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Carnet du désert, suivi de Fragments de solitude, René Pons, par Michel Host

Ecrit par Michel Host le 08.02.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Carnet du désert, suivi de Fragments de solitude, René Pons, éditions Rhubarbe, août 2017, 200 pages, 13 €

Carnet du désert, suivi de Fragments de solitude, René Pons, par Michel Host

 

« Ce livre, au jour le jour salivé, est formé de mes manques, de cette incapacité à enchaîner, à fixer mon attention qui, de loin en loin, me torture plus ou moins longtemps »

René Pons, p.151

 

« Je ne marche pas / dans le désert / mais le désert en moi / s’étend à l’infini »

René Pons, p.5

 

Du doute au sur-doute

L’écrivain René Pons aura vécu, du moins lors des premières années de ce XXIe siècle, dans un doute qui, parfois, touche au désespoir. Ce « Carnet », dont la rédaction s’acheva en 2011, le laisse supposer. Mais que saura-t-on jamais des années qui poursuivent leur course et s’enchaînent ? Il se définit « fils du hasard et du caprice. Et du désespoir aussi… ». Il croit au néant final, dans la mesure où cet inconcevable peut être objet de croyance, et, selon lui, le sens donné aux choses par « les optimistes ou croyants professionnels » touche au non-sens.

Tout lecteur soucieux de comprendre jusqu’où s’étend la difficulté d’écrire, tout écrivain débutant aussi bien que franchissant les ultimes bornes de son champ d’action et de travail, devrait se munir de ce livre, non pour se protéger, mais pour s’aguerrir – on le peut à tout moment, à tout âge –, et prendre la mesure du combat qu’il entreprend, ou dont il va sortir.

Il ne s’agit pas de fournir les raisons d’un désenchantement programmé que nous recommanderions à travers un écrivain récemment découvert, grâce notamment aux Éditions Rhubarbe. Cet écrivain nous a donné plus de quarante livres, et sa plainte ne peut être étouffée, car elle expose une vérité qu’il faut connaître et dit une admirable constance. J’en témoigne : lire René Pons aussi tardivement est une faute.

Pourquoi ce « carnet » non daté ? La forme du « journal » ne lui convient pas, il revendique une totale liberté de ton et de forme, se moquant joyeusement des diaristes : « Les journaux dans lesquels des écrivains notent le moindre de leur pet, l’heure de leur lever, la composition de leur petit-déjeuner, le nombre de leurs mictions… […] m’horripilent ». Nous dirons qu’il y a journal et journal : le genre horripilant ne donne que la mesure de la faible importance de celui qui prétend faire l’important. René Pons veut dans cet « écrit au jour le jour […] cerner les mouvements de [son] esprit », sachant bien qu’il « reste en surface » et qu’« En fait, le tréfonds est sans doute impartageable ».

René Pons est donc modeste et mesuré. C’est le gage d’une inclination aux vérités bonnes ou moins bonnes à dire. Cependant, dès les premières pages, il se délivre d’une fureur longtemps contenue, c’est une rivière en crue, presque un torrent où d’abord il nage à contre-courant : « Je me regarde en face et que vois-je ? Je vois un aigri. Je vois un homme jaloux du succès qu’il n’a pas eu. Je vois un homme qui derrière sa gentillesse cache une haine féroce des hommes… ». Colère exprimée sans détours. La faille est indiquée sur la carte de l’existence. Misanthropie totale ! On l’acceptera aisément : l’humain déçoit, c’est même sa principale fonction. Le problème, donc, est en premier lieu celui de la faible reconnaissance. Et déjà le doute se fait jour, car il coule de source : « Il se peut que mes livres ne vaillent rien, ou pas grand-chose, mais j’en ai achevé plus d’une trentaine ». On ne peut que s’attrister de ce constat, mais on le comprend parfaitement. Balzac et Hugo, avec une production livresque gigantesque et cent succès avérés, enfouissaient leurs doutes (s’ils en éprouvaient) dans leur for intérieur. Un écrivain du vingtième siècle, venu après ces deux-là et tant d’autres plus anciens qui peuplent les bibliothèques, ne peut que vivre dans l’instabilité, sauf dans le cas où il n’écrit que pour ne rien dire et amasser de l’argent en se produisant sur les planches aux histrions de la littérature. Là on trouve une reconnaissance de surface assurée, mais encore faut-il savoir y faire, autrement dit savoir se compromettre avec une énergie suffisante.

René Pons se reprend, il ne se voit pas dans l’échec total, mais seulement « relatif » : « L’échec total aurait été de ne rien faire ou de tout rater à un point extrême ». Par une telle déclaration il touche la cible dans le mille et manifeste son extrême lucidité : tout l’homme est dans le « faire » et le ne rien faire signifierait l’absolue lâcheté, l’ultime renoncement. Nous ne nous situons pas ici dans les marges de la morale, mais plutôt dans celles du sens que chacun tente de donner à son éphémère existence. Et pourtant il ne peut s’extraire du dilemme, ou du piège que lui tend son activité d’écrivain face aux humains, de quelque nom qu’on les appelle : lecteurs ? public ? goûteurs de mots ? bâfreurs de bestsellers : « Quelle stupidité que de chercher l’approbation, de loin en loin, d’une humanité pourrissante ? ». Beaucoup s’indigneront du qualificatif. Qu’importe. Cette humanité, la nôtre, ne témoigne d’« aucun progrès éthique d’ensemble », en dépit des exceptions rares et impuissantes à restaurer le tableau. Mais ne débordons pas le projet de ce Carnet.

Ce projet est, pour le fond, de dénoncer la « quasi-indifférence » qui accueillit ses textes que, du coup, René Pons qualifie d’« élucubrations ». Et ici, la vue du lecteur se trouble. Il est conduit à se demander comment cette vision (très pertinente selon nous) de ce qu’est l’humanité n’a pas conduit l’écrivain à en déduire que la réception de son œuvre, une œuvre qui dit quelque chose plutôt que rien, ne pouvait être autre que ce qu’elle fut. À l’évidence « élucubrations » est de trop, c’est dérision ou grimace de déconvenue qu’il aurait fallu dire. De cette déconvenue profonde – tant de livreurs (selon le mot de Dominique Noguez) savent se vendre et vendre leurs écrivasseries – qu’on finit par se persuader de tourner en rond, ou d’être soi-même victime d’une fossilisation de l’esprit. On abandonne le roman,  « un genre fatigué, ronronnant, déphasé, mais proliférant ». On en vient donc à croire aux mensonges de la critique journalistique crétinisante et stérile, celle qui brûle l’encens et la myrrhe au pied des médiocrités les plus en vue. Par charité chrétienne (oui, soyons chrétien pour une fois !) nous ne nommerons personne.

Par ailleurs, dès qu’il recouvre sa sérénité, René Pons analyse parfaitement les phénomènes de société liés à la littérature, il se reprend à écrire dans son village-dortoir et comprend fort bien qu’« en vieillissant… de plus en plus, [il] descend vers l’impartageable ». Il accepte le verdict sans l’accepter. Il se souvient, à la manière de Pérec, de ses auteurs de prédilection, Melville entre autres, d’anciens paysages, d’émotions littéraires revivifiées, des voyages d’autrefois à un âge où voyager coûte dans tous les sens du terme. Ce n’est pas exactement le désespoir : la prose du Carnet s’entrecoupe de notations poétiques brèves, témoignages d’états de fait ou d’états d’âme. Pensées couperets, pensées mortifiantes. Émouvants retours sur le temps, sur soi, sur l’irrémédiable.

« Holocauste / des rêves // Reste / la poussière // Et ce mutisme / des horizons ».

« L’os crie / l’aiguille fore ses galeries // Ariane est morte / depuis longtemps // Le vieux fou / tourne en rond // Un fil cassé entre les doigts ».

Il arrive que les proses intercalées se mettent à l’unisson : « Lassitude des conversations »… « … poèmes presque toujours trop longs… ». Autoflagellation : « … je ne suis plus qu’une sorte de chiffonnier mental… J’erre… dans le rebut de mon cerveau… ». Enfin, « Qu’on brûle tout après ma mort, cela n’a aucune importance ». C’est le fond du doute le plus profond : doute sur soi, doute sur l’œuvre. Sur-doute. Pourtant l’œuvre existe bel et bien ! Elle ne disparaîtra pas du fait d’un oubli momentané. On veut le croire. Certains en sont même persuadés (moi, le premier), et la postérité, dont on a le droit de se moquer, n’a jamais dit son dernier mot. Œuvre indéniable quand œuvre il y a. Optimisme démesuré ? Sans aucun doute. Facile consolation ?… mais on se doit de faire face. On aimerait rencontrer René Pons, pour lui dire qu’il se trompe, que les apparences d’un moment sont seules contre lui. Qu’il se berce d’illusions encore au souvenir des « femmes admirables » – qu’il pense n’avoir pas assez aimées ! – tout cela en ne pouvant se masquer la pensée de la mort. Et que sait-on de ce que pensèrent les femmes ?

Une griffe noire le taraude qu’il ne peut arracher de la plaie : « Je devrais me moquer de l’approbation d’autrui, mais mon incertitude sur moi-même fait que je ne peux m’en passer ; et je me sens fuir entre mes doigts comme un poisson apeuré ». Des écrivains ont été célébrés et honorés qui eurent ces « rapports courtisans de l’artiste et du pouvoir », qui « collaborèrent » plus ou moins ouvertement aux pires moments de notre histoire, par exemple « le frétillant Cocteau ». Voilà qui engendre chez René Pons une impuissance à écrire, une angoisse : « Les mots / ne sont plus /que des os blanchis / raclés par le soleil /// j’avance à travers / mon propre vide // vers un but / que j’ignore / qui peut-être / n’existe pas ».

Les Fragments de solitude qui closent ce Carnet à partir des pages 80, creusent les mêmes désespérances (la solitude y est analysée sous ses divers aspects et pratiques), en y apportant toutefois des variantes, des nuancements, des aperçus aigus sur divers points touchant à l’écriture et sur le milieu jaloux, médisant, « doucereux ». Une ironie impitoyable assaisonne le plat amer : « À quoi sert la solitude. À se trouver, ce qui n’est pas toujours agréable rencontre », « … à peine en présence d’autrui, une pulsion histrionique me pousse à faire mon numéro auquel j’assiste, la mort dans l’âme ». La mort, bien entendu : « Tu mourras donc sans savoir / aveugle à ta propre valeur / qui n’est peut-être qu’un mirage ».

Dans un tel désenchantement, ou désabusement, le naturel est masqué. Il n’est plus de naturel possible. C’est l’histrionisme de défense ou de couverture, du camouflage en somme (ce qu’ailleurs on appelle sauver la face), histrionisme contre lequel les écrivains éprouvés comme frères d’âme (Artaud, Kafka) ne peuvent rien. René Pons en vient à douter de sa langue : « Quelle langue ai-je utilisée dans mes livres ? », et conséquence obligée : « Je suis de ceux que l’on oublie […] un tâcheron de la plume». Descente de soi par soi-même aux oubliettes, aux souterrains du doute, un presque mépris qui, selon moi, n’a lieu d’être que dans une névrose de la non-reconnaissance. Le doute est fatal, il porte à l’injustice contre soi, à une autodépréciation compensée par des sursauts de révolte. Quelques prix littéraires clinquants eussent sans doute incliné René Pons à une meilleure idée de soi et de ses talents. Pourquoi en douter ? Mais il ne fait que le laisser deviner. Et encore, pourquoi douter qu’il ait compris que ces « prix » ne sont que des annonces promotionnelles, des succès de façade obtenus à partir de promesses éditoriales faites à quelques membres des jurys, avec des jurés judicieusement placés dans ces jurys, l’entregent de tel ou tel directeur littéraire… une mascarade en somme au rayon librairie des Grandes Galeries Papetières. Il faut savoir que dans les années 1980, les mêmes jurés qui avaient attribué un prix à certain écrivain, pouvaient, trois mois plus tard, lui reprocher de vive voix de n’avoir pas assez « vendu », l’accusant ainsi de n’être pas son propre commis voyageur, son représentant de commerce, ou encore, ultime contresens, insulte à eux-mêmes, à leur perspicacité, à leur sens aigu de la littérature (ou du commerce ?) de n’avoir su reconnaître en lui le mauvais écrivain ! Tout écrivain ayant obtenu ce genre de prix littéraire se doit de ne rien ignorer de ces faits, et il ne se peut que René Pons les ait ignorés. Des honneurs voyants, des ventes, des articles plus ou moins bien intentionnés, des fermentations dans les cuves des « bonnes » ou « moins bonnes années », ce qu’on appelle de nos jours la reconnaissance… sont les éléments toujours de la même farine et du même moulin. Ce qui aura fait l’amertume injustifiable mais réelle d’un René Pons, c’est de voir ignorée une œuvre véritable et forcément unique, la sienne. Il nous reste à nous en emparer et à la lire. À découvrir l’impartageable.

 

Michel Host

 

René Pons, né en 1932 à Castelnau-le-Lez, près de Montpellier. Enfance parisienne, puis retour à Montpellier à la déclaration de guerre. Il y mène ses études secondaires puis fréquente les facultés de Lettres et de médecine. Il entame sa carrière littéraire dans les années 60, en publiant chez Gallimard. Il a écrit plus d’une quarantaine d’ouvrages et a participé à de nombreux livres d’artistes. Discret, il vit actuellement à Nîmes, dans le Gard, où il a enseigné à l’école des beaux-arts. Il est l’auteur de plusieurs monographies aux collections du musée de Montpellier. Il était professeur de français au lycée technique Louis Pasteur d’Hénin-Liétard (aujourd’hui Hénin-Beaumont) pendant l’année scolaire 1964-1965. Ses publications touchent à différents domaines : carnets, poésie, récits… Il se tient à l’écart des milieux littéraires et médiatiques.

 

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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel HOST, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri.


Derniers ouvrages parus :


Poème d’Hiroshima, Éd. Rhubarbe, 2005

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Mémoires du Serpent, roman, Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille, nouvelles, Éd. Weyrich, 2015

L’Arbre et le Béton (en collaboration avec Margo Ohayon), Dialogue, Éd.  Rhubarbe, 2016

 

Traductions :

 

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd.-2010),

Aristophane, Ploutos. (Aux éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe

& XIIIe siècles)- 1ère traduction en français – à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue)- Éd.

De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano)  – Éd. Alcyone –

bilingue, 2e éd -  2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éd. de l’Escampette, 2005.

En préparation :

Lucien de Samosate, Philosophes à l’encan  /  L. de Góngora, Choix de poèmes  /  Une suite aux Attentions de l’enfance