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Carnets d'un fou - IX

Ecrit par Michel Host 11.05.11 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

Carnets d'un fou - IX

CARNETS D’UN FOU

par Michel HOST

IX.

Le 7 mai 2011

Rétrospectivité / Prospectivité / Objectivité / Subjectivité / Invectivité / Perspectivité / Salubrité

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« Toute idée de norme est devenue plus ou moins honteuse. La langue n’a pas à être normative, d’ailleurs on sait depuis Barthes qu’elle est fasciste, et la « culture bourgeoise » n’est qu’une manière de se distinguer, elle n’a aucun droit à s’imposer. Dès lors, plus de pédagogie, plus d’apprentissage. L’idée même que l’on puisse « s’élever » intellectuellement a quelque chose de suspect. Un professeur n’a plus à apporter à un élève du savoir ou du savoir-faire, mais à faire en sorte qu’il s’exprime. »

Pierre Jourde, Le langage cool, Atelier du roman, n°63, sept.2010

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Ces Carnets d’un fou sont un tissu d’observations et de réflexions. Tissu déchiré parfois, car enfoui dans le sépulcre de l’impubliable : deux éditeurs, craintifs, ont fait marche arrière tant les timides et rares audaces qu’il enveloppe leur ont paru devoir contrarier leur bonne réputation, leur chiffre de vente et leur belle complicité avec la chronique littéraire parisienne. Seule une publication en revue est donc accessible à ces notations. La Cause littéraire, après La Vie littéraire, les accueille à son tour : qu’elles en soient remerciées. Ravaudages et reprises, donc ! Mis sur le métier en 1999, on y verra défiler des « vues » d’un passé de quelques années auxquelles, ici ou là, des commentaires touchant à notre proche actualité fourniront d’autres perspectives. Nous attendons monts et merveilles de ces travaux d’aiguille. – Michel HOST

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« Ne pile pas ton mil avec une banane mûre. »

Proverbe bantou, cité par Alexandre Vialatte.


# Notations : mois de mars 2000.

¤ Commentaires : mai 2011.


#  Intéressantes perspectives ouvertes par Frédérick Tristan, dans Le retournement du gant  (Entretiens avec Jean-Luc Moreau).  Le réel est pure     fiction, l'auteur est le "support de l'œuvre", rien de plus. Pensée réconfortante et libératrice. Heureux de la voir confirmée par un écrivain d'une telle dimension.

Autre convergence : "Nous nous étions créé une oasis au milieu des médiocrités et des incompréhensions ambiantes. Mais il m'arrivait de perdre patience. Alors je buvais trop."  Il m'est arrivé aussi de trop boire, car les    écrivains, oui, sont généralement peu compris.

Ceci encore: "Rappelez-vous les trois mots clés de James Joyce: "le        silence, l'exil, la ruse". Expérimenté les deux premiers états. J'apprends le troisième. La précocité, il est vrai, n'est pas mon fort. (1er / III)


¤ Quoiqu’elles puissent présenter de l’intérêt, ces confidences sur soi-même ayant pour tremplin les déclarations d’un autre sont le plus souvent de paresseuses et complaisantes facilités. C’est ce que j’y lis aujourd’hui. Et en matière de ruse, je n’ai guère progressé. Dois-je m’en affliger ?  Et voilà que ça recommence ! Moi ! Moi ! Moi !


#  Sous les noires toiles iraniennes, de jolies filles!... de belles femmes! Lever le voile.

Paris. Vous croisez une demoiselle bien faite de sa personne, lui jetez un     œil admiratif.  Elle, en son for intérieur :"Je lis le viol dans les yeux de ce sale type!"  Vous faites comme si elle était transparente : "Encore un pédé!..., ou "Qu'est-ce qui ne va pas?  Suis-je vraiment aussi moche que je le pense?" Malheur des jolies filles, à Paris.

Un certain George Bush junior, gouverneur d'on ne sait quel État  gangréneux des USA, fils d'un ex-président, contre le quart des êtres encore humains de cette planète, contre l'avis de hautes autorités religieuses et morales, contre les constats de manipulation des preuves de culpabilité, contre toute conscience humaine, parce qu'il est en campagne électorale, parce que la majorité de la peuplade américaine en est restée au seul réflexe meurtrier, envoie à la mort Odell Barnes, un Noir qui s'est toujours clamé innocent du crime qu'on lui impute. Et ce peuple brutal prétend faire la morale à l'humanité entière!

Honte à ces démocraties où l'on permet aux masses d'aboyer tandis que la caravane des mafieux et des politiciens maintient son cap!

Reconnaissons à Jack Lang qu'il a, en cette sinistre circonstance, honoré notre conscience et notre culture en dénonçant l'amoralité du misérable politicien et de son système de valeurs.

Sale journée. Et plus sale encore. Le bourreau Augusto Pinochet, pour la sauvegarde d'intérêts financiers internationaux, rentre au Chili via Londres, sûr de son impunité.  Déclaré inapte à subir les rigueurs de la justice pour gâtisme quand Maurice Papon, personnage peu recommandable certes, plus âgé et à peine moins gâteux m'a-t-il  semblé, purge sa peine de prison après un procès conduit selon la loi. Deux poids deux mesures. Des victimes pèsent plus, ou moins, que d'autres victimes. Époque noire habillée d'une morale, oui, mais adaptable.  (2 / III)


¤  La soumission du politique à diverses « raisons d’État », réelles, vraisemblables, fictives… était alors relativement occasionnelle. C’est du moins ce que ma naïveté se plaisait à croire. Quelque dix années plus tard, elle ne le peut plus. Le politique se soumet, et de New-York à Bruxelles se couche, devant les lobbies industriels, aux pieds du lobby bancaire et spéculatif dont il ordonne que les peuples seuls compensent les pertes dues à leurs escroqueries. Le politique couvre et protège, sous le prétexte d’une imaginaire fatalité de la mondialisation, le libre marché libéré dans le poulailler des peuples. Ces derniers, il les appauvrit, les émascule par le crédit, la peur du chômage, l’inculture fomentée, l’abrutissement télévisuel quotidien. Le politique rampe devant le capital financier, il s’en est fait l’esclave fidèle. Les peuples en crèvent ? Qu’importe. Notre Sarkozy libère toujours davantage de l’impôt les grandes fortunes. Pour celui-ci, à quoi sert-il si les services publics sociaux, hospitaliers et de l’éducation, sont chaque jour rognés et mis dans l’impossibilité d’être efficaces ? On dira, bien entendu, que c’est parce qu’ils sont inefficaces qu’on aura eu raison de les anéantir. Au concours Lépine nous verrons la nouvelle machine à plumer la volaille : le politique !


#  Morale adaptable. Atroce colonisation de l'Afrique et de l'Asie par les  Anglais et les Français. Fort acceptable colonisation du Tibet par la Chine encore Populaire. Affreux bombardements, inhumaines tortures pratiqués par les Russes sur les Tchétchènes. Délicieux assassinats d'enfants, de vieillards et de femmes perpétrés chez les Irakiens par le lobby anglo-américain, auquel nous avons prêté  la main.

Meurtres inacceptables de musulmans bosniaques et kosovars commis par  des chrétiens orthodoxes. Tueries d'intérêt négligeable de chrétiens coptes et de catholiques au Soudan, dictées par le fanatisme musulman. Poids et mesures ne  sont nullement les mêmes, ici, quand il s'agit d'apprécier le crime. Une même idéologie, pourtant, se charge de cette appréciation, qui entreprend la destruction systématique de notre civilisation pour faire de nous des idiots et des barbares de luxe. (3 / III)


#  Résurrection d'Augusto Pinochet en terre chilienne. Il sourit sur le terrain d’atterrissage, parade, gambade, reconnaît les siens. Miracle annoncé! Le ministre anglais rit sous cape du bon tour qu'il vient de jouer aux honnêtes gens. Les protestataires protestent. Les victimes s'indignent. Les conservateurs britanniques  - ils ne sont pas au pouvoir -  miment la juste colère. Les Espagnols font le dos rond. Belges et  Français font des phrases. Le peuple, assis aux lucarnes de l'illusion, voit sa digestion à peine troublée par cette nième convulsion du monde. Il oubliera vite. Commedia del arte planétaire, chacun est dans son rôle.  (5 / III)


¤ Qui se souvient, en effet, du petit pas de danse esquissé par le bel Augusto lorsque, à sa descente d’avion, il foula le sol chilien ? Mémoires individuelles ? Il en est de toutes sortes, de la plus légère à la plus éléphantesque. Mémoire collective ? Elle s’émeut promptement. Le canard sur lequel s’abat l’averse secoue ses plumes, se dresse sur l’eau puis reprend son pédalage aquatique. Il n’est pas atteint. Alors, vous pensez, toute une troupe de canards. La foule est palmipède et les peuples imperméables peut-être.

Qui pense encore à ces assassinats, ces tortures, à ces immondes tyrans ? Peut-être le manque de mémoire vient-il de ne pas penser les choses. Le collectif ne pense peut-être pas. Il se meut, s’ébranle et, à la fin, s’en branle.


#  Rien ne va plus entre nous. Nous filons l'imparfait amour. (7 / III)


#  Épuisement de la mi-mars. On est, comme un boxeur sur le ring parisien, sonné de coups de téléphone, épuisé à force d'esquives hâtives, puis de plus en plus lentes et maladroites. Les nerfs sont tendus. Le temps vient, il faudrait partir, aller au vert, au silence des nuits. Trois semaines encore à attendre.

(9 / III)


#  1968, puis 1995. Déclin des études littéraires, des lettres et du doute comme méthode. On ne transmet pas les modes de pensée et les valeurs des  classes éduquées, donc privilégiées. Les pédagogues l'ont décrété: on ne va tout de même pas travailler à la « reproduction ». En lieu et place, les sciences exactes et le vide de la pensée. On ne fait donc plus que calculer dans les écoles. Est-ce par hasard que, simultanément, furent inventés les Directeurs des Ressources Humaines et que l'humain devenu matériau fut plus aisément exploitable, jetable ?

Longue procession pour l'enterrement des langues anciennes, dites mortes depuis l'empereur Olybrius. Logique des pentes descendantes: que l'on ne transmette plus, du passé faisons table rase. Seule désormais - et ce n'est pas le moindre paradoxe que de voir des hommes dits de gauche parfaire le processus - la classe privilégiée possèdera une culture qui ne sera pas exclusivement pratique et opératoire. Le train est sur les rails.  (11 / III)


¤ Il va de soi que dans le complot néolibéral visant à tétaniser les peuples, à les dominer, l’éradication de la mémoire est l’une des armes les plus puissantes. La stratégie est celle de l’anesthésie douce par déculturation, si l’on veut bien se souvenir que la mémoire longue, fil et trame des cultures, est précisément dans la culture. Anesthésie, oui, si l’on se réfère à Aharon Appelfeld nous rappelant qu’ « une blessure écoute toujours plus finement qu’une oreille ». Que plus rien, donc, ne nous soit cause de souffrance, de déplaisir, d’inquiétude, de malaise... Achetons ! Achetons !


#  À Saint-Pierre de Rome, Jean-Paul II pose un acte inouï, unique je crois dans l'histoire des religions : acte de repentance de l'Église catholique pour les fautes et violences qu'elle commit durant deux mille ans d'histoire, des croisades à l'antisémitisme qu'elle nourrit si longtemps, de l'Inquisition à la conversion  forcée des Indiens, de l'injuste traitement fait aux femmes à ...

Les imbéciles ont déjà souri : s'il se repent c'est qu'il est coupable. Ce que ce pape hors du commun dit à l'imbécile, c'est : "Toi, de quoi te repens-tu?" C'est: "Ouvre avec moi la voie de l'innocence." Évidemment l'imbécile, puisqu'il l'est, n'entend rien à cela. Ce pape est un poète, et sans doute un saint si l'on veut décerner des médailles. Parmi les imbéciles, cet intégriste juif de Jérusalem  crachant dans un micro, dans le moment même où l'histoire lui apporte son  démenti : "On n'a jamais entendu un pape demander le pardon !"  Par bonheur, un rabbin ashkénaze évalue l'audace à sa juste dimension, celle de l'entrée dans un temps nouveau.

Du côté de la mosquée de Paris, on se dit  intéressé, et même encouragé à s'examiner.  Au consistoire, on fait la fine bouche - il ne nous a pas encore parlé de Pie XII, on attend mieux, ce n'est pas assez...  wait and see.


#  Deux gitanes ont prédit 104 ans de vie à Frédérick Tristan. Il accepte le modeste pronostic. Deux gitanes, elles officient toujours par deux, c'était à Lille, j'avais dix-neuf ans, m'ont assuré, lisant dans ma main, que j'étais enfant de Vénus - du signe de la Balance, vrai, elles ne s'étaient pas trompées -, né pour l'amour. Là, je ne saurais m’avancer… aux dames de parler ! Du coup, je me  suis assuré de 115 ans d'existence...


¤ Dans un récit récent (La Sœur de l’ange N° 9, Printemps 2011, Avis d’un agonisant …) les 119 ans m’ont été assurés par cette amitié gitane. Quatre ans de gagnés ! Je me ferai offrir de bons souliers, car ainsi que l’observa Alexandre Vialatte, « à cet âge on ne peut plus marcher sur les mains. »


#  De nature, je suis assez bête. Parfois même, je veux être absolument stupide.  J'y parviens sans effort. C'est un don ...


¤ Tout comme la servitude, la bêtise peut être volontaire. Avoir à l’esprit, cependant, que si la première finit par devenir insupportable, la seconde se supporte fort bien et endort sa victime.


#  Six mois dans la capitale. Le monde se fait ridiculement provincial.


#  Wait and see, écrivais-je au sujet de l'acte de repentance de Jean-Paul II au nom de l'Eglise catholique romaine. C'est tout vu. Il n'y a rien à attendre. Les musulmans qui jamais, on le sait, ne se sont rendus coupables de la moindre violence contre qui n'est pas de leur bord, font silence. Les orthodoxes n'ont rien entendu. Les protestants ont émis un vague murmure où j'ai cru entendre comme cette crainte : et si on allait nous demander de rechercher nos fautes et de nous en excuser ! Les intégristes d'Israël crachent sur tout ce qui n'est pas leur vision du monde. Les juifs modérés en demandent davantage au pape.

L'acte posé par Jean-Paul II ne devrait pas, dans l'immédiat du moins,  laisser plus de traces qu'un match de football ou un championnat de ping-pong.  (22 / III)


#  Le dernier Salon du livre a honoré le Portugal, ses intellectuels, ses poètes,  ses romanciers. J'en suis particulièrement heureux. J'y ai, avec plaisir, fait une présentation du romancier « portuense » Màrio Clàudio, devant un public clairsemé et attentif. Nous étions parqués dans une sorte de bulle aux parois de carton et de plastique où toutefois nous parvenait très audible le vacarme du salon. Une image, parmi d'autres, de la littérature.


#  Il est question, pour le début de l'été, de mettre en branle un train bourré d'écrivains. Il partira de Lisbonne, joindra Moscou puis reviendra à Berlin. On y marquera son linge, comme des pensionnaires. J'imagine ce tortillard de l'enfer : passer plus d'un mois en compagnie des mêmes, qu'on les admire ou les déteste. Avec des femmes de plume, laides ou bavardes, ou très belles et réfugiées dans leurs compartiments assiégés! Dans quel cerveau européen consensuel a pu germer l'idée d'un tel méfait?  (23 / III)


¤ Les divers salons, festivals, foires… auxquels l’on convie des foules d’écrivains m’ont toujours été de noires corvées. Bûchers des minces vanités, piétinements microbiens, regards assassins, idoles de vent et de papier… Rendre mouvants, mobiles, internationaux, un jour peut-être interplanétaires, ces enlisements dans les fausses joies comme dans les vraies aigreurs des egos scribouillards, quelle magnifique idée ! Par bonheur, ces joies me sont épargnées aujourd’hui. De jeunes générations plumitives aux yeux remplis de rêves prennent la relève. Qu’elles aillent dans la lune, au Mato Grosso, en Mongolie extérieure… « Voyage ! Voyage ! », dit une jolie chanson.


#  "La poésie n'est jamais fictive", affirme à juste titre Frédéryck Tristan (Entretiens).  C'est que sa vérité n'est pas la même ni ne se situe dans les mêmes lieux que celle de la fiction. D'une part, la métagraphie d'un langage intérieur, de rythmes et de cadences pulsionnels, chargés d'ombres et de lumières émotives, de révoltes giclantes...  La chose écrite se lira, se dira ou se jouera comme la  musique sur la portée. De l'autre, la constitution et la mise en scène d'une figuration du monde selon les triples lois de l'imaginaire du romancier, d'un   dispositif complexe et autant que possible adapté au sujet, d'intentions démonstratives singulières tenant à la forme même du travail romanesque - F.Tristan, je crois, n'utilise pas ici le terme fiction dans un autre sens.


¤ Ô Lecteur, si tu tombes sur les lignes qui précèdent, je te demande pardon à genoux. Hormis l’affirmation de Tristan, qui seule a un sens, lequel éclate en six mots, la suite n’est que ratiocination bêtifiante et cuistrerie immanente, convergente, divergente, affligeante et solennelle. J’imagine Rabelais lisant ce fatras et s’exclamant : en voilà un qui veut penser plus haut qu’il n’a le cerveau ! - et Molière interrogeant : pensez-vous donc qu’il ait un cerveau ? Ce prurit de jouer les Trissotin ! Pourtant, je ne lis plus les chroniques du Monde !


# J'entends que partout l'on gémit sur le recul des langues : française,  allemande, portugaise, italienne... C'est que partout l'on n'aime plus sa propre langue, tacitement traitée en parler vernaculaire. C'est que partout, plutôt que d'apprendre la langue du voisin immédiat, on s'est mis en tête d'apprendre celle du grand commerce, le sabir anglo-américain, l'idiome de Mammon. Ma patrie c'est ma langue disait quelqu'un, c'est aussi l'âme d'un peuple : patrie, âme et peuple sont vendus en un seul lot. Ici, notamment, le français n'est plus enseigné en tant que langue mais en tant que support de l’expression correcte et calibrée, et s’il l'est en quelque endroit, grâce au savoir-défaire de la plupart des professeurs, leurs élèves n'en tirent que de cruels déplaisirs. Les classes adolescentes étant inaptes à tout apprentissage un brin exigeant, considéré comme attentatoire à leurs droits à la paresse, les directives du ministère de l'éducation s'emploient de toutes les façons à satisfaire à ce nouveau droit acquis. Dans peu de temps on apprendra le corse, le volapük et le verlan avant le français. Pour l'anglais, la chose est en marche. On ne lira plus, l'effort est exténuant, on rêvera sur des images. Ne voit- on pas déjà des élèves de collège penchés sur des bandes dessinées – La Recherche en deux albums ! - avec le même sérieux qu'on mettait en d'autres temps à comprendre La Bruyère et Pascal « dans le texte » ? Le ministre de l'éducation en personne déclare que le français n'est plus langue nationale exclusive, des chefs d'entreprise légifèrent et contraignent leurs cadres, bientôt leurs ouvriers qualifiés, à ne s'exprimer qu'en anglais dans l'espace et le temps de leur travail, des instances scientifiques organisent sur le territoire français symposiums et colloques où la seule langue autorisée est l'anglais. Et à l'avant-garde des troupes, à Bruxelles, à Strasbourg, les Européens ont décidé que le mieux et le plus simple était de devenir Américains ! Évolutions ? Démissions ? Redditions ? Qu'importe, notre disparition en tant que peuple et culture est programmée.


#  Cet hiver,  Artémis s'est mise en sommeil et quelque peu enrobée. Nous    avons veillé à ce qu'elle ne devienne pas obèse. Cette chatte est douée d'assez de  bon sens, suffisamment aimée aussi,  pour ne pas s'abandonner à l'auto-gavage.  Simplement, comme nous, elle soupire après l'herbe des prés, la fraîcheur de la campagne.


¤ Aimer les bêtes n’empêcherait pas d’aimer les hommes si les hommes étaient aimables. Aimer les bêtes apaise de cette douleur, et encourage aussi à ne pas entièrement désespérer. On reprend le chemin, on tente à nouveau d’aimer les hommes. On croit souvent n’en pas voir le bout. Seules des personnes âgées, souvent très désespérées, très meurtries, n’y parviennent plus. Les bêtes nous proposent un miroir. Une réflexion, donc.


# Je repense à la chatte de la Bibliothèque Nationale. Cette petite bête a passé l'hiver prisonnière de l'un des jardins intérieurs de la Grande Bibliothèque du quai François Mauriac, nourrie par les lecteurs et les visiteurs qui lui lançaient la nourriture, croquant quelques moineaux sans doute, dormant on ne sait dans quelle encoignure. Elle fut très tôt repérée. Plusieurs personnes inquiètes de la tirer du piège, se sont adressées à l'administration de la BN, laquelle a agi selon notre tradition administrative : pieds de plomb et sourde oreille. Il ne s'agissait que d'ouvrir la porte d'un jardin. Nul n'en avait les clefs, il fallait l'autorisation en huit exemplaires du capitaine du bâtiment ! Bref, mille bonnes raisons pour regarder ailleurs.

Une jeune italienne eut alors l'idée de menacer une administration aussi empressée d'articles et de protestations dans la presse. Faire parler de soi est, on le sait, ce que craignent plus que tout les fonctionnaires. Le surlendemain matin la porte du jardin était ouverte, un représentant de la S.P.A. y déposait la boîte-piège où, à quatorze heures, la chatte fut prise. Je suis, avec Ysé – ma fille -, intervenu au terme de cette action. La chatte fut remise à Alicia M., jeune professeur de français à l'université de Leyde. Il était cinq heures de l'après-midi. Je l'emmenai en voiture, avec la chatte. Un vétérinaire vaccina celle-ci, lui rédigea son passeport. À sept heures, le soir-même, en gare du Nord, elles prenaient le train pour la Hollande.

J'ai, depuis lors, appris que plusieurs membres de l'université de Leyde avaient été au cœur de cette affaire: dès janvier, une directrice de département de l'université et sa fille âgée de onze ans, avaient tenté d'intervenir en faveur de l'animal. Il leur avait fallu rentrer à Amsterdam sans avoir obtenu gain de cause. La fillette était en larmes. Un bibliothécaire de l'université de Nimègue, Monsieur L., devait lui aussi, c'était en février, se rendre à la B.N.F.  Il tenta à son tour de faire libérer l'animal. Sans plus de résultat.

La chatte est en Hollande depuis trois semaines. On l'y appelle Feather. Elle coule des jours heureux dans la famille d'Alicia M., et déjà fait mille polissonneries avec le chat de la maison. Ce petit roman m'a donné l'idée de fonder la Confrérie des Chevaliers du Mistigri. Méditons donc les Constitutions et la règle de l'ordre.

26 / III


¤  Cette confrérie - l’Ordre du Mistigri - a été fondée après cette « aventure », elle vit toujours aujourd’hui et son Grand Maître est Anne Jullien. Sa Règle consiste à porter aide et secours à tout animal en difficulté, et aussi à tout humain en danger, sans ménager sa peine, son temps, son argent. (À ce sujet, on peut se reporter au site : Host Scriptum)


#  Animaux, histoire sans fin. Dimanche matin, sur l'esplanade au pied de l'immeuble, recueilli un pigeonneau. Au premier regard, claudiquant sur la plage bétonnée, les plumes arrachées par endroits, ailleurs collées par l'humidité, l'air triste d'un volatile en phase terminale. Je m'en vais. Pris d'un remords, je fais demi-tour, m'accroupis et tends les doigts, la bestiole accourt et se place sous ma main. Pour moins  que cela on se prendrait pour un François d'Assise ou un Milosz en forêt de Fontainebleau. C'est, en fait, un jeune oiseau, plutôt contrefait de sa personne, tombé ou  jeté hors du nid selon la loi de nature qui condamne les plus faibles. L'épicière chinoise, tout en se moquant, me fournit le sachet plastique dans lequel je l'emporte. Depuis, il se remet et montre un féroce appétit de vivre.


#  Avons connu ce lundi un remaniement ministériel façon jospinienne. Cela ressemble furieusement à n'importe quel replâtrage de cet ordre depuis que des hommes veulent retenir le pouvoir dans leurs mains. Tournez manèges !  Singularités : retour de Jack Lang à l'Education Nationale. Il n'y avait rien agité dans les années 80, il saura ramener la torpeur chez le mammouth que son prédécesseur a rendu furieux. Quant à Laurent Fabius, il retrouve une matière naturellement contaminée : l'argent public. Un destin !


#  Nous envisageons de ne plus voter. La démocratie est un mot. Les citoyens n'ont prise et pouvoir sur rien. De la mise en place de l'Europe américaine à l'intempestive démolition d'un aimable pont de pierre à l'entrée de notre village, rien ne se fait qui ne soit précisément contre ce pourquoi nous avons cru utile de déléguer l'autorité à ceux qui nous dirigent et se gardent bien de nous « représenter ». Ils ont déjà tant à faire pour se re-présenter ! Entre hypocrisie d'une bourgeoisie qui se dit de gauche et bêtise avérée d'une bourgeoisie de droite, toutes deux assises entre la banque la plus proche et un humanisme de carton bouilli, il n'est rien à espérer de personne. Élites usées, sans idées, sans nerfs et sans ambitions, peuple de France anesthésié, pays amoindri qui s'est renié lui-même depuis juin 1940.  (28 / III)


¤  Nous sommes à un an des élections présidentielles. Ce qui se percevait il y a quelques années s’est si bien concrétisé qu’une part non négligeable du peuple français va se jeter dans les bras d’une mère abusive, Mme Marine Le Pen, fille d’un père qui servit longtemps d’épouvantail aux belles âmes de droite (U.M.P.) comme de gauche (P.S.). Cela consterne lesdites « belles âmes », mais que peut espérer le peuple de cette classe politique qu’il voit d’ailleurs comme un seul et même parti unifié : l’U.M.P.S. !  Nous irons sans doute d’abord à une catastrophe politique, et peut-être ensuite à une révolte à l’ancienne, qui marquerait le retour à la santé de cette nation. Qu’espérer d’un président qui roule pour la banque internationale et les profits des spéculateurs, et d’un prétendant dit socialiste, occupé, avec l’aval du précédent, à gérer un Fonds Monétaire International et qui, lui, roule en Porsche ?


# Le pigeonneau s'acclimate. D'une touchante laideur, il rappelle l'adolescence humaine. On le baptisera Quasimodo.


______________Fin des Carnets d’un fou IX.

  • Vu : 1974

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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel HOST, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri.


Derniers ouvrages parus :


Poème d’Hiroshima, Éd. Rhubarbe, 2005

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Mémoires du Serpent, roman, Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille, nouvelles, Éd. Weyrich, 2015

L’Arbre et le Béton (en collaboration avec Margo Ohayon), Dialogue, Éd.  Rhubarbe, 2016

 

Traductions :

 

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd.-2010),

Aristophane, Ploutos. (Aux éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe

& XIIIe siècles)- 1ère traduction en français – à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue)- Éd.

De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano)  – Éd. Alcyone –

bilingue, 2e éd -  2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éd. de l’Escampette, 2005.

En préparation :

Lucien de Samosate, Philosophes à l’encan  /  L. de Góngora, Choix de poèmes  /  Une suite aux Attentions de l’enfance