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Amazonia, Patrick Deville (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 29.08.19 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman, Seuil

Amazonia, août 2019, 304 pages, 19 €

Ecrivain(s): Patrick Deville Edition: Seuil

Amazonia, Patrick Deville (par Léon-Marc Levy)

 

Peut-on parler de « roman » à propos de ce livre ? Jacques Lacan se demandait un jour dans quelle encyclopédie on pouvait trouver l’encyclopédie qui contient toutes les encyclopédies. Peut-être est-ce là la tentative (pathétique) de Deville.

Commençons par dire que, de la plume de Deville, on ne doit pouvoir compter que 15 à 20% (au mieux) de ce livre. Le reste, tout le reste, est visiblement un assortiment de copiés/collés venus d’œuvre diverses, de livres d’histoire, de livres de voyages, de biographies etc. Une sorte de macédoine – hélas des plus indigestes – de bouts d’œuvres plus ou moins connues, essentiellement obscures, dont la longue liste mise en fin d’ouvrage ne dit à aucun moment quel morceau vient de quelle œuvre – ce qui constitue une bien étrange conception du référencement littéraire.

Régulièrement, on a même droit à des pages entières du genre Wikipédia et son éphéméride. Pardon d’avance pour la relative longueur de la citation mais elle s’impose, d’autant que Deville y avoue au début toute la méthode de son travail (« je reprenais ces histoires assemblées autour d’Iquitos »). Il s’agit donc ici de l’année 1860.

« Allongé dans la cabine, je reprenais ces histoires assemblées autour d’Iquitos depuis sa fondation en 1860 […]. Cette année-là fut enregistrée la première voix humaine que nous pouvons encore écouter, non pas un sermon, mais celle de Scott de Martinville qui chante Au Clair de la Lune. Cette année-là Mouhot voit le premier les temples d’Angkor et Berns le Machu Pichu, Walker est fusillé sur une plage du Honduras et la guerre civile couve aux Etats-Unis, Gordon et Garnier participent au sac du Palais d’Été à Pékin, Lenoir dépose le brevet du moteur à explosions, Garibaldi prend Naples et la Sicile. Louis Pasteur escalade la Mer de Glace avec ses fioles, Jules Verne écrit son roman d’anticipation pessimiste. Gustave Eiffel dessine et fait fabriquer une maison de fer ».

 

On est saisi d’une envie irrépressible d’ajouter à cette liste à la Prévert : visite de Napoléon III à Alger, France : décret donnant au Corps législatif et au Sénat le droit d’adresse, première dent de Jules Laforgue etc. Ou encore de suggérer à l’auteur quelques paroles de Claude François :

Cette année-là

Dans le ciel passait une musique

Un oiseau qu’on appelait Spoutnik

Oh quelle année cette année-là

 

Bien sûr, au hasard de ces longues citations/adaptations, on finit par trouver des pages fort prenantes. Ainsi, celles consacrées à Aguirre, qui donnent très envie de lire… l’original, c’est-à-dire Relation du voyage et de la rébellion d’Aguirre, de Francisco Vasquez (Editions Jérôme Million 1997).

Le thème central, la (les) découverte(s) de l’Amazone, court ainsi, à coups de Werner Herzog, de Aguirre, de Fitzcarraldo, de Cendrars et ses voyages, de la Jangada de Jules Verne, d’épisodes de l’histoire du Brésil, du Venezuela, d’épisodes biographiques de conquistadores plus ou moins connus. A coups de Moravagine, de Montaigne, de Lévi-Strauss, Von Humbolt, Melville, Thoreau, Darwin et consorts. Patrick Deville tente d’organiser tout ça autour d’un voyage, sans aucun intérêt ni relief, avec son fils Pierre et y ajoute – pour faire bien mais sans jamais en tirer une essence littéraire – le thème de la relation père-fils. Las, il n’en sort rien, si ce ne sont des platitudes sur des souvenirs du temps où Pierre était enfant etc. et une litanie (qui revient au moins 8 fois), la remarquable pensée : « les chiens ne font pas des chats ».

 

Beaucoup plus surprenant encore, l’écriture de Deville est méconnaissable pour qui – dont le critique ici – a trouvé chez cet auteur un vrai style dans d’autres œuvres (entre autres dans Peste et Choléra). Mélange de registres de langues, trivialité gratuite dans un registre « jeune » qui, pour le moins, surprend.

 

« Nous étions revenus dormir à bord, les jambes bouffées par les bestioles, songeant que tout cela valait bien d’endurer les piqûres de guêpes et de moustiques et autres saloperies que nous finirions par aimer depuis que nous les savions en voie de disparition »… (A noter, le mot guêpes est écrit correctement contrairement à la page 98 où on peut lire « les guêpent allaient les gâter »).

Ou encore : « Edgar Maufrais, modeste comptable à l’Arsenal de Toulon, est un quinquagénaire fragile des poumons et clopeur invétéré ».

 

Les moments où Deville interrompt pour un bref temps les mises bout-à-bout de citations, on a droit à une écriture empesée, lourdaude, qui ne se contentant pas de la platitude ajoute les incorrections syntaxiques en série. Comme cette phrase droit sortie d’une rédaction d’un élève maladroit de troisième qui ne saurait ni ponctuer, ni agencer les relatives et autres subordonnées.

« Lors du bouleversement des mœurs qui avait en France suivi Mai 68, les femmes allaient à la plage les seins nus. La vision de cette particularité anatomique était bouleversante pour l’enfant que j’étais, qui n’en avait jamais vu un seul, de ces seins, pas même en photographie, sans parler du cinéma, enfant qui, selon le terme médical alors en vigueur, après que déjà on avait dû l’extraire au forceps, avait “refusé le sein”, et qu’il avait fallu le biberonner ».

Qu’a donc fait de mal le lecteur pour devoir subir un tel supplice ?

Et puis le saupoudrage obligé – on en a un avant-goût dans la citation précédente – de vagues considérations écologiques. Ici le déboisement de la forêt amazonienne, ici la pollution des fleuves et rivières, ici « les gobelets en plastique » sur les rives. Tout cela sans jamais aucun développement, aucune vraie description ou argumentation. Non, juste quelques slogans éculés jetés au hasard de tel ou tel passage, le prêt-à-porter de l’écolo de service, ce qui permet à la quatre de couverture de dire, doctement « Ce voyage entrepris par un père avec son fils de vingt-neuf ans dans l’histoire et le territoire de l’Amazonie est aussi l’occasion d’éprouver le dérèglement du climat et ses conséquences catastrophiques ». Où ça ? dans quel chapitre, à quelle page ? Même au microscope électronique ces « occasions » sont introuvables. On devine, d’évidence, que Patrick Deville, noyé dans les références à des textes anciens et dans des périodes révolues, s’est senti mal à l’aise de parler de l’Amazonie sans évoquer son actualité récente : une goutte de Lula, une de Maduro, une du vilain Bolsonaro, etc.

Rentrée Littéraire ? Rentrée, à la rigueur. Mais qu’y a-t-il de « littéraire » dans ce livre ? Où est la fiction, où est l’imagination, où est le style qui sont – jusqu’à nouvel ordre mais tout est possible aujourd’hui – les fondements d’une œuvre de création romanesque ? Rassembler des passages de textes sortis de dizaines d’œuvres peut être un travail honorable (et encore s’il est bien fait, avec exigence et rigueur, et annoncé comme tel) mais comment rapprocher ce travail de celui des romanciers, créateurs d’univers et de personnages, créateurs de mondes ? Rien dans ce livre ne s’en approche. Et c’est d’autant plus regrettable qu’il est signé d’un écrivain estimable et réputé styliste.

 

VL1 (faible valeur littéraire)

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Patrick Deville

 

Patrick Deville, né en 1957, grand voyageur, il dirige la Maison des Écrivains Étrangers et Traducteurs (MEET) de Saint-Nazaire. Son œuvre a été traduite en dix langues.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil