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A propos de "Mue" (nouvelles) de Dominique Cornet, Par Michel Host

Ecrit par Michel Host le 19.10.16 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

A propos de

Mue (nouvelles), Dominique Cornet, Éditions Rhubarbe, août 2016, préface Roger Wallet, couverture Aline Cordier, 144 pages, 13 €

 

« Il y a bien longtemps de tout cela. Je suis

en mon hiver et devrais vous en vouloir de nous avoir

impréparés à la vraie vie… Maman »

Enfance, nouvelle de Dominique Cornet

D’emblée, toute lecture d’un recueil de nouvelles, toute réflexion à son sujet, suscite chez moi cette plainte : Quel dommage ! Le genre est tombé en désaffection ! Tant de gens qui ne liront pas ces courts textes inouïs, rapides, remplis de trouvailles, d’éclairs, de visions… N’est-ce pas on ne peut plus contemporain la rapidité ? L’éclat, la vivacité… cela parle à tous. Les romans seraient-ils devenus des sortes de maisons de repos pour esprits retraités ? C’est à n’y rien comprendre, et je n’y comprends rien. Puis je me fâche : tant pis pour eux, et tant pis pour moi qui n’ai su les convaincre.

Le recueil Mue est de l’ordre de l’exceptionnel. Météorite tombée derrière la maison, dans le jardin. Roger Wallet, excellent préfacier, nous ouvre ce jardin : « … il (le nouvelliste) excelle à décrire l’estran(1) que le vide et l’attente des sentiments laissent à nu. Mais toujours il y a une Rédemption possible : la victoire de la vie, la vraie, ce n’est pas de ces existences faciles et lumineuses que le siècle médiatise, c’est avoir frôlé l’anéantissement et se relever. Tout ce qu’écrit Dominique Cornet le dit. Il a profondément une écriture de la résilience ».

L’orientation profonde du recueil est donc soulignée. De l’inquiétude aux souffrances diverses que nous apporte l’existence, certaines douleurs ne s’avivent que longtemps après-coup, rhumatismes du cœur et arthritisme de l’esprit, puis trouvent la résilience, le rétablissement de soi, voire la résurrection. Non, pas tant… disons la remise en marche. Tentons d’examiner le comment et le pourquoi, et aussi le temps et le lieu, car si tout ce qui s’écrit se répétera obligatoirement, cela court d’une génération à la suivante, chaque événement prenant sa couleur dans son époque et son milieu. L’une des grandes réussites de D. Cornet est de nous y transporter, presque de nous y téléporter !

Cela commence plutôt mal ! « Ce fut. Il devrait être bon de dire ; ce fut » (nouvelle : Nu). Ce qui fait évidence, chez Dominique Cornet, c’est que « ce fut » reste « C’est » ! C’est là, toujours là, dans un présent non pas de narration, mais dans l’esprit même de la narration. C’est un fait inscrit à jamais dans le temps humain – un homme dans le « désacorps », l’impossible de la douleur, quitte son bureau, son « atelier », il s’en va, s’arrête deux, trois fois. La narratrice ne sait de lui que cela qu’« elle emportera derrière [ses] paupières closes ». Vision d’une humiliation rédimée par le regard de l’autre. Simple témoignage. Le nouvelliste laisse de côté l’anecdotique, les contingences, il s’en tient à l’os, à l’essence des choses qui du coup font explication et valent pour tous, y compris pour le lecteur, et surtout pour lui. S’il lit bien, il entend : voilà ce qui t’attend, mon cher ami.

Georges… M. Lauran, prénommé Narcisse, l’homme à tout faire – mais est-on à chaque minute le même ? – revêt sa blouse grise. Il courtise Madeleine qui, dans sa loge, le tient à distance. On est ici dans un bel et solide immeuble. Il lui offre un livre, des livres… Elle a confiance. Il habite au 237, sur le chemin de halage… Elle enfile une jolie robe, se fait élégante, met les livres dans son sac et quitte loge et logement. C’est tout. C’est assez, c’est fini, autre chose va commencer : « Le soleil brillait ».

Ce sont histoires, ou plutôt aventures de « petites gens » comme on dit non sans condescendance. Qu’importe. Elles exposent aussi la vie, sans diamants, ni bijoux de prix, ni fioritures ni plafonds à caissons. Dans Mue, une jeune femme, au milieu des vignes, se donne à l’homme qui travaille, homme-herculéen, paisible, qui ne la chasse ni ne la traque. Elle a pris son temps – il lui rappelle la bienveillance paternelle –, pour le considérer ce « héros herculéen ». Elle ne s’abandonne pas, non, elle se donne. Lui ne l’a pas prise, non « Il la reçut ». La suite leur appartiendra. C’est, pour jamais, dans les mots cette fois, avec des mots, l’Origine du monde, avec aussi la continuité du monde. Sans réplique, superbe.

Pour brèves qu’elles soient, nous ne lisons pas des historiettes, des anecdotes amusantes ou piquantes à la Tallemant des Réaux, ou insolites et d’une signifiante insignifiance à la Daniel Boulanger… Ce que nous lisons, ce sont les faits tranchants, les articulations et l’ossature des existences. Faits bruts, parfois : ainsi de cette femme conduite en voiture par l’homme qui la séduisit, l’attacha, trop sans doute (nouvelle du Bois de Cise). On roule vers la Manche, vers les vagues, la villa peut-être. Les enfants crient de joie. Lui est à la télé. Elle prend sa valise, hésite un instant, puis monte dans la voiture. Nue sous sa chemise de nuit, elle roule vers Paris. Encore une fois, c’est tout et c’est assez. Que voudrait savoir encore le lecteur ? L’au-dedans des sentiments modelés dans les attitudes, les gestes, les silences, se noue à l’au-dehors d’une action ordinaire et simple s’achevant dans un geste décisif.

Au cœur du recueil, la nouvelles axiale René. René est un homme sur la pente de l’âge, à demi vagabond, même pas touchant car il semble mariner dans une morosité profonde, un abandon du monde et de soi au monde qu’il traverse comme la pluie les couches géologiques. Ce sont les festivités de la Noël, tout ce branle-bas des fêtes, ces emportements de joie qu’il juge « indécents ». Il va dans la ville, « à pas lents, à contre-troupeau ». Bonheur des formules chez Dominique Cornet ! Il sait confusément qu’il cherche « la lumière », une autre lumière que celle des illuminations festives. Elle viendra le chercher ou le « retrouver » en somme, en la personne d’une ancienne connaissance, un certain Pierrot, bonimenteur, plaisantin, boute-en-train que rien ni personne n’arrête. Ce qui va emporter René désormais, c’est moins la remontée d’un passé que la chaleur humaine soudain rallumée. « Il en a la tête qui tourne, René ». Retour en arrière, vers des souvenirs heureux, oui, jusqu’à un certain point. Mais aussi remise en marche, vers l’avant, vers l’arrière-cour où il sait qu’« elle » vit les derniers temps de son existence… On s’était quitté, on ne s’était plus revu. Il n’osait franchir le pas, se contentait de la guetter ! Le verre d’alcool aidant, vient l’énergie avec assez d’audace. « Allez, je t’embrasse ? » Les mots sont rares, ils en usent trop peu… Elle est faible, voûtée. Elle le prend dans ses bras « sin fieu ». C’est le Ch’nord « Min néné ! Min néné ! » gémit-elle de bonheur. Un bref commentaire dans les blancs de l’entre-phrases : « Que voulez-vous, faut faire avec ce qu’on est ». « Il le sent bien : ce matin il a tordu le cou à la fatalité ».

Voilà tout ce recueil. Au plus une émotion suggérée, mais à mille lieues d’un pathos de mélodrame. Non, rien de cet ordre. L’existence des hommes, des femmes, il y a peu d’années jusqu’à aujourd’hui encore : identique, en somme, à l’inverse de ce que voudraient nous faire croire une actualité technologisée à mort, des littératures plus complexes, « romanesques » souvent. Celle-ci est tout à fait savante en ce qu’elle emprunte mieux qu’aucune autre la voie directe et parfois brutale des faits partagés et donc entièrement partageables, compréhensibles. L’art de Dominique Cornet appartient à la même « école » secrète – grande école ! où n’entre pas qui veut – que celle il y a peu célébrée dans le recueil Le vent du nord, du norvégien Tarjei Vesaas. En fait, ce sont bien écrivains du Nord dont l’âme est comblée de ciels immenses !

 

Michel Host

 

(1) Espace du littoral, entre plus hautes et plus basses marées

 

La discrétion (sans doute volontaire) de l’auteur Dominique Cornet quant aux jalons et lieux de son existence est l’une des plus notables à laquelle on puisse se heurter. Son éditeur ne nous aide en rien, pas plus que le bottin-Wikipédia. Cet écrivain des deux crépuscules, du demi-jour, de la demi-nuit, nous pouvons deviner qu’il vit quelque part en Picardie.

Bibliographie : La pluie sur l’île (nouvelles), Fausses mémoires (nouvelles) : Editions du Petit véhicule. Participation aux revues littéraires diffusées par internet : Les Années, Le Quotidien.

 

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A propos du rédacteur

Michel Host

 

(photo Martine Simon)


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Rédacteur. Président d'honneur du magazine.


Michel HOST, agrégé d’espagnol, professeur heureux dans une autre vie, poète, nouvelliste, romancier et traducteur à ses heures.

Enfance difficile, voire complexe, mais n’en a fait ni tout un plat littéraire, ni n’a encore assassiné personne.

Aime les dames, la vitesse, le rugby, les araignées, les chats. A fondé l’Ordre du Mistigri.


Derniers ouvrages parus :


Poème d’Hiroshima, Éd. Rhubarbe, 2005

Figuration de l’Amante, Poème, Éd. de l’Atlantique, 2010

Les Jardins d’Atalante, Poème, Éd. Rhubarbe, 2014

La Ville aux hommes, Poèmes, Éd. Encres vives, 2015

Mémoires du Serpent, roman, Éd. Hermann, 2010

Une vraie jeune fille, nouvelles, Éd. Weyrich, 2015

L’Arbre et le Béton (en collaboration avec Margo Ohayon), Dialogue, Éd.  Rhubarbe, 2016

 

Traductions :

 

Aristophane, Lysistrata ou la grève du sexe (2e éd.-2010),

Aristophane, Ploutos. (Aux éd. Les Mille & Une nuits)

Trente poèmes d’amour de la tradition mozarabe andalouse (XIIe

& XIIIe siècles)- 1ère traduction en français – à L’Escampette (2010)

Jorge Manrique, Stances pour le mort de son père (bilingue)- Éd.

De l’Atlantique (2011)

Federico García Lorca, Romances gitanes (Romancero gitano)  – Éd. Alcyone –

bilingue, 2e éd -  2016

Luis de Góngora, Les 167 Sonnets authentifiés, bilingue, Éd. B. Dumerchez, 2002

Luis de Góngora, La Fable de Polyphème et Galatée, Éd. de l’Escampette, 2005.

En préparation :

Lucien de Samosate, Philosophes à l’encan  /  L. de Góngora, Choix de poèmes  /  Une suite aux Attentions de l’enfance