Bastard Battle, Céline Minard (par Léon-Marc Levy)
Bastard Battle, Céline Minard, Ed. Tristram souples, 114 p. 7,95 €
Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Tristram
A bele hystoire Minard nos conviet. Dans un bonheur permanent de jeux avec notre langue telle qu’elle fut au XVe siècle, agrémentée de clins d’œil et d’anachronismes, avec une dextérité folle et une jouissance débordante, ce bref roman nous jette dans la folie sans frein des hommes de guerre, abreuvés de sang, nourris de ripailles, ivres de vin et de sexe. Pochade sanglante et débridée, ce récit – loin des sources historiques – est irrésistiblement cinématographique, proche de Tarantino, revisitant Les sept samouraïs, et en allusion directe aux Kill Bill.
C’est ainsi que le quatre septembre mil quatre cent trente sept, nous autres sept samouraïs avons pris Chaumont ville et chasteau, et c’est ainsi que le cinq du mesme mois mil quatre cent trente sept, à prime, tant court vitement le bruict, nous recevions toute la menuaille des gens de la hourde d’Enguerrand, demandant asile et résolus à defendre les murs, item gens de commerce anciennement enfuis ou chassés, item divers artisans.
Mais c’est l’aventure langagière qui emporte tout, à la manière de Olimpia, autre éructation chère à l’auteur. L’ancien françoys, largement revisité, permet à Céline Minard toutes les audaces en jouant un rôle de voile sur la trivialité du propos. La surenchère dans la grossièreté, l’usage systématique de l’outrance, les traits d’esprit, évoquent la grande ombre de François Rabelais dont La Guerre Picrocholine n’est pas loin. Et la place donnée aux festins et au vin vient compléter cette parenté.
Les anachronismes foisonnent et provoquent des effets hilarants par la rupture qu’ils créent dans le fil narratif. Plusieurs références à Shakespeare (né plus d’un siècle plus tard que l’épisode raconté dans le roman) font date dans la littérature drolatique. Ainsi, le cinglé de Bastard de Bourbon nous rejoue une des scènes les plus célèbres du théâtre élisabéthain.
Mais tout enrageait le bastard. Les mousches, le sec quand le temps était sec, l’humide quand il pleuvait, le crépuscule, le point du jour, le poids du ciel et par en sus tout, l’oisiveté. Il pourpensait pendant des lustres sur le bréviaire des coquillards et sortait tout d’un coup du donjon, l’épée en main, hors de lui, dévé jusqu‘à la moëlle, feraillant les fantômes. Il voyait le spectre de son père, la nuit, sur les murailles et conchiait la noblesse.
Et le nom du Barde de Stratford apparaît même au détour d’une invective !
- Et j’entends bien, respondit l’aultre, pour quoi vous me resservez de ce platz avec cette hystoire de châtelaine de Vergy qui n’est autre que fable diffamante, affabulation de trobar pris de vin, idiotie à fioritures et tragédie jekspirienne !
Et puis, comment faire autrement, au cœur de la « résistance de Chaumont », au cœur des sept samouraïs, une femme et quelle femme ! Droit sortie de Kill Bill, pratiquant un Kung Fu foudroyant, insaisissable et invincible, à la tête d’une hourde de guerrières fabuleuses. La sœur aînée probablement des trois héroïnes d’un autre roman de notre Céline, Bacchantes. À la stupéfaction des machos guerriers qui n’en croient pas leurs yeux, comme ce soldat mourant du bastard.
Sa roulade fit voir la taille nette sur les côtes découvertes puis il se recroquevilla en criant, tel un poussin dans un œuf sanglant. Il tressaillit du bide quand les cinq s’en approchèrent pour entendre ce qu’il hurla au sol gelé : bourdel de bran, une fu… une fumelle ! C’est une fumelle ! Ce qui, plus que tout apparemment, le fit trépasser dans l’instant.
Pochade assurément mais servie dans le talent unique d’une romancière de haut vol, dans une maîtrise parfaite de sa langue, de son imagination, de sa drôlerie et de sa folie.
Léon-Marc Levy
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