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Ainsi parlait, Stefan Zweig, Dits et maximes de vie choisis et traduits de l’allemand par Gérard Pfister (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 06.02.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Langue allemande, Arfuyen

Ainsi parlait, Stefan Zweig, Arfuyen, janvier 2023, Dits et maximes de vie choisis et traduits de l’allemand par Gérard Pfister, Edition bilingue, 192 pages, 14 €

Ainsi parlait, Stefan Zweig, Dits et maximes de vie choisis et traduits de l’allemand par Gérard Pfister (par Marc Wetzel)

 

Zweig l’a lui-même remarqué : son œuvre plaît toujours et partout parce qu’il n’en garde, en la composant, que le mouvement essentiel. Il préfère « élaguer » un développement pourtant réussi, sacrifier tout ce qui ne serait que bien écrit pour que le lecteur, devinant un auteur en sachant méthodiquement plus qu’il n’en dit, ne quitte jamais des yeux le secret qu’avec art on lui porte plus loin et dérobe. Mais il n’a pu, bien sûr, élaguer le (formidable) succès même qu’il en obtint (la renommée n’est pas une intrigue qu’on puisse rendre plus agile et sobre !), et son vœu constant de limiter strictement son influence propre à celle de son œuvre n’a pu s’exaucer que dans toutes les tragiques – persécutoires – dernières années où l’anonymat personnel l’attendit aux divers lieux où l’exil le jetait (il n’y était plus le visage identifiable de son nom).

« Même l’exil – je l’ai appris à suffisance – n’est pas si difficile à vivre que la solitude dans sa patrie » (§.203).

La première chose qui frappe, dans ces pensées choisies, c’est qu’un esprit peut être profond sans appui sur une doctrine déterminée : une sagesse est possible hors de tout système d’idées sur lequel la fonder. Et sagesse est l’art de renoncer à ce dont nous comprenons ne plus disposer, comme on se sait dépassé, périmé, en paillasson logique des nouveaux entrants, des incessants arrivants planétaires :

« Nous ne nous avouons pas à nous-mêmes que, pour une autre génération, une bonne part de notre vie est déjà devenue aujourd’hui de l’Histoire dans un passé dont l’importance n’est que philologique » (§.114), ou comme on renonce à se mesurer à ce qui nous résiste, pour ne songer qu’à trouver mesure dans et par ce qui nous résiste : « La mesure la plus sûre de toute force est la résistance qu’elle surmonte » (§.127), ou comme il faut cesser d’inviter la science à nous consoler, et se satisfaire d’accéder par elle à une cure de réalité qu’elle révèle être le secret de la réalité même : « La science n’a pas pour devoir de bercer de rêveries apaisantes toujours nouvelles le cœur éternellement puéril de l’humanité ; sa mission est d’apprendre aux hommes à marcher juste et droit sur notre dure planète » (« ihre Sendung ist, die Menschen zu lehren, gerade und gerecht auf unserer harten Erde zu gehen ») (§.125).

Le seul dogme pensé par Zweig est la conservation de la liberté de penser, assurée dans et par l’élaboration d’une œuvre. On sait (par la nouvelle du Joueur d’échecs) que la liberté de penser sans l’inscription en une œuvre tourne à la monomanie, la folie (sans le sol objectif d’un monde créé, qu’elle pénètre et féconde, la latitude mentale implose, comme un champion jouant contre lui-même, alternant cerveau des blancs et cerveau des noirs en un délirant duel d’hémisphères) ; inversement, toute œuvre tourne, sans liberté accordée à et par la pensée qui la permet, à l’accomplissement violent : tout extrémisme est exclusivisme, et toute exclusivité spirituelle ruine l’universel même dont elle se prévaut :

« Celui qui met dans sa parole une flamme secrète doit être conscient qu’il allume un incendie dévastateur. Celui qui exalte le fanatisme en proclamant la valeur unique d’un système de vie, de pensée ou de croyance particulier doit se reconnaître pour responsable d’appeler à une division du monde, à une guerre spirituelle ou réelle contre toutes les autres formes de pensée ou de vie. Toute tyrannie d’une idée est déclaration de guerre à la liberté spirituelle de l’humanité » (§.151).

La liberté spirituelle exige une distance de soi à soi (car il faut ne se croire en rien pour pouvoir tout penser), mais cette distance à nous-même parquée en nous-même seulement serait invivable ou folle. C’est pourquoi Zweig se déplace sans cesse, car une distance extérieure peut seule redonner objectivement sur l’intérieure (« Nur äußere Distanz gibt die innere », §.199), comme s’il fallait parcourir la terre (la terre de l’œuvre et l’œuvre de la terre) pour que « celui qui pense librement pour lui-même honore toute liberté sur terre » (198). L’exilé de gré puis de force que l’auteur fut ne se donne le droit d’abandonner la loi de son pays pour celle de son œuvre (§.179) qu’à condition d’avoir fait de cette dernière un pays spirituel. Et pour ce polyglotte naturel, l’allemand ajoute cette autre condition : ne pas abandonner la langue dans laquelle on fut capable de cette œuvre. Véritablement, la juste distance objective d’une raison à elle-même fut l’affaire constante de Zweig, comme l’illustrerait la fable de La Fontaine (Le fou qui vend la sagesse, Fables IX,8). Le remède universel, l’orviétan du charlatan fou y est – on le sait – un « soufflet » (= une bonne gifle) et un « fil de deux brasses » (3,20 m), le premier avertissant de s’éloigner désormais des déraisons d’autrui, le second mesurant d’au moins combien.

Si l’œuvre est nécessaire, seule l’œuvre d’art y suffit. Seules les configurations parfaites (telles qu’on ne put les avoir mieux construites) sont école de tolérance, en incarnant ce qu’on ne pourrait plus vouloir détruire. C’est ainsi, dit-il (§.154) l’indépassable mérite de l’humanisme « d’avoir fait un devoir à ceux qui veulent agir dans les sphères supérieures de la vie de se familiariser avec tous les arts », puisque : « il n’y a dans l’art que la difficulté qui puisse nous rendre la vie plus facile ! » (« nur das Schwere in der Kunst kann uns das Leben leichter machen ! ») (§.187).

L’homme, bourgeois bohême extraordinairement doué, put, presque toute sa vie, en (lucide et généreux) nanti matériel et spirituel, assumer que « tout est gain à celui qui peut supporter toute perte » (§.76), jusqu’à ce que, réduit par les épreuves à l’infiniment peu qu’on ne peut plus perdre sans mourir (comme « la mort a les mâchoires serrées, elle ne livre aucun secret », §.80), rejoint par ce qu’il était né pour fuir (« seul celui qui est pourchassé atteint l’infini », §.72), il ne s’empoisonne, à 60 ans, sur un lit d’hôtel de Petrópolis, conscient que : « La plus profonde solitude parmi les hommes est précisément aussi la vraie union avec l’humanité » (§.53).

 

Marc Wetzel

 

Stefan Zweig (1881-1942), le très célèbre écrivain autrichien, l’auteur étranger le plus lu en France. On trouvera dans l’éclairante préface de Gérard Pfister (Penser l’universel pour voir le particulier) un bon aperçu de son mouvement de pensée, et dans la substantielle note biographique (p.169-181), de son parcours de vie. On découvrira par ailleurs la méconnue poésie, bien traduite et préfacée, de Stefan Zweig dans l’ouvrage récent : La vie d’un poète, publié l’an dernier chez Arfuyen.

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.