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Carnets d'un fou - XIV, Michel HOST

Ecrit par Michel Host le 05.01.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Carnets d'un fou - XIV, Michel HOST

 

Le 27 décembre 2011


Rétrospectivité / Prospectivité / Objectivité / Subjectivité / Invectivité / Perspectivité / Salubrité

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On croit toucher la surface des choses

et c’est déjà l’intime.

La peau

c’est déjà l’intime.


Jean-Louis Giovannoni, L’immobile est un geste

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Ces Carnets d’un fou sont un tissu d’observations et de réflexions. Tissu déchiré parfois, car enfoui dans le sépulcre de l’impubliable : deux éditeurs, craintifs, ont fait marche arrière tant les timides et rares audaces qu’il enveloppe leur ont paru devoir contrarier leur bonne réputation, leur chiffre de vente et leur belle complicité avec la chronique littéraire parisienne. Seule une publication en revue est donc accessible à ces notations. La Cause littéraire, après La Vie littéraire, les accueille à son tour : qu’elles en soient remerciées. Ravaudages et reprises, donc ! Mis sur le métier en 1999, on y verra défiler des « vues » d’un passé de quelques années auxquelles, ici ou là, des commentaires touchant à notre proche actualité fourniront d’autres perspectives. Nous attendons monts et merveilles de ces travaux d’aiguille.

Michel HOST

Il s’émerveillait de voir que les chats avaient la peau percée de deux trous, précisément à la place des yeux.

Lichtenberg, Aphorismes

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# Notations : du 17 juin au 3 juillet 2000

¤ Commentaires : décembre 2011.


#  La vague soulevée par Renaud Camus prend les proportions d'un raz-de-marée. Deux pages presque complètes dans Le Monde du 10. De Yale, une universitaire déclare sa déception, sa peine, en termes mesurés. Elle paraît s'étonner de "la triste histoire de l'antisémitisme français", comme si nous eussions pu ou dû être la nation d'exception, le pays épargné... Cet étonnement m'étonne. Elle rappelle aussi que, lors des années noires, des Français refusèrent de dénoncer, de livrer des juifs au Moloch nazi.

Je mets à profit ceci pour dire que mon beau-père, Georges B., - personne ne le dira pour lui - eut la possibilité de faire s'échapper du Vel d'Hiv un certain nombre de juifs qu'on y avait parqués et qu'il le fit. C’était un homme courageux qui, pour la libération de Paris, se battit les armes à la main. Je l'ai admiré et aimé pour cela, il ne parlait de rien, jamais, il ne fit valoir aucun de ces actes de courage, il ne demanda rien, on ne lui attribua aucune médaille, il est mort ainsi, nu, ayant fait ce qu'il pensait devoir faire, en juste discret, comme il dut y en avoir un certain nombre.

Isabelle Rabineau  - ex-responsable de l'émission Panorama -, m'apprend  qu'elle est d'origine juive (je dois dire que j'ai toujours trouvé normal que des juifs, rescapés de ces années terribles, francisent leur nom pour se sentir mieux protégés). Isabelle Rabineau, donc, m'apprend aussi que, dans le livre de R. Camus,  figure une liste, liste juive où apparaît son nom. Si la chose se vérifie (j’ai peine à le croire et veux faire la part de l'émotion), elle est déshonorante, car il est impossible d'ignorer ce que rappelle ce genre de listes...  Je serais porté à penser que l’écrivain aura seulement nommé les responsables de l’émission dont il fait le procès.

J'en conclus deux choses. La première : la censure et l'interdiction de vente d'un livre que j'aurais fini par acheter afin d'en juger par moi-même, m'ont empêché de m'informer avec précision ;  je me vois donc réduit aux citations, aux affirmations et dénégations de seconde main, invité à instruire à charge plutôt qu'à décharge puisque, et c'est ma manière, je ne me précipite jamais sur les textes au parfum de scandale. Sylviane Agacinski, dans les mêmes pages, ne dit pas autre chose: "[...] n'oublions pas que la logique totalitaire n'a pas été seulement celle de la haine, mais aussi celle de la censure et des procès, de l'interdiction de penser, de la terreur intellectuelle. [...] Ne combattons pas une ombre déplaisante à l'aide de l'infâme censure. On doit pouvoir mal penser."  J’en suis d’accord, car l'espace des pensées condamnables s'étend dangereusement ces temps-ci, dans ce pays-ci.

La seconde : si l'existence d'une telle "liste" devait se confirmer, R. Camus se sera montré dépourvu d'esprit de finesse, de mémoire et surtout de respect de son prochain. Ses amis, ses proches, diront que la stupidité n'entre pas dans ses habitudes. Je pense que chacun peut se prendre les pieds dans les chausse-trapes de la bêtise. Réserves d'usage, donc !

Cela dit, je persiste : puisque nous sommes une nation composite, plurielle, voire hétéroclite, dont les responsables et la plupart des citoyens, dont je suis, font de cette particularité un emblème, il est on ne peut plus "antinational" qu'un lieu de travail, de pouvoir, de culture... soit entre les seules mains d'un groupe quel qu'il soit (c'était bel et bien le cas de l’émission Panorama, en 1994), et anormal que ce lieu soit entièrement  colonisé par l'une des composantes de la nation. Dans ces cas, les jeux de l'amitié, de la cooptation, du choix préférentiel, aboutissent à une manière d'exclusion, concept dont on ne voit pas pourquoi il n'aurait que le seul usage que lui consacre la sociologie selon la mode. Ces comportements engendrent comme logiquement la nécessité de concevoir une politique des quotas, de laquelle, dans le même numéro du Monde, parle avec une cinglante ironie un  lecteur parisien.  Or on se souvient qu'une récente manifestation de Noirs français, à propos de cette question, n'a pas rencontré la moindre approbation des organismes habituellement chargés de la dénonciation et de la répression de toutes les entreprises racistes, xénophobes, révisionnistes et discriminatoires...  S'interroger sur cette soudaine timidité dans la défense des causes justes ! Mais quel lièvre ne va-t-on pas lever !

Quant aux propos de Liliane Kandel, ils visent à affirmer que, R. Camus ayant contrevenu à la loi et à Sartre, ses défenseurs ont pour seul tort de le défendre. C'est dire qu'on fera au présumé coupable un procès où il est d'avance condamné puisqu'il ne mérite pas d'être défendu. Vieux relents! L'inquisition aisément change de camp. Tant de confusion étonne, et penser mal me paraît aussi de ces vertus les mieux partagées.

17 / VI / 2000


¤ Je souhaite que le lecteur d’aujourd’hui (année 2011, bientôt 2012), veuille bien, par l’imagination sensible autant que par la mémoire des faits, se reporter à cette année 2000 où les cimes de la pensée correcte atteignirent des hauteurs himalayennes. Les choses se maintiennent en l’état. Dire, de nos jours, c’est faire, et plutôt mal faire car il est toujours quelque bien-pensant d’un bord ou d’une autre pour vous reprocher d’avoir parlé. Il n’est plus question d’ouvrir un quelconque débat, de tenter de trier le vrai et le faux, d’examiner ce qui tient de la simple affirmation et de procéder à l’établissement de preuves… Non, on aura directement affaire aux tribunaux. Ce sera plus simple et, le propre du journalisme d’opinion étant le schématisme, les populations seront tenues au courant des termes et rigueurs de la loi plutôt qu’initiées aux argumentations opposées. Vérités imposées, donc, et qui, selon moi, même si elles sont « la vérité », demandent à être exposées, démontrées, toujours  et encore démontrées. La démonstration est, en outre, la condition même de la persistance de cette « mémoire » que l’on veut ne pas voir mourir. Et même exacte, la vérité admise, la vérité changée en dogme, devient vérité morte et affaire de religion. Elle fanatise aussi bien qui la défend que qui la met en doute ou la nie. D’une manière ou d’une autre on tuera donc à nouveau pour elle.

Dès lors les lois anti-négationnistes, loi Gayssot contre les négateurs de la Shoah, celle que l’on nous prépare contre les négateurs du génocide des Arméniens, affaire qui commença en 1914, s’étendit sur 1915… me paraissent inutiles, et surtout nocives en ce qu’elles ne seront pas appliquées, ne recevront même pas leur avis de constitutionnalité car elles s’opposent à la liberté d’expression et de pensée élémentaire, écrite, elle, dans notre constitution. Tout cela vise à se gagner une partie de l’électorat qui devrait n’être pas dupe.

Deux choses encore : le précédent président n’avait-il pas officialisé la reconnaissance du génocide arménien par la France et au nom des Français ? Cela n’était-il pas suffisant comme l’est la même reconnaissance de la participation directe de l’État pétainiste français à la Shoah ? N’est-on pas parvenu à clouer le bec de l’immonde professeur Faurisson ?  Ses preuves furent examinées et jugées partiales, ou fausses et insuffisantes.  Argumenter, démontrer, c’est là le bon cheminement. Si mon voisin prétend que le massacre des Arméniens perpétré par les Turcs est une billevesée, je ne souhaite pas qu’on traîne mon voisin en justice. Je lui demanderai seulement de m’apporter les preuves de sa dénégation, je les examinerai, les vérifierai ou les ferai vérifier, et lui dirai ce que j’en pense…


#  Trois semaines de village bientôt. Au tableau de chasse d'Artémis : un mulot, un lézard. Deux batailles de chats aussi. Elle a fait mieux cependant.

Je n'accorde le droit de tuer qu'à cette chatte. Bizarre.


Télévision. Beaucoup de gens la regardent dès le petit déjeuner. Nous sortons de Roland-Garros. Nous voici plongés dans le championnat d'Europe de football. Déjà sont prévus les pédalages du Tour de France, les montées au filet à Wimbledon, et, pour bientôt, des Jeux Olympiques en Australie. Il s'agit bien que n'aient pas une seconde à accorder à leurs enfants les parents, à sa femme le mari, à l'amante l'amant... Pas une seconde, non, temps bref qui leur permettrait de souffler, de considérer l'état déplorable du monde, de juger de l'incurie des politiques, de l'escroquerie boursière continue, d'imaginer une vie différente et de réveiller leurs esprits afin que rien ne tourne plus dans ce continuel ronronnement. Une seconde ? Souffler une seconde ? Impensable !

Notre intime répression a pris la forme de cette anesthésie. Il s’agit de ne pas encombrer les cerveaux de pensées, d’idées, de réflexions… de tout ce bazar intellectuel qui ne provoque qu’inutiles remue-méninges, interrompt les digestions de ceux qui disent nous gouverner et surtout empêche les harmonieuses marées de l’offre et de la demande. Dans l'Espagne de Franco et le Portugal de Salazar, déjà le peuple était abreuvé de football et de courses de taureaux par ces vieux dictateurs qui avaient du métier.

20 / VI / 2000


¤ Aurions-nous oublié déjà ce « temps de cerveau disponible » pour l’achat de bouteilles de Coca-Cola qu’offrait il a peu un directeur de chaîne télévisuelle à ses concitoyens ? Voilà un monde qui depuis lors et depuis bien avant n’a cessé de tourner rond. Notre joli monde. Mais une difficulté imprévue semble-t-il, vient de se faire jour : les cerveaux sont à l’entière disposition des fabricants de ce que l’on voudra, mais les portefeuilles commencent à manquer de liquide. Le grain de sable. La maladie de la pierre que le système suscite contre lui-même.


# Terminés les travaux alimentaires, je lis au jardin. Je viens de prendre cette habitude nouvelle. Sans doute parce que les jardins me paraissent soudain mieux faits pour écouter les oiseaux, contempler les nuages et regretter à l'avance le paradis dont un jour je serai chassé.  Ce que je lis - le hasard est assez joueur ! - ? eh bien : Le Jardin d'Epicure. Gide a mille fois raison d'affirmer qu'Anatole France est un lac d'eau tiède où parfois affleure un îlot sur lequel poser le pied. Enfin, cela dépend… j’ai plutôt excellente opinion d’Anatole. Et il me fait étudier le vocabulaire ! Rien que pour cela on devrait le faire lire dans les lycées. Les mots anciens, les tours désuets ont un charme fou. Artémis guette les lézards gris puis vient se rouler à mes pieds pour que je lui gratte la tête ou le ventre. Je reprends le Journal  (année 1927) : y lis qu'un journal "qui tiendrait compte de cela  [la constatation de la progressive déchéance de l'âge] serait d'un bien grand intérêt". Mais je ne vois pas cela, qui paraît si évident à Gide. Pourquoi désespérer le lecteur et soi-même, sinon par complaisance ?

21 / VI / 2000


# Milieu de l'après-midi. Ciel immobile, torpeur des feuillages, alanguissement du monde. Sans avoir prévenu par un souffle, par un coulis d'air, la bourrasque se lève, sauvage.  Sortie du néant, de je ne sais où, elle veut arracher mes pages, secoue les pruniers en pffffuitant follement, leurs chevelures se convulsent, s’emmêlent, leurs branches se contorsionnent et cherchent à se gifler. Après vingt secondes, la vague furibonde s'écroule. Le jardin est à nouveau immobile. Le prunier arrimé depuis la tempête de décembre n'a pas arraché ses ancres. La chatte, c’est étrange, ne s’est pas enfuie du perron. D'ordinaire, qu'une mince bouffée l'ébouriffe et elle s'ensauve à toutes pattes. Sa peau aurait pu se retourner comme un gant, je le jure. Dame Nature a ses secrets.


# Artémis, ce matin, toute fière, dépose sur le paillasson une grasse souris des champs, proprement estourbie par ses soins. Je félicite la chasseresse, attrape son gibier par la queue et le fais disparaître. Mécontentement marqué chez la meurtrière qui ignore qu'à la campagne les rongeurs sont  fréquemment bourrés de "grains empoisonnés".


¤ Je ne sais pourquoi, j’aime raconter ces saynètes campagnardes. Des instantanés, des brins d’antiques « rédactions ». Oui, enfant j’y prenais plaisir. Je m’en souviens, je me racontais ces choses à moi-même d’abord. C’est, en fait, toujours la même chose. Le plaisir des mots, des images, à l’avant-garde du plaisir du texte.


#  "C'est au nom de Dieu que les critiques catholiques condamnent; ils ne peuvent se tromper, car Dieu les inspire..."  Gide, Journal, 11 août 1929.

Il n'est plus de catholicisme, donc plus de critiques littéraires catholiques. Ne nous restent que les critiques athées, non moins péremptoires. Ils suffisent à notre bonheur.


# Vais laisser le Journal pour le reprendre à l'automne ou à l'hiver. Lecture plus intelligente que passionnante. Gide : immense liberté d'esprit, sensibilité souffrante, goût de la vérité qu'il  parvient toujours à énoncer, même et surtout s'il lui en coûte. Aussi, une part bien cachée de cynisme. L'amour des gens, l'amour des bêtes. Un humour très  masqué, rare à vrai dire. Sa pose est d'affirmer qu'il est indigne de poser face à soi-même et aux autres. Et une manie agaçante, comme de noter qu'il lit ceci ou cela, sans plus de commentaires. Ses commentaires,  s’il en fait,  sont étayés et subtils ; il arrive même qu'il y ait de l'intérêt à le lire au sujet d'un ouvrage lointain qu'on n'ouvrira pas de toute façon. Il n’est jamais inspiré par cette méchanceté envieuse qu'on rencontre assez de nos jours.

23 / VI / 2000


¤ Quelque dix ans ont passé. J’ai bien « laissé » le Journal. Faible envie de le rouvrir. Je le rouvre pourtant et tombe sur ceci  - le hasard, encore, dont on ne sait jamais comment il se comportera avec nous ! - : « Me trouvant complètement seul et sans presque aucun travail à faire, je me décide à commencer ce carnet que, depuis quelques mois, j’emportais avec moi d’étape en étape, dans le désir d’y écrire tout autre chose que ce que voici ; mais depuis qu’Em.  m’a quitté j’ai perdu goût à la vie et, partant, cesse de tenir un journal qui n’aurait plus pu refléter que désarroi, détresse et désespoir ». [C’est en date du 21 août 1938]  « Em. », c’est Madeleine, morte en avril. Gide est seul, en effet, et sans grand goût de vivre. Il ouvre un carnet, mais un carnet où devaient s’inscrire des choses si différentes. Le hasard, un escargot dont la coquille enroulée sur elle-même saisit l’homme à différents moments de son existence. C’est Baudelaire que Gide « reprend », avec ces vers qui, eux aussi, constituent une rencontre de hasard :

Quand notre cœur a fait une fois sa vendange,

Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu.

Il les commente : « […] ce vers doit un peu de son extraordinaire puissance incantatrice à ceci : qu’il généralise et nous invite à considérer comme une loi banale et applicable indifféremment à tout être, ce que nous nous flattions peut-être d’être seul à connaître. […] Baudelaire est habile à confier à quelques paroles qui d’abord n’ont l’air de rien, ses vérités les plus profondément douloureuses. »


#

Enfants de mon pays

Mâchez votre chewing-gum

Portez vos casquettes mode Donald

Vos blousons aux couleurs de la Texas University

Dites  O.K.,  et  yes man et  what's news, brother ?

Enfants de France

Aimez l'Amérique

Serrez la main du tueur de Noirs, George Bush junior, oui, serrez-la lui bien fort,

Et n'acceptez plus qu'on vous torture à l'école avec la langue de Rabelais et de Voltaire,

Adorez l'Amérique où l'on pique le Noir Gary Graham comme on pique un chien,

Idolâtrez-la cette Amérique, où menotté et hurlant son innocence, on pique un garçon à la peau noire

Vénérez-la cette Amérique qui jamais n'a demandé pardon pour le génocide de ses Indiens,

qui se fait Ku Klux Klan pour la fête du meurtre des Noirs,

Parce que,

voyez-vous,

la dose léthale,

la décharge d'un million de volts,

c'est cool oui c'est vraiment très cool.

J'écris ces lignes, ce soir, à 21 h 25, sous l'empire de la rage et de l'alcool, sachant bien que beaucoup d'Américains, blancs et noirs, découvrent avec horreur la barbarie dans laquelle leurs politiciens avides des voix des électeurs et de dollars les tiennent plongés. Sachant aussi que notre presse, qui s'est tant émue du sort de Gary Graham, aura gommé jusqu'à son souvenir dès après-demain. Ne comprenant pas comment ces hommes venus mourir ici pour nous délivrer du nazisme peuvent aujourd'hui se comporter en parfaits nazis.

24 / VI / 2000


¤  Gary Graham et ses semblables sont oubliés. Oubliés de ce « public » inintéressé, comme tous les publics de tous les temps il me semble, oublié comme l’est déjà Troy Davis, autre condamné à mort, quoique innocent, par la justice américaine. C’était en septembre de cette année 2011. Il n’y a qu’un trimestre de cela.


#  Hier, capturé Artémis à sa sortie du bûcher et, sans autre forme de procès, l'ai fourrée dans la voiture. Ainsi elle n'a pas eu l'occasion de se ruiner le moral comme elle le fait dès qu'elle devine que nous allons changer de séjour. Elle imaginait, j’imagine, terminer sa journée au jardin. L'humain abuse.

Roulé à 90 km/h (mon souci tout récent, et louable je crois, de respecter la réglementation) pendant une centaine de kilomètres. Mes paupières tombaient. Je manquais m'endormir sur mon volant.  Un peu accéléré la cadence pour n'être plus un danger de la route.

Paris. Courrier accumulé. Agréable, de quelques éditeurs que ne rebute pas ma faible notoriété. Ils me publient parce qu'ils aiment ce que j'écris. Cela suffit à me rendre pleinement heureux. Agréable encore, mais avec réserves : un mascaret d'invitations à des réunions, célébrations...  sympathiques pour  la plupart, mais quoi…  la date des unes est déjà derrière moi, et, pour les autres, le temps me manque par anticipation. Pendant que nous écrivons, peignons, composons...  d'autres consacrent leur énergie à nous attirer dans les filets de leurs rêveries.

25 / VI / 2000


¤ Circuler en automobile est aujourd’hui un calvaire. Un concours de lenteur. Ma torpédo changée en brouette. La fatigue en est décuplée. Il me faut aussi lutter contre le sommeil.  Le plaisir est anéanti.

« Torpédo ! » C’est joli, vous ne trouvez pas ? Cela veut dire « torpille ».

Je sors maintenant le moins possible. La vieillesse serait-elle à mes portes ? C’est probable. Tant pis pour elle. Le tout est de ne jamais m’ennuyer. J’ai des sorties intérieures de plus en plus fréquentes.


#  Gide, en 1931, désireux de "crier très haut [s]a sympathie pour la Russie », souhaitant "Voir ce que peut donner un état sans religion, une société sans famille." Et ajoutant: "La religion et la famille sont les deux pires ennemis du peuple."

On mesure l'illusion de l’écrivain à l'heure où naît le stalinisme, et combien le voile de fumée était épais qu'on avait jeté sur les monstruosités passées et en cours. Le voyage en U.R.S.S. ne va d'ailleurs pas  tarder, et Gide y verra plus clair.

Quant au propos sur la religion, et surtout la famille, il est amusant: c'est dans le marécage de la famille bourgeoise française fin et début de siècles, que Gide a puisé son horreur de l'étranglement qu'on vous y réserve, pour y voir après coup la cause des malheurs du peuple !


# Le treizième arrondissement a la rue Shtrau -, du nom du petit tambour (ou clairon) qui se montra héroïque contre les Autrichiens, à la bataille de Wattignies. J'y passe quand je me rends chez ma dentiste. Le huitième a l'avenue Kléber. La hiérarchie est respectée. Ce pays désordonné a toujours mis aussi bon ordre dans son histoire que dans ses quartiers.

26 / VI / 2000


#  Gide détient chez lui une quinzaine de "manuscrits quémandeurs" qui, s'il les regarde, "[lui] font souhaiter d'être mort." Je n'en ai que trois, mon souhait est le même. Et si je mourais, ce serait de cette culpabilité qui naît du sentiment de ne savoir dire non, de l'aveu fait à moi-même de cette faiblesse.


¤ On se range. On limite ces lectures épuisantes. Tenter de soutenir, de promouvoir… c’est le plus souvent courir à l’échec. Un bon nombre de manuscrits sont structurellement mauvais ou si mal écrits ! Mettre en forme, pour leurs auteurs, le communiqué « diplomatique » subséquent prend davantage d’énergie que la lecture elle-même. Si, par admirable, un manuscrit présente assez de qualités pour que vous le recommandiez à un éditeur, il faut encore tenir compte des goûts et des contraintes de celui-ci. On échoue là encore assez souvent, et celui qui vous avait confié son œuvre, même si vous lui aviez demandé de n’avoir que des espérances mesurées, aura rarement l’esprit de comprendre que la chose ne dépendait pas de vous seul. Dans la plupart des cas vous n’aurez gagné que de vous faire un ennemi. C’est ainsi que j’ai fini par comprendre toute la sagesse de Jules Renard : « Je me mets en quatre pour ne pas rendre service ».


#   Toujours Gide. Il m'occupe d'autant plus que je vais délaisser son Journal dans trois jours. Sauf erreur, je n'y vois apparaître le nom d’Hitler qu'en avril 1933.  "Le Hitlérisme (Gide écrit comme il faudrait dire), c'est un Boulangisme qui réussit." Il  note encore que la France s'évertue à ce qu’Hitler n'échoue pas. Cette première notation écrite n'était certainement pas précoce. Était-elle tardive pour autant? Un écrivain doit s'extraire, s'il veut écrire, du tourbillon de ce qui l'entoure, où ne s'y plonger qu'à de brefs moments. Mais Gide était réellement engagé (le Congo, le communisme, bientôt leRetour... et depuis toujours, son combat pour la reconnaissance de la liberté homosexuelle...) Léger déphasage, donc. Comment comprendre?

27 / VI / 2000


#  Deux faits d'actualité, éloignés l'un de l'autre en apparence, plus que reliés à la vérité : le premier, un film - Baise-moi - sort dans un fracas médiatique. À son origine, le livre d'une  de ces dames dont je parlais dans les premières pages de ce carnet. Avec ce film, on prétend offrir à la réflexion du public le thème des violences sexuelles infligées aux femmes par le mâle, ce cochon qui ne sommeille jamais que d'un œil, mais saigné comme il se doit dans les scènes finales. L'intention me paraît aussi louable qu'amène. La difficulté est que les scènes de viol y sont présentées - c'est la matière insistante de toute la publicité faite au film -  selon les perspectives du hard pornographique, de façon à ce que qu'aucun voyeur ne regrette la dépense de son billet d’entrée. Je n'ai pas lu le livre, je n'irai pas voir le film. Je comprends seulement que des allumeuses, sous l'alibi de fustiger la violence masculine, ne font qu'exciter le verrat qu'elles prétendent stigmatiser. Elles travaillent seulement contre les femmes. Sous le rapport sexuel, sous le tranchant de l'arme, le rapport tout court.

Le second :  S.A.R., présumé assassin de trois jeunes femmes, retenu par la justice portugaise sous le prétexte de la trop grande sévérité de la nôtre, vient, dans sa cellule  de Lisbonne, de s'infliger la peine de mort qui lui était ici évitée de toute façon. Justice ne sera pas rendue, ce malheureux jeune homme, à l'évidence grand malade mental, qui n'aurait jamais dû être remis en liberté sans surveillance médicale après ses premiers crimes, n'aura jamais plus l'occasion de se mettre au clair avec sa conscience;  les parents et les enfants des femmes assassinées - l'une était mère de deux enfants -  resteront avec ce poids de mort dans le cœur et l’âme, sans rien savoir de ce qui animait la main du criminel ni de ses éventuels remords. Du premier au dernier maillon de cette chaîne d'incompétences et d'irresponsabilités, la simple justice, et cet humanitarisme que partout l'on prétend servir, auront été bafoués. Je vois ces dames cinéastes, probablement indignées de tous ces crimes contre leurs sœurs, mais aussi probablement inscrites dans le camp de la bonne pensée selon le goût du jour, armant dans les salles obscures la main du prochain tueur de femmes.

29 / VI / 2000


¤ J’ai parfois l’impression que le but a été atteint. Au cours de ces trois dernières années les meurtres et assassinats de jeunes filles et de femmes se sont multipliés de manière effarante. Parmi les plus « marquants », si l’on ose dire, ceux de deux jeunes touristes françaises, en Argentine au cours de l’été. Les parents de ces malheureuses en sont venus, et on peut les comprendre, à suggérer qu’une loi spécifique contre « le féminicide » soit promulguée.


#  L'admiration ne m'a jamais coûté. La détestation non plus.

30 / VI / 2000


#  On lit aujourd’hui de ces écrivains qui n'ont jamais éprouvé de fureurs, ni de haines, ni aucun de ces sentiments accablants dont on est plus honteux que fier. On lit des anges.

1 / VII / 2000


¤ Je ne les lis plus. Je gagne du temps. D’ailleurs les plumes des ailes des anges sont faites surtout pour voler.


#   D'un journal l'autre.  "Esquisser un savoir sur le monde à partir d'un fragment de savoir sur soi." De Martin Melkonian, Le clairparlant. Un journal que je dirais intime et de très belle tenue. La modestie de l'énoncé suppose une méthode où le soi précède et focalise la vision du monde. Comment cette connaissance de soi, même fragmentaire - en est-il d'autre nature ? - pourrait-elle se construire avant un savoir, même esquissé, du monde ?


¤ Je n’ai toujours pas de réponse à la question.


Conseil à mon futur éditeur pour la présentation de ces carnets à mes futurs lecteurs :

Ouvrage :     "Carnets d'un sédentaire"

Points forts : - obscurité consentie de l'auteur.

regard porté de préférence sur ce qu'on veut ne pas voir.

humour visant à déplaire plutôt qu'à plaire.

Point faible : - à l'écart de la religion du sport comme de toutes les autres.

L'auteur : Poète, romancier, nouvelliste, arachnophile, disciple de Bacchus, esprit libre et immodeste, engagé dans l’art.

2 / VII / 2000


¤ « Esprit immodeste. » C’est l’évidence. Je l’avoue, comme bien d’autres j’aime à « faire l’intéressant ». Un instant ma naïveté me porte à croire qu’on se reportera à l’antique dicton : Faute avouée, faute à demi-pardonnée. Mais non… mais non…  Les choses ne se passent pas comme ça ! D’ailleurs, puis-je être… peut-on être naïf ?


Ces gay-proud voudraient-ils me faire aimer leur différence quand eux-mêmes n'aiment rien tant que leur semblance ?

3/ VII / 2000


_________________________________ Fin des Carnets d’un Fou - XIV


Michel Host


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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel HOST, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri.


Derniers ouvrages parus :


Poème d’Hiroshima, Éd. Rhubarbe, 2005

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Mémoires du Serpent, roman, Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille, nouvelles, Éd. Weyrich, 2015

L’Arbre et le Béton (en collaboration avec Margo Ohayon), Dialogue, Éd.  Rhubarbe, 2016

 

Traductions :

 

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd.-2010),

Aristophane, Ploutos. (Aux éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe

& XIIIe siècles)- 1ère traduction en français – à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue)- Éd.

De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano)  – Éd. Alcyone –

bilingue, 2e éd -  2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éd. de l’Escampette, 2005.

En préparation :

Lucien de Samosate, Philosophes à l’encan  /  L. de Góngora, Choix de poèmes  /  Une suite aux Attentions de l’enfance