Identification

Blaise Cendrars/Henry Miller (1934-1959)

Ecrit par Frédéric Aribit 29.05.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Correspondance, Editions Zoe

Blaise Cendrars, Henry Miller (1934-1959), Je travaille à pic pour descendre en profondeur, 2013, 346 pages, 27,50 €

Edition: Editions Zoe

Blaise Cendrars/Henry Miller (1934-1959)

C’est le 14 décembre 1934 que Blaise Cendrars et Henry Miller se rencontrent, à Paris. Y en-a-t-il beaucoup dans une vie, des rencontres comme celles-là ? Blaise Cendrars, déjà auréolé d’une belle notoriété de poète, d’écrivain révolutionnaire et d’aventurier, vient de lire le Tropique du Cancer, premier roman enfin publié par cet inconnu de 44 ans, qui se décrit volontiers comme un « raté accompli », vivant sa vie de bohème parisienne au crochet des femmes de sa vie. Et Cendrars est enthousiaste. « Livre royal, atroce, exactement le genre de livres que j’aime le plus… ». En une soirée, en une nuit de discussion et d’échanges, le ton est donné. Jamais ils ne se départiront l’un de l’autre, même si leur relation connaîtra quelques éclipses durables.

Editer, ou rééditer aujourd’hui la correspondance de ces deux phénomènes de la littérature du XXe permet de mesurer l’intensité d’une amitié rare, et de lire comme le filigrane de deux œuvres parallèles, distinctes et similaires à la fois, engagées chacune dans le difficile processus de l’écriture de soi qu’on aime appeler désormais « autofiction ». Travail de recherches inabouties (les lettres disparues de Cendrars de 34 à 39), de classement et de croisements (les datations à l’anglaise ou à la française pouvant varier chez Miller), scrupuleux travail de fourmi pour donner à entendre quelque chose de cette admiration sans faille de Miller, et de cette liberté échevelée de Cendrars, probablement moins débordant dans l’éloge, moins ostensiblement « littéraire » dans l’exercice de la lettre privée.

A vrai dire, tous ces échanges ne sont certes pas toujours d’un intérêt égal, mais pouvait-il en être autrement ? Incontestablement, c’est ainsi qu’ils font mieux battre sans doute le pouls du quotidien.

Moravagine, donc, ouvre l’échange, que Miller lit frénétiquement, dictionnaire en main, dès son arrivée à Paris. En 25 ans de correspondance, les sujets ne manqueront pas. Tout y passe, avec humour parfois : les dépressions, la difficulté à écrire, les rapports pas toujours simples avec leurs femmes respectives et successives, les pérégrinations entre Amérique et Europe, les observations critiques sur les œuvres, les propositions de préfaces, les questions de traductions… Un jour, c’est Miller qui fulmine contre sa paresse d’écrivain, ou la nullité éditoriale américaine. Et un autre, c’est Cendrars qui exprime sa fougue d’infatigable écrivain, sa soif de lecture et plus encore d’alcool, ses problèmes de santé…

Sur la politique, peu de chose, étonnamment, en pleine guerre froide. « Le monde s’écroule, mais ici, je n’entends que de faibles réverbérations », écrit Miller (le 9 janvier 1948). On ne saurait dire moins, même depuis cette petite cabane isolée sur la plage de Big Sur, en Californie, où il a trouvé refuge. Rien à dire non plus de cette sale dispute avec Stefan Zweig, et de cette lettre assez navrante où Cendrars le taxe de « grand imposteur » et de « sale juif » (15 décembre 1948). A distance, on peut en revanche être amusé comme le fut Cendrars de certaines allusions de Miller aux OVNI, à Nostradamus… Grandes lubies d’époque.

En écho à ces lettres, le livre propose de nombreuses illustrations couleur qui reproduisent des lettres, des tableaux de l’un ou de l’autre… Des gueules aussi, les leurs, gueules inouïes photographiées par Man Ray, Karl Bissinger, ou cette étonnante pellicule réalisée sur un tournage d’Abel Gance où Miller voit son ami comme un véritable personnage sorti de Dostoïevski. A leur suite, divers documents précieux viennent compléter l’annexe, des lettres de Miller, encore (à Anaïs Nin, à Miriam Cendrars…). Non sans émotion, il y exprime notamment son refus catégorique de participer à quelque hommage que ce soit, après la mort de son ami, en 1961. Silence pour l’immense Blaise Cendrars : « j’ai vécu avec lui en esprit, avec dévotion, comme fait un disciple avec son maître. Maintenant qu’il est mort, je ne peux me résoudre à débiter une oraison funèbre ». Avec enfin les cinq textes publiés en résonance entre 1935 et 1958 de l’un à propos de l’autre, comptes-rendus, hommages, introductions…, c’est un volume qui ne peut que passionner quiconque voudrait bourlinguer dans ces œuvres, lecteur ou chercheur pressé de s’y perdre.

Talent contre talent, vertige pour vertige. Et une même énormité littéraire. Tout ce qui nous pousse à nous y replonger au plus tôt, et à descendre à nouveau dans de telles profondeurs. Est-ce qu’on s’en plaindrait ?

 

Frédéric Aribit

 


  • Vu : 3295

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Frédéric Aribit

Lire tous les articles de Frédéric Aribit


Rédacteur

Né en 1972 à Bayonne, partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris, où il enseigne les Lettres à l’École Jeannine Manuel.

Bibliographie :

- Comprendre Breton, essai graphique, avec Eva Niollet, Éditions Max Milo, 2015.

- Trois langues dans ma bouche, roman, Belfond, 2015.

- « Les Fées », in Leurs Contes de Perrault, collectif, collection Remake, Belfond, 2015.

- André Breton, Georges Bataille, le vif du sujet, L’écarlate, L’Harmattan, 2012.

- « La dernière nouvelle » ; « Urbi et Orbi », Prix de la nouvelle de l’Œil Sauvage, Éditions de l’Œil Sauvage, Bayonne, 2000.

- « Noctambulation », La Ville dans tous ses états, Prix des Gouverneurs (Prix de la nouvelle de la ville de Bayonne), Éditions Izpegi, 1997.

Auteur de nombreux articles publiés en revues en France (Patchwork, Loxias, Les Cahiers Bataille, Chiendents, Recours au poème…) ou à l’étranger (Roumanie, Grèce).