d’intervalle entre les deux tours des élections, l’occasion, je devrais dire l’inopportunité, de goûter aux délires médiatiques et carnavalesques les plus insensés : martèlement de l’injonction péremptoire « – Votez ! » – assortie du conseil pressant : « – Votez bien ! »

Naissance, donc, de la République ecclésiale ! Faut-il assez mépriser le peuple pour le traiter ainsi, en enfant arriéré ?

L’éviction de leur candidat, pour ce second tour, a rendu les socialistes complètement givrés. D’abord, ils se sont levés en masse pour appeler les leurs à donner leurs voix à celui qui, il n’y a guère, n’était pour eux que le grand détrousseur, le super-menteur. Leur sainte et légitime trouille de l’extrême-droite les a non moins conduits à brandir le drapeau tricolore par les rues et les places de ce pays, et à entonner d’une voix mal assurée deux ou trois couplets de La Marseillaise qu’ils ne savent pas tout au long : selon eux, c’étaient encore, dans la semaine précédente, les deux emblèmes honnis du nationalisme xénophobe, pétainiste, colonialiste et raciste. Ces scènes n’auront pas manqué de distraire les amateurs qui, comme moi, s’amusent d’un rien. D’un rien, oui, car ces accessoires seront remisés au placard à balais des hontes intimes lorsque le candidat frontiste aura été blackboulé.

Liberté ? Oui, de penser ce que dautres pensent pour vous. Égalité ? Celle de la sottise. Fraternité ? Celle de la trouille.

4 / V / 2002

 

¤ C’est frappant, nos gouvernants sont accessoires. Ils ne soignent ni ne guérissent aucune des graves maladies qui nous accablent. Ils nous gouvernent aussi à l’aide d’accessoires distrayants : ces temps-ci, au lieu de résister à la logique du seul profit pour quelques oligarques, logique prônée par les bureaucrates non-élus de Bruxelles, ils nous amusent avec le « mariage » des homosexuels et un raid au Mali contre les islamo-déments qu’ils prétendent combattre là-bas, qu’ils caressent dans le sens du poil ici même, car pas d’illusion à se faire : islamisme vient d’islam. Le projet européen de la précarisation et de la ruine des nations au seul bénéfice éphémère de l’Allemagne semble leur échapper, ils ne le voient pas. Ce sont les aveugles de Bruegel qui, main sur l’épaule de celui qui est devant, marchent en gémissant vers le fossé.

*

# Bavardages médiatiques : on greffera des organes de porcs à des hommes, la chose marche comme choucroute en brasserie. Si j’étais porc, je porterais plainte.

5 / V / 2002

 

# Bref conte à l’usage des bons enfants, dans la série des Contes du Grand Babu.

 

LE HÉROS FAIT SON APPRENTISSAGE

En vrai héros, il avait l’âme chevillée à des convictions dont, huit jours durant, on lui avait répété qu’elles étaient les plus convaincantes. Ce matin-là (d’un dimanche pas comme les autres) lorsque, dans le bureau de vote numéro 27, il voulut ne saisir que le bulletin de maître Petit Jacques, il se fit gronder et menacer du cabinet noir, et on lui mit celui de maître Petit Jean-Marie dans son autre main. Tout heureux de l’aubaine, il se dit : « Le roi n’est pas mon cousin… Ce doit être celui-ci et non celui-là qu’il me faut glisser dans la tirelire républicaine. J’allais me tromper. Suis-je distrait tout de même !… et quel bonheur d’avoir rencontré de si honnêtes et vertueuses gens ! »

Ayant, en l’isoloir, seul face à sa conscience, enfilé des gants de caoutchouc rose et s’étant clos les narines avec une pince à linge comme ses meilleurs amis lui avaient suggéré de le faire, il s’avança jusqu’à l’urne. Mais… holà ! La main du président de Bureau l’arrêta. Nouvelle réprimande, et quelle ! « Vous vouliez mettre tout le monde au parfum, n’est-ce pas, petit misérable ? L’urne pour vous ne s’ouvrira pas, et vous irez en prison ». Il protesta. Rien n’y fit, c’était la loi en ce pays-là.

Au poste de police il passa la nuit. Au commissaire, voulant se justifier de l’acte commis et néanmoins manqué, il jura que le bulletin qu’il avait glissé dans l’enveloppe mauve puait comme deux cents loups gris. « Qu’importe, rétorqua le gardien de la loi, vous auriez dû faire comme s’il embaumait comme deux cents roses des jardins de Matignon jointes à deux cents brins de muguet de ceux de l’Élysée ».

Le conte dit, en effet, que ces événements eurent lieu au joli mois de mai. Dépité, le jeune homme s’allongea sur le rude banc de béton de la cellule de dégrisement. Bientôt visité par l’enchanteur Jospin, le mage Chirax, les fées Sylviane et Bernadette, il en reçut mille consolations et l’assurance de se croire mieux avisé dans l’avenir : « Écoute bien, toi, jeune héros électoral. Apprends qui est Dame Démocratie ! Elle est, vois-tu, toute senteurs suaves et opinions, lesquelles sont diverses, multiples et, surtout, volatiles, très volatiles, de sorte qu’il sera mieux de t’en rapporter à ton propre nez pour en respirer la bonne odeur lorsque, à nouveau, il te faudra tenter le sort des urnes ». Épuisé, notre héros s’endormit, bien décidé à méditer ces sages paroles avant les législatives prochaines dont les parfums suavement mêlés déjà montaient à ses narines.

¤ Me l’a-t-on conté ? Était-ce un songe ? Un cauchemar ? Un dérangement graphomaniaque de mon esprit fatigué ? Franchement, oui, franchement je n’en sais rien.

6 / V / 2002

 

# BOURGOGNE. Nous sommes à la mi-mai. Une sorte de miracle printanier se produit : les deux chattes, l’ancienne et chasseresse Artémis, la jeune et tortillante Nedjma, qui ne pouvaient se souffrir ni se voir de près ou de loin, sont entrées dans une phase de rapprochement. La cohabitation est en marche, qui devrait être suivie de l’entente cordiale que nous espérons. Elles sont aidées dans leurs efforts par nos discours empreints de douceur et de raison, et lorsque la peur gronde qui pourrait engendrer un regain d’agressivité, la vue – la seule vue – d’un balai de jonc suffit à ramener le calme. J’étais, jusqu’ici, le seul à croire en l’accessibilité du cerveau félin à un dépassement des instincts. Le temps me donne raison. J’en acquiers un surcroît d’orgueil. Dois-je ajouter que bien des hommes ne parviennent pas à ce dépassement ?

 

¤ Cette philosophie animalière est chez moi une habitude, voire une manie. À observer les animaux, toujours j’apprends quelque chose. D’ailleurs, rendons-nous à l’évidence, l’homme (je parle du bipède masculin) ne parvient pas encore à la hauteur de pensée du chat : montrez-lui un balai, il n’imaginera pas de le saisir pour balayer ! Il prendra la fuite, il filera au bistrot du coin.

 

# Rares sont les historiettes et plaisanteries dignes d’être transmises à la postérité ; celle-ci, pourtant, contée par notre ami britannique, D. Holden, paraît être de ce nombre. On l’intitulera : Les deux sociologues.

« À la nuit tombée, deux sociologues socialistes français, rentrent chez eux en devisant de l’état du monde. Soudain, ils entendent des gémissements. Ils proviennent du bas-côté du chemin où se trouve un fossé. Ils s’approchent et découvrent, baignant dans la boue et le sang, un pauvre homme qu’on a sauvagement battu. Il est à demi-évanoui, avec le cuir chevelu arraché, une oreille détachée et plusieurs dents déchaussées. Alors, l’un des sociologues de dire à son collègue : “Le malheureux qui a fait ça, mon cher, a certainement besoin de notre aide. Allons à sa recherche” ».

15 / V / 2002

 

¤ Cette plaisanterie m’a beaucoup marqué. Je l’ai d’ailleurs reprise sous une forme légèrement modifiée dans un « Petit vocabulaire de survie » récemment publié. Je la dédie aujourd’hui à notre Garde des Sots, Madame Taubira.

 

# De rares génies et des foules d’imbéciles s’en vont chaque jour dans l’autre monde. Est-ce vraiment rassurant ?

L’autre monde ? Il y eut le nouveau, il y a l’ancien. Chaque matin, un jeune homme, une jeune fille, se disent qu’ils n’appartiennent pas à l’ancien. Illusion émouvante qui les aidera quelque temps à vivre.

3 / VI / 2002

 

# Elle vous saisit d’un coup, la mort, ou vous mijote à feu lent. Un sacré cordon bleu !

*

Philosophie féline (suite). Nos chattes, Artémis et Nedjma – treize ans pour l’une, deux, approximativement, pour l’autre – s’entendent désormais, ou cohabitent harmonieusement. À l’heure de la manne elles se chicotent quelque peu, surtout pour nous rappeler leur excellente personne, laquelle n’apprécie rien tant que d’être servie la première.

*

Il y a de cela deux matins, Nejma, qui n’en avait jamais rencontré, nous a laissé une souris défunte dans l’atelier. La première à son tableau de chasse. Cela s’apprend donc de soi-même.

9 / VI / 2002

 

# Premier tour des élections législatives. Une sévère défaite s’annonce pour la bourgeoisie socialiste.L’Yonne Républicaine regrette à la fois le fait indubitable du recul, et, en première page, cet autre fait que le score du F.N. ne permettra pas, au second tour, ces nombreuses « triangulaires » toujours si favorables à la « gauche ». On comprend que ladite gauche n’ait jamais souhaité interdire ce parti qu’elle dénonce sans cesse comme « nazi, raciste et xénophobe », mais qui la servait si bien, jusqu’ici, sans que cela fût jamais confessé aussi clairement, ou ingénument.

*

Dans le même quotidien, une artiste locale est présentée comme peignant exclusivement « l’âme et le monde invisible ». Une compagne des Trônes ou des Dominations… En pleine Bourgogne, on n’a aucun mal à y croire.

11 / VI / 2002

 

# Voyons enfin les choses comme elles sont : en ce bas-monde tout est miracle, tout est merveille !

 

Couples assortis. La fonction du politicien est de décevoir. Celle de son électeur, d’espérer.

16 / VI / 2002

 

# Dans l’état de déliquescence où je suis tombé, je reporte d’un ancien fichier dans un autre plus récent des citations de Léon Bloy. Formidable porteur de colère contre le néant de la sottise et de la petitesse. Formidable agitateur de la pensée furieuse. Premier poète de la prose française, moteur surpuissant des mots qui, selon lui, « ne sont pas de l’homme ». Transmetteur, donc Parleur inspiré, haïssant le bourgeois et sa préoccupation tripale comme ce devrait être le devoir de tout écrivain : « Je déclare que je ne sais pas parler à de la viande ! »

Cette activité graphique est censée me relever. Je ne sais… Peut-être m’aide-t-elle un peu.

 

¤ Étrange coïncidence : le pape tout nouveau, François, qui vient de succéder à Benoît le XVIème, devrait nous préparer quelques frasques et plaisanteries divertissantes. N’a-t-il pas eu rien de plus pressé que de citer Léon Bloy ?

*

Ma profession de foi étant de ne faire de carrière (encore que le mot me paraisse inapproprié) que littéraire, et non pas médiatique, je devrais me satisfaire du silence presque complet dans lequel tombeConverso, mon dernier roman. J’y ai mis tout mon cœur et le meilleur de mon esprit, soit mon âme. Ce silence m’est accablant. Je n’ai pas cette force ou cette confiance stendhalienne qui fait que, les yeux fermés, on s’en remet à la postérité. Ne me console pas davantage de savoir que Julien Gracq parfois fut blessé de la stupidité et de la malveillance ambiantes. Il faudrait être plus fort. Parfois je pense que je n’écrirai plus de romans. Je dois bien reconnaître que la fatwa, lancée contre moi il y a quelque seize ans par certaine très médiocre critique, n’a pas cessé son effet.

24 / VI / 2002

 

# Cette nuit, écouté sur France-Culture une assez longue et rare séquence de critique de la critique, cette dernière précisément exécutée par de notoires critiques tels Todorov, Finkielkraut… Cette amusante mise en abyme de l’abîme permet de comprendre que la critique actuelle a cent raisons de se plaindre long comme le bras de la critique actuelle. Celle qu’elle nomme elle-même « critique d’évaluation » – les chroniques quotidiennes et hebdomadaires de la presse – est insatisfaisante en ce qu’elle est sans aucune boussole littéraire, soumise aux modes idéologiques, aux groupes d’intérêt, aucopinage (« renvois d’ascenseur »), et qu’elle dispose de l’arme qui tue : le silence. Quant à la critique universitaire, ou de connaissance approfondie, elle est savante, donc lointaine, et ce d’autant plus qu’elle ne prend aucun risque en limitant ses cibles aux auteurs réduits à n’avoir plus à compter qu’avec la postérité.

Alain Finkielkraut reparle de Renaud Camus, et, incidemment, nous dit quelques mots de Morand : le premier n’est pas antisémite, le second le fut jusqu’à la moelle des os en dépit d’un talent aveuglant : dans les deux cas, on découvre la lune.

Découvertes : la précise (et imprécise) violence écrite dont Anatole France poursuivait l’oublié Georges Ohnet : il se faisait les griffes et les dents sur un roman intitulé Volonté. Quoique n’éprouvant aucune animosité à l’égard d’A. France, j’ai grande envie de lire ce roman.

Cette audition nocturne m’a fait le plus grand bien. Je sais que si la petite fatwa dont je suis la victime me chagrine parfois, je serais plus chagriné encore de recevoir une évaluation positive d’un de mes livres de la part de certaine dame critiquante. Ce serait comme une insulte, le talent – que serait un artiste qui douterait du sien ? – ne pouvant, sans se mésestimer lui-même, se trouver satisfait de la médiocrité de certains regards posés sur lui.

C’était mon accès de fièvre annuel. Le malaise, cette fois-ci, n’aura duré que soixante-douze heures. Notable progrès.

*

M’attendent des lectures excitantes : Les Cahiers de M. L. Brigge, et deux romans de Svevo abandonnés il y a de cela plusieurs mois. Reprendre pied dans le vrai travail, avec des poèmes et un roman, puisque la révision de mes nouvelles tire à sa fin.

27 / VI / 2002

 

¤ La vie de l’écrivain, de l’artiste, leurs « contacts », si je puis dire, avec la critique… cela ressemble aux montagnes russes de la défunte Foire du Trône : une bosse horrible, un creux affreux, une bosse… un creux. À la fin on a envie de vomir, on jette son billet par terre et on rentre chez soi.

 

# Suzanne T., ma belle-mère, intelligence remarquable, vrai caractère, destin tragiquement douloureux, est morte ce soir, à 19h55, dans les bras de M.D.B. Passage presque instantané, fin de son humiliation et de ses angoisses. L’instant du mourir fut comme facile, tout ce qui l’avait précédé depuis six mois n’ayant été que torture.

28 / VI / 2002

 

¤ Penser à une existence terminée, à ce qu’elle fut quand on sait ce qu’elle fut, cela tourmente l’âme, et serre le cœur.

 

Philosophie féline (suite). Pour le chat, tout geste est parole.

*

# Boire de grands vins seul ? Impossible. Seul, parfois, j’en bois de très moyens, pour n’avoir rien à m’en dire.

*

# Chronique littéraire du Monde : la presse people des livres contemporains.

*

Je ne lis jamais, ou presque jamais, ce que je me promets de lire. Ces jours-ci, Italo Svevo m’attend encore, et le souci de l’urgence voudrait que je m’affaire autour de Rilke. Or je lis, à défaut d’avoir trouvé son Journal inutile, le Journal d’un attaché d’ambassade, de Paul Morand. Ces pages sèches et factuelles me procurent le meilleur plaisir. J’y ai pêché ceci, entre cent autres poissons d’or : « Je ne suis plus d’âge à pardonner une soirée perdue ». Pour ma part, j’ajoute les soirées désagréables, pour lesquelles je suis d’âge à réclamer réparation ou même vengeance. Ce genre de vengeance restant néanmoins tout aussi désagréable à mettre en œuvre.

6 / VII / 2002

 

¤ Je suis attiré par les auteurs dits « malsains », non parce qu’ils le sont, mais parce que la plupart du temps les esprits sains qui les dénoncent et les vouent aux gémonies me paraissent plus malsains encore dans leur bonne conscience inaccessible à la moindre tentative d’explicitation, au moindre doute.

 

# Je ne me suis pas intéressé à l’attentat du World Trade Center, à New York, le 11 septembre dernier. Certains y voient un sceau imprimé sur le XXIe siècle, comme l’affaire Dreyfus et la guerre de 1914 donnèrent le la au précédent et à son Ouverture orchestrale. Dans l’effondrement des Twin towers, je n’ai vu que la marque de la sauvagerie humaine ordinaire.

Les foules indiennes et chinoises sont à peine concernées par nos affaires « occidentales et moyen-orientales ». L’Afrique se débat encore un peu dans la misère de ses massacres, entre les crocs de satrapes qui se sont donné la vieille colonisation pour alibi. Ses ressortissants les plus vigoureux se réfugient dès qu’ils le peuvent chez leurs anciens colonisateurs. Je vois ce continent se dissoudre et agoniser parmi les clameurs des belles âmes et les promesses des organismes bancaires internationaux.

 

*

 

Lecture. Paul Morand, Journal d’un attaché d’ambassade, 1916-1917. Écriture pas spécialement soignée, ni retouchée, ce qui est à la fois bien et avoué. Anecdotes multiples concernant le personnel politique ; le front paraît à des années-lumière ; les souffrances des poilus et des Français ne sont évoquées que de loin en loin ; esprit « quai d’Orsay », esprit d’épicerie ; remous et reflets de la vie mondaine de l’arrière ; antisémitisme sans cynisme, donc réel et profond, qui affleure en diverses occasions ; anecdotes amusantes et répétées concernant Cocteau – « la mitrailleuse à images » –, et surtout Proust.

Le mot d’esprit était la marque française par excellence. Cela a disparu. Nous n’avons plus que le mot lourd ou l’insultante grossièreté. Par exemple, j’ai entendu notre voisin bourguignon (guère porté au langage surveillé il est vrai) traiter son fils, un petit garçon de cinq ans, d’enc… ! De cette méchanceté singulière, bien perceptible dans le ton, l’enfant a sans aucun doute perçu la violence odieuse, car il eut une crise de larmes et de suffocation accompagnée de hurlements comme jamais encore je n’en avais entendu. Comment un père peut-il… ??????

 

¤ Sans imaginer que le langage populaire fut d’un grand raffinement dans les siècles passés, je suis frappé aujourd’hui par cette pauvreté armée d’une violence furieuse dont la rue emplit mes oreilles, et parfois la radio ou la télévision. Frappé, oui, comme par le marteau ou le couteau qui blessent et tuent.

*

 

Détail non infime. La seule pensée des haricots verts me donne la nausée. Quand, de loin, j’aperçois les diététiciennes de l’hôpital Necker, je me cache derrière un pilier : elles ne me convertiront jamais. Comment leur avouer, sans renvoyer leur fonction au néant, que je suis plutôt escargots de Bourgogne et cassoulet toulousain, gevrey-chambertin, vosne-romanée, saint-julien et pessac-léognan ?

15 / VII / 2002

 

# Après la télé-poubelle, est offerte à la nation la télé-latrines (« L’Île de la tentation »). Il semble que rien ne rebutera ce peuple. On lui donnerait à manger ses excréments qu’il les avalerait sans sourciller, et peut-être sans déplaisir.

La chose ne devrait pas me scandaliser. Rien de plus normal aujourd’hui que ces spectacles qui ont l’avantage sur ceux de la Rome de Domitien et de Néron de n’être pas sanglants. Non que l’on se refuserait absolument à des boucheries télévisuelles – n’y a-t-il pas commerce de cassettes vidéo montrant tortures et assassinats filmés in live, si j’ose dire ? –, mais le confort petit-bourgeois s’oppose au malaise et au dérangement de l’individu. Le temps des personnes est d’ailleurs loin derrière nous, et cela est significatif de la capacité d’absorption de ces cellules isolées du corps social, coupées de l’ensemble, chacune fonctionnant pour elle seule, alliée à d’autres au besoin, contre les autres ou les ignorant la plupart du temps.

Ce qui me scandalise, me révulse, c’est cette entreprise concertée et programmée d’abêtissement de tout un peuple par ce médium à l’impact formidable qu’est la machine télévisuelle. Le cynique dévoiement de cette machine.

20 / VII / 2002

 

¤ L’entreprise est descendue aux gouffres : nous en sommes au degré zéro de l’ambition culturelle. La seule ambition est de rassembler ce qui reste d’esprit dans les têtes françaises devant de longues plages publicitaires introduites par des « séries » américaines suffisamment vides et ennuyeuses pour que ces pauvres esprits aient envie, précisément, d’aller à la plage.

 

# Vivre : question de sensation de l’existence et du temps. Mourir : abdiquer nos passions.

 

¤ Ma philosophie de bazar ! Comment pourra-t-on jamais concilier la simple « sensation » et les « passions », au sens positif de ce mot ? Ma tête est bien faible, autant l’avouer. Et ce genre d’aveu public fait tellement plaisir…

*

# Bref séjour parisien. Seul point lumineux, notre visite, à Saber Mansouri et à moi, chez Claude Durand. Notre Bibliothèque (Mâktâbâ) est sur ses rails. Les deux premiers ouvrages seront publiés par Fayard au printemps 2003. Nous espérons le soutien visible et lisible de Pierre Vidal-Naquet.

 

¤ Quelques livres seront publiés, puis Mâktâbâ disparaîtra : ventes insuffisantes. Il faut dire que les auteurs, des Arabes et des Persans des siècles passés, avaient disparu depuis longtemps. Ils ne pouvaient danser d’obscènes cotillons sur les planches télévisuelles, dans les studios de radio…

*

Le mardi soir, vers vingt-trois heures, sur un trottoir de la rue des Cinq-Diamants, une jeune fille, dans le français de notre temps, demande à un Noir assis sur un appui de fenêtre :

– Toi, c’est quoi ton métier ?

Il lui rétorque :

– Moi, je suis promeneur.

Rires des passants.

 

Fin des Carnets d’un Fou - XXI

 

Michel Host


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